Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand
Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand
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L'année 1813 s'achevait tristement dans la défaite, et la France avait la stupeur de se voir envahie par les armées coalisées.
Le duc de Duras se tient au château d'Ussé comme en un poste d'observation. Mme de Duras est à Paris avec sa fille Clara. Elle rend compte à son mari des péripéties de la lutte en des bulletins où se trahit l'ardente patriote qu'elle est, Française avant tout, digne fille de Kersaint. Il fait bon lire ces pages fiévreuses, tracées sous le coup des événements, avec la sincérité du commerce le plus intime. Elle déteste, et n'a-t-elle pas mille fois raison de détester, en Napoléon, le despote ; ce qui ne l'empêche pas d'admirer le héros - « ma vieille admiration pour lui », dira-t-elle plus tard - et d'être de cœur avec lui parce qu'il incarne le génie de la France. Voici quelques lignes caractéristiques de cette correspondance :
« Les affaires ont été sanglantes. Le général Terrier a la cuisse emportée. M. de Bellune est aussi grièvement blessé. Comment pouvait-il en être autrement dans une affaire où l'on a attaqué quatre fois de front soixante pièces de canon à mitraille? Ney a été repoussé les deux premières fois; M. de Grouchy, les deux autres ; il reçoit là sa blessure. Deux soldats le déposent sur leurs fusils en travers pour l'emporter du champ de bataille : ils sont tués tous les deux au même moment. Les forces sont trop inégales... A Laon, il y a trente mille hommes de Bernadotte et cinquante mille hommes des autres corps réunis sous le commandement du prince de Suède. C'est ce Bernadotte qui s'est battu à toutes les affaires, et nous n'avons pas à présent trente mille hommes en tout à Soissons ; mais il est vrai que l'Empereur y est et qu'il se bat en héros. Il était à Craonne, à travers la mitraille. M. de Grouchy voulut le faire retirer, et il lui a répondu : « Les jours des hommes sont comptés ». - « Je vous ai mandé avec quel plaisir nous entendions tirer le canon des Invalides ; vous aurez vu, depuis, que c'était pour un avantage remporté à Craonne le 7; on s'est battu le 8 et avant-hier le 9 ; un officier d'ordonnance écrivait qu'on se battait encore à Bray avec un grand acharnement; que le combat durait depuis deux jours, et qu'il n'y avait encore ni prisonniers ni canons pris. Je n'aime point ce rapport, d'autant que l'on assure que Bernadotte commande les troupes de Laon et qu'il était en personne à ces affaires. On saura quelque chose ce matin indubitablement. On disait hier que cent coups de canon étaient commandés aux Invalides. S'ils tirent avant l'heure de la grande poste, je vous le manderai... » - « Nous menons, nous aussi, une vie d'agitation et d'inquiétude qui dévore. Je voudrais être à Ussé. Je me sens le besoin de repos ; mais je ne l'aurais pas tant que ma fille serait ici. Cela ne peut durer. » ... J'ai trouvé hier Mme de Beauvau qui avait la fièvre des nerfs, et c'était pourtant le jour de la victoire. Dites à ma mère que le change est à dix-neuf francs cinquante... Ah ! quand serons-nous paisibles ? quand récolterons-nous en paix notre blé et notre chanvre? Le froid achève de me tuer ; jamais nous n'avons eu un hiver comme celui-là. Adieu, mon ami. « - Les événements ne peuvent manquer, quand les ressorts sont si tendus. Je vous ai mandé que si la paix se faisait, je partirais sur-le-champ. J'ai besoin d'être près de vous, mon ami, pour retrouver un peu de calme ! Je suis si profondément triste ! » - Oh ! que je suis triste ! ma pauvre Clara est charmante pour moi. Je suis très souffrante et sans forces depuis quelques jours. On tourne autour d'Amiens sans y entrer. Me de La Tour du Pin est prête à partir à la première alerte pour la ville d'Eu. Elle emmène sa fille. Elle est bien heureuse. Adieu, mon ami. Plaignez et aimez votre pauvre femme1. »
1. Voir La duchesse de Duras, par A. Bardoux. ↩
« Tristesse » d'épouse, de mère, de malade, tristesse et accablement de patriote.
Eut-elle connaissance, avant le public, du sublime pamphlet que Chateaubriand, à ses risques et périls, avait préparé pendant l'incertitude de la lutte et qu'il ne devait lancer qu'après la défaite, sanctionnée par l'abdication de l'Empereur ? J'inclinerais à le croire ; et je suppose que, tout en admirant beaucoup, elle aura conseillé au cher frère d'atténuer certaines virulences de la première partie, d'accord en cela avec Fontanes et Joubert, sinon peut-être avec Clausel et Frisell. Mais l'heure était aux représailles. Et Chateaubriand trouvait dans ses deuils de famille trop de sujets de colère et de vengeance pour se laisser radoucir par les conseils de son amie. La brochure obtint un succès prodigieux. Elle contribua puissamment à créer, en faveur des Bourbons, une popularité d'imagination et de souvenirs, qui fit, de la première Restauration, du moins en ses débuts, comme une fête de famille.
Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se prépare à recevoir Louis XVIII au château de Compiègne (25 avril). Me de Duras écrit, le 28, qu'elle a vu le château, que la bibliothèque a été visitée par les bombes; « qu'elle a pris un volume, dont un boulet de canon a coupé la moitié, qu'elle déjeunera chez Me Mathieu de Montmorency, gouvernante du château, avec les maréchaux Ney et Marmont ». Pendant le repas, elle dut épier et saisir au vol la première occasion de féliciter le « brave des braves », ainsi que son valeureux compagnon, pour leur admirable vaillance qui du moins avait sauvé l'honneur. Le lendemain, 29, Mme de Duras écrit que l'arrivée du Roi fut un moment inoubliable ; que Sa Majesté a été presque portée jusque dans les salons avec des cris et des transports de joie ; que les maréchaux étaient à ses portières et tenaient la voiture de tous côtés. « Le Roi nous a parlé à toutes avec une bonté extrême, ensuite aux maréchaux. Il a pris les mains de ma belle-mère et il l'a embrassée. Il est revenu plusieurs fois à elle. Il a été charmant pour moi... J'ai parlé à Mme la duchesse d'Angoulême de Mme de Sainte-Maure... Ces excellents princes jouissent tant de tous ces témoignages d'affection ! Le Roi a invité quatre femmes à diner : Me de Simiane, Mme de Montboissier, ma belle-mère et moi, puis tous les maréchaux. Ton père est crevé de fatigue. Enfin, chère amie, nous sommes bien heureux... Je t'embrasse, chère bien-aimée, ainsi que ma mère... Embrasse ma Félicie. Dis-lui que Léopold (le prince de Talmont) est colonel sur la demande de M. de Duras. »
Remarquons en passant que, parmi les quatre femmes invitées à dîner par le Roi, Chateaubriand comptait une parente et deux amies. Il publie un article, l'Arrivée à Compiègne, où était idéalisé « à l'aide des Muses » le fils de saint Louis. Les détails en sont très précis; ils durent lui être fournis par Mme de Duras. Certains de ces détails se retrouvent dans une lettre que celle-ci écrivit à sa fille Clara.
Le mot de Louis XVIII : « Cette brochure (Buonaparte et les Bourbons) m'a valu plus qu'une armée de cent mille hommes » Mme de Duras l'avait recueilli, vraisemblablement, des lèvres du Roi et répété aussitôt à Chateaubriand, à moins qu'elle-même ne l'eût provoqué en louant devant Sa Majesté le fameux écrit. L'intéressé apprit aussi par la même source que le tableau de « l'arrivée à Compiègne » avait été « fort goûté » aux Tuileries et que Louis XVIII ressentait un vrai penchant pour le grand écrivain. Aussi s'attendait-il à être récompensé en proportion des services rendus. Or, dans la distribution des charges et des faveurs, on le néglige et on l'oublie. Mme de Duras n'est pas moins indignée que lui. Mme de Chateaubriand raconte : « Voyant que toutes les places se donnaient, mon mari crut devoir demander s'il ne serait point appelé à servir des maîtres auxquels il avait sacrifié fortune, honneurs et repos. M. de Blacas refusa tout ce qu'on lui demanda pour lui, et il répondit à une personne [Mme de Duras] qui lui disait : « Mais enfin, il faudra donc que M. de Chateaubriand émigre quand les émigrés reviennent ; car il n'a pas les moyens de vivre noblement en France. » - Qu'il parte »...
« Cependant Me de D[uras] insista. Elle fut trouver M. de Talleyrand, alors ministre des Affaires étrangères. Toutes les ambassades étaient données, hors celles de Suède et de Constantinople.
« Il les mit à notre disposition, s'étonnant que mon mari fût obligé de s'adresser à lui. « Je croyais, dit-il à Mme de Duras, que, puisque M. de Chateaubriand n'avait rien, c'est qu'il n'avait rien voulu. Le premier jour, à l'arrivée des princes, on devait lui offrir tout. Le second jour, c'eût été bien tard. Le troisième, ce n'eût plus rien valu. Nous choisîmes la Suède parce que mon mari, ayant assez mal parlé des Turcs dans son Itinéraire, craignait, comme M. de Choiseul, la prison des Sept-Tours.
« Louis XVIII donna son approbation à cette nomination avec un vrai plaisir ; il l'accompagna des paroles les plus obligeantes ; il avait un véritable penchant pour M. de Chateaubriand, étant au fond très raisonnable. Et même, quand mon mari fut le remercier, il lui dit : « C'est une bague au doigt que je vous donne; mais ne partez que quand je vous le dirai : j'ai besoin à Paris de mes bons serviteurs. »
Chateaubriand écrit dans ses Mémoires: « Malgré ce que j'avais fait pour la monarchie légitime et les services que Louis XVIII confessait avoir reçus de moi, j'avais été mis si fort à l'écart que je songeais à me retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait. Dans ces solitudes que Napoléon m'avait destinées comme à son ambassadeur aux montagnes, n'aurais-je pas été plus heureux qu'au château des Tuileries ? Mme de Duras parla de moi à M. de Blacas. Il répondit que j'étais bien libre d'aller où je voudrais. Mme de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses amis, qu'on [qui on? Talleyrand] déterra une ambassade vacante, l'ambassade de Suède »
Ambassadeur de Suède, Chateaubriand n'est qu'à demi satisfait ; c'est une manière d'exil : « Novembre. Me voilà encore dans ma Vallée ! Pourquoi l'ai-je quittée ? J'ai cru que je mourrais de tristesse en regardant les coteaux et les cimes des arbres déjà à demi dépouillés... Aujourd'hui, ambassadeur de Suède ! La balle fin ! Quitter tout, travail, songes, et le reste ! Pauvre vallée ! Quand reviendrai-je ? Peut-être jamais... J'aurais dû mourir le jour de l'entrée du roi à Paris. » Grâce aux encouragements et aux promesses de Mme de Duras, on le vit faire contre fortune bon cœur, et cette attitude de patience, chez un homme fier et cassant, est curieuse à observer ; elle fait exception dans sa vie. La chère sœur le dirige et l'inspire. En octobre, il avait publié un article que Talleyrand, tour à tour écho et oracle de la cour, déclarait « admirable ». Et voici comment l'auteur parlait de son succès. Mme de Duras, qui se repose à Dieppe, est, comme toujours, la confidente de ses ambitions :
« Voyez ma destinée : Je crois que si vous et M. de Duras eussiez été ici, j'étais pair de France. J'ai fait un article dans le Journal des Débats du 4 octobre, sans signature. Il a eu un tel succès, et le Roi en a été si content, que le Chancelier et le ministère m'en ont fait remercier. Le premier m'a fait dire que le Roi désirait me charger d'autre chose. Revenez donc travailler à me faire rester. »
Puis ce fut le succès, plus grand encore, des Réflexions politiques (27 novembre). Louis XVIII avait daigné prendre part à l'ouvrage ; il l'avait lu avant et pendant l'impression ; il disait à Jaucourt, qui le répétait à Talleyrand : « J'y suis pour quelque chose ; j'ai corrigé les épreuves. »
Fier de ce qu'il avait mis dans ce travail et le regardant un peu comme sien, le Roi demandait, le 1er décembre, au vice-président et aux quatre secrétaires, « s'ils avaient lu les Réflexions politiques de M. de Chateaubriand. » « Sa Majesté, après avoir fait l'éloge de cet ouvrage, leur a dit que les principes qui y étaient contenus devaient être ceux de tous les Français ». Enfin, à propos des réflexions nouvelles que Chateaubriand confia aux Débats sur les funérailles de Mme de Raucourt, comédienne, le même correspondant écrit à Talleyrand (18 février 1815) que « l'article est fait de main de maître, et sous l'œil du maître ».
Qui parlait au Roi des futurs écrits de Chateaubriand ? Qui révélait à celui-ci le désir de Sa Majesté que les épreuves lui fussent communiquées? Qui lui remettait les épreuves, corrigées et annotées par le Maître avec ses observations et ses félicitations ? Selon toutes les vraisemblances, c'étaient tour à tour M. et Mme de Duras.
A tous ces details, parfaitement authentiques, on voit que la déplaisance, soi-disant instinctive, de Louis A VIII pour Chateaubriand, au point de vue politique et littéraire, n'est qu'une légende, et qu'il la faut pousser aux oubliettes. On voit aussi quelle rapide ascension dans la faveur royale avait faite celui qui n'avait d'abord obtenu que par grâce une ambassade de dernier ordre.
Grâce à son talent prestigieux et à sa modération politique, et, d'autre part, grâce à la protection passionnément dévouée de la duchesse de Duras, il était arrivé aux plus prochaines avenues du pouvoir. On parlait pour lui tantôt de la grande Chancellerie de la Légion d'honneur : ainsi Jaucourt à Talleyrand (décembre 1814) ; tantôt de la Secrétairerie d'Etat, d'après Vitrolles, qui détenait alors ce poste ; tantôt d'un ministère, selon M. de Barante, qui note ceci dans ses Souvenirs : « M. de Blacas se crut un jour assuré de faire signer sa nomination (de Chateaubriand) au Roi en remplacement de M. de Montesquiou. J'en vis Mme de Duras et même Mme de Staël bien contentes. » Surtout d'après Jaucourt, « le Roi était dans l'idée de faire écrire souvent M. de Chateaubriand, et dans ce cas », ajoutait le même à Talleyrand, « je vous invite à me parler de ce que vous proposeriez pour lui ; car, très certainement, il ne partira pas ; les matadors de l'émigration le dénigrent, et je crois que ce serait le cas de le brouiller avec ces gens-là, en satisfaisant son ambition qui est très grande. Chateaubriand a confiance dans le succès de sa demande de ne pas aller en Suède et d'être employé ici, chose qui pourrait entrer fort dans vos
vues. »
Talleyrand était travaillé dans le même sens par une de ses grandes amies, la duchesse de Duras.
Voilà où en était Chateaubriand lorsque Napoléon s'avisa de débarquer au golfe Juan. Ney se déclare pour l'Empereur, et la défection du brave des braves entraîne de proche en proche celle de l'armée. Les aigles impériales s'élancent à tire d'aile vers les Tuileries et y accrochent leurs serres puissantes en jetant des cris de victoire. Dans cet écroulement de l'édifice monarchique, formidable désarroi, Mme de Duras n'oublie pas le cher frère. Redoutant la vengeance que Napoléon ne manquerait pas d'exercer contre l'auteur de Buondparte et les Bourbons, elle demande à Vitrolles qu'au nom du Roi une mission pour Vienne lui soit donnée sur-le-champ; et comme Vitrolles ne peut s'engager par une promesse, elle insiste « et plaide cette cause de tout son cœur », avec toute « l'éloquence du sentiment », tant et si bien qu'elle « finit par se trouver mal à plat »1. Une mission pour Vienne eût rapproché son ami de M. de Talleyrand, l'habile négociateur, arbitre supposé de la situation nouvelle. Me de Duras fut plus heureuse d'un autre côté. Le chancelier envoya, par Clausel de Coussergues, à Chateaubriand, douze mille francs à reprendre sur ses appointements de ministre de Suède : cette somme lui permit de passer la frontière ; c'était le viatique d'un nouvel exil.
1 Mémoires et relations politiques du baron de Vitrolles, t. I. ↩
Le Roi, conduit par M. de Blacas et M. de Duras, va s'établir à Gand. M. et Me de Chateaubriand se réfugient à Tournay et bientôt à Bruxelles, où se trouve le comte d'Artois.
Monsieur conjure Louis XVIII d'appeler près de lui, à Gand, l'évêque de Nancy (M. de la Fare), Chateaubriand et Anglès, et d'écouter avec attention tout ce qu'ils lui diront sur la nécessité d'agir en Roi et de former un ministère par intérim. Les conseils du comte d'Artois venaient à l'appui de ce que M. de Duras, inspiré par la duchesse, ne cessait d'insinuer à Sa Majesté. Si peu favorable au publiciste libéral que fût M. de Blacas, il reçut et exécuta l'ordre de l'appeler auprès du Roi.
Bientôt, après échange de politesses et d'ailleurs entraîné par l'opinion, le correspondant et coreligionnaire politique de Joseph de Maistre en vint à louer les « vues saines » de Chateaubriand. De son côté, Chateaubriand se fit le champion de l'ami du Roi, du « courtisan du malheur » (avant et après les Restaurations), en ce moment très impopulaire, et, plus que jamais, jalousé : assaut de bons procédés qui ne devait pas se soutenir1.
1. Voir, sur cette période, la belle étude de M. de Loménie : Trois années de la vie de Chateaubriand (1814-1816). Il est fort à souhaiter que M. de Loménie donne une suite à un travail si bien informé et documenté, et tout ensemble, si bien écrit et si vivant. ↩
Il y avait, entre ces deux hommes, incompatibilité d'humeur, antipathie de caractère, opposition de principes.
Chateaubriand est appelé au Conseil : on voit par suite de quelles circonstances et de quelles suggestions. Il est chargé de présenter à Sa Majesté des rapports sur l'Intérieur, aux lieu et place de l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur. De concert avec les frères Bertin, il publie le Moniteur royaliste, où d'ailleurs sa collaboration semble s'être bornée à trois articles ou rapports. Malgré les services qu'il peut rendre au témoignage de plusieurs, il n'est toujours que ministre de Suède. C'est qu'au fond, M. de Blacas n'adopte ni sa personne ni ses idées ; et, quelle que soit l'impopularité croissante du favori, Louis XVIII met à l'écouter et à le défendre « la susceptibilité qu'il eût mise à défendre sa prérogative ». Auprès, au loin, de tous côtés à la fois, on manifeste contre M. de Blacas, et « le salon de Mme de Duras, à Gand, est signalé comme lui étant particulièrement hostile » parce que lui-même est hostile à Chateaubriand. Triste, découragé, et comptant peu sur une seconde Restauration, celui-ci écrit à Frisell une lettre qui dénonce une fois de plus en faveur du « cher frère » la sollicitude effective et ardente de Mme de Duras. « Gand, juin 1815. Je voulais tous les jours vous écrire, mon cher ami, mais je n'ai pas eu un moment à moi. Ma femme a été très malade et l'est encore assez pour m'inquiéter. Puis j'ai eu beaucoup de travail et d'ennuis de toute espèce ; il n'y a que mon amour pour la France et pour le Roi qui ait pu m'engager à les servir en ce moment. Mais il faut que cela finisse; car je suis un peu las. Au reste, quant à la position politique, vous savez que je suis dans le conseil du Roi, mais jusqu'ici sans titre et sans position déterminée; j'ai seulement ordre de parler au Roi de l'Intérieur. Cela veut-il dire que si nous retrouvons jamais un Intérieur, on me chargera de ce ministère ? Je n'en sais rien, et je ne le crois pas. On attend M. de Talleyrand cette semaine; c'est lui qui doit tout régler; ce qu'il y a de certain, c'est que je suivrai son sort. Je suis bien noir, mon cher ami, et si vous étiez ici, vous en verriez la cause ; si nous ne prenons pas garde, nous périssons sans retour. L'Autriche m'a offert une retraite et une existence honorable; cela sera ma dernière ressource en cas d'événement : j'irai mourir à Rome. »
Pourquoi Chateaubriand se tourne-t-il ainsi du côté de Talleyrand, et non pas à demi ? Pourquoi veut-il marcher avec « le boiteux » et suivre son sort ?
Et cette existence honorable que lui offre l'Autriche, dernière ressource en cas d'événement, l'initiative n'en vient-elle pas de celui auquel il veut lier son sort? Les réponses et les raisons tirées de la seule politique seraient insuffisantes. Il y a bien celle-ci, que Talleyrand ne se privait pas de faire un brin de cour au puissant publiciste en lui déclarant par écrit « qu'il le comptait parmi les hommes forts et indépendants qui devaient entourer le Roi dans l'exil »
Mais la raison qui englobe toutes les autres, c'est que Mme de Duras, comme au début des Cent-Jours, orientait son ami vers l'Talleyrand, et que, d'autre part, elle communiquait à celui-ci tout ce qui pouvait le prévenir en faveur de Chateaubriand.
L'auteur des Mémoires d'outre-tombe s'est grandement honoré en n'essayant pas de contester ou d'amoindrir, et plutôt en constatant et en confessant à haute voix l'influence qu'eut la chère sœur sur sa carrière politique, l'appui très efficace qu'elle ne cessa de lui prêter avant, pendant et après les Cent-Jours. Reconnaissant et attendri au souvenir de cette amitié sans seconde, il lui rend hommage en des termes où se détachent, fortement burinés par cette plume si précise et si fière, les mots de patronage et de protection : « M=° la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le dưe de Duras parmi les bannis. Je ne veux plus dire du mal du malheur puisque j'ai passé trois mois auprès de cette femme excellente, causant de tout ce que des esprits et des cœurs droits peuvent trouver dans une conformité de goûts, d'idées, de principes et de sentiments. Mme de Duras était ambitieuse pour moi : elle seule a connu d'abord ce que je pouvais valoir en politique ; elle s'est toujours désolée de l'envie et de l'aveuglement qui m'écartaient des conseils du Roi ; mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon caractère apportait à ma fortune : elle me grondait, elle me voulait corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés, et me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu'elle-même ne pouvait souffrir. Rien ne porte plus à l'attachement et à la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d'une amitié supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait passer vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme. Un homme vous protège par ce qu'il vaut, une femme par ce que vous valez : voilà pourquoi, de ces deux empires, l'un est si odieux, l'autre si doux. » - « La charmante Clara [Me la duchesse de Rauzan], était à Gand avec sa mère. Nous faisions à nous deux de mauvais couplets sur l'air de la Tyrolienne. J'ai tenu sur mes genoux bien de belles petites filles qui sont aujourd'hui de jeunes grand'mères.i
« Louis XVIII sortait chaque après-dinée dans un carrosse à six chevaux avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes. » Pendant ces promenades, le duc de Duras, style par la duchesse, faisait naître ou saisissait l'occasion de glisser quelques mots favorables à Chateaubriand. Nous allons lire tout à l'heure un passage des Mémoires d'outre-tombe qui contient ce mot fort suggestif : « J'avais des amis auprès du Roi ».
Un jour, Mme de Duras écrit au « cher frère » que la santé de Mme de Kersaint, sa mère, l'inquiète beaucoup ; elle serait heureuse qu'il voulût bien l'accompagner à Bruxelles auprès de la malade ; il ne voudra pas la laisser seule dans ces cruels moments d'angoisse et peut-être de deuil. Il lui répond une bonne lettre d'amitié, et je ne vois pas pourquoi, en citant ce billet, M. Bardoux l'a qualifié de « moitié-aigre ». Assez d'autres billets passeront sous nos yeux, aigres à pleine et débordante mesure, pour que nous laissions aux lignes qui suivent leur caractère de valable excuse et d'affectueuse sincérité.
« Au nom du ciel, ne soyez pas comme cela ! Venez voir Mme de Chateaubriand [très malade], et vous verrez si je suis maître de mon temps. Mon grand travail sur l'Intérieur me prend le reste. Il est important puisqu'il doit prouver pour la première fois ma capacité en administration. Restez, je vous en supplie; nous irons ensemble à Bruxelles. Si je pouvais aller avec vous, j'irais, mais je ne peux sortir, étant obligé d'écrire toute la nuit. Vous verrez mon travail. Ne grondez pas ! ne partez pas ! Encore quelques instants, et tout ira mieux. »
La mère1 de Mme de Duras meurt. Chateaubriand se hâte d'écrire à son amie en pleurs : « Ah ! mon Dieu ! que dites-vous ? Qu'est-ce que la vie? Pauvre femme! Ah ! mon Dieu! »
1. Et non la nièce, comme portent toutes les éditions des Mémoires d'outre-tombe, sans excepter la dernière. Que de fautes, même dans l'excellente édition de M. Biré! ↩
Mme de Chateaubriand note dans ses souvenirs : « En fait de femmes de la société, il n'y avait de Françaises, à Gand, que Me la duchesse de Duras, la duchesse de Lévis, la duchesse de Bellune, la marquise de la Tour du Pin et moi. »
Chateaubriand avait-il eu vent des conseils énergiques que Mme de la Tour du Pin donna jadis à son sujet? On aurait le droit de le supposer au soin avec lequel, reproduisant dans ses Mémoires les notes de sa femme, il accueille et enguirlande le nom de la duchesse de Duras, le nom aussi de cette autre amie très chère, la duchesse de Lévis ; puis il accorde également une mention à la duchesse de Bellune sans la nommer, - fi donc ! - et, arrivé au nom de la marquise de la Tour du Pin, la plus intime amie de la « chère sœur », il l'écarte, ce nom, qu'avait mis sous ses yeux le fidèle souvenir de Me de Chateaubriand, il le repousse et l'omet dans son récit des Cent-Jours, copié à peu près sur celui de sa femme. Ce n'était pas une nature oublieuse ni clémente, que Chateaubriand : « Je ne suis pas vindicatif, mais je suis rancunier »
A la fin des Cent-Jours, la Maison du Roi lui est en quelque sorte offerte par Sa Majesté en remplacement de M. de Blacas. Au lieu d'accepter avec empressement et de suivre Louis XVIII qui l'y encourage, par une de ces « naïvetés » dont il vient de s'accuser il conseille de réserver ce haut emploi à M. de Talleyrand ; et le voilà qui s'attarde à Mons en des négociations ayant pour but de préparer le ministère du prince de Bénévent. Le duc de Duras, prié par Chateaubriand de travailler à renouer les rapports du prince avec le Roi, lui en avait marqué son étonnement : « Quoi ! vous restez après ce que vous a dit le Roi? » - « Je dis à M. de Talleyrand que, bien que je différasse de son opinion, je ne lui en restais pas moins attaché comme un ambassadeur à son ministre ; qu'au surplus j'avais des amis auprès du Roi, et que j'espérais apprendre bientôt quelque chose de bon. M. de Talleyrand était une vraie tendresse ; il se penchait sur mon épaule. Certainement il me croyait dans ce moment un très grand homme. Je ne tardai pas à recevoir un billet de M. de Duras ; il m'écrivait de Cambrai que l'affaire était arrangée et que M. de Talleyrand allait recevoir l'ordre de se mettre en route. »
La seconde Restauration est faite. Pasquier, ministre de la Justice, propose, pour le ministère de l'Intérieur, Chateaubriand qui en avait rempli les fonctions à Gand, et qui, depuis le 9 juillet, était ministre d'Etat. « Je crois aujourd hui encore, dit Pasquier dans ses Mémoires, que le choix eût été d'une sage politique, mais il ne me parut en aucune façon plaire à M. de Talleyrand. » — « Bien que la duchesse de Duras restât auprès de lui le défenseur infatigable de Chateaubriand, le refroidissement que la duchesse voulait faire disparaître persistait, et la proposition n'eut pas de suite. » A quelle occasion ce refroidissement, de date toute récente ? Quelque chose avait-il transpiré de la conversation dans laquelle Chateaubriand, à propos de Fouché, ministre, avait dit à Louis XVIII : « Sire, je crois que la monarchie est finie? » Nommé président du collège électoral du Loiret (août 1815), Chateaubriand écrit très souvent à la chère sœur. Il la prie de négocier, avec M. de Blacas, l'audience d'une députation que le collège d'arrondissement d'Orléans envoie au Roi : « Vous leur ferez une joie extrême et vous donnerez une idée immense de mon crédit. » (16 août.) Le 21 du même mois, il lui demande ce qu'elle pense de son discours au college électoral, et il lui fait remarquer « qu'il a changé ce qu'elle voulait ». Il termine sa lettre en disant que le titre de pair est devenu vraiment beau et désirable : « la pairie étant héréditaire, il semble que je pourrais adopter un neveu ». Ce qui ne veut pas dire, comme le prétend M. Bardoux, qu'il ambitionne le titre de pair. C'est mal interpréter un texte qui n'a nul besoin d'être expliqué ; et c'est aussi commettre une erreur de date. Le sens est qu'il remercie Mme de Duras de lui avoir obtenu, par l'entremise de M. de Talleyrand, « un titre devenu vraiment beau et désirable ». Sa nomination porte la date du 17 août.
Avant de quitter Orléans, il presse son amie d'agir encore sur Talleyrand : « Les réparations du boiteux ne doivent pas séduire la chère sœur; il faut qu'elle tienne toujours ferme et qu'elle demande une place qui ajoute à sa fortune », parce que le titre d'ambassadeur en Suède ne compte plus, et que ses appointements de ministre d'Etat risquent d'être diminués. Le mot « réparations » ne ferait-il pas allusion au ministère de l'Intérieur que le « boiteux » lui avait refusé ? Un peu plus tard, comme le bruit court que M. de Blacas pourrait bien quitter Rome, Chateaubriand confie à Mme de Duras que son désir serait d'aller vivre et mourir en Italie (23 juin). - « Italie ! Italie ! rêve de ses jours » combien de fois en sera-t-il question dans la suite de sa correspondance? L'aventure des Cent-Jours, causée par tant de défections scandaleuses, avait fait de Chateaubriand un justicier et un ultra. Sur ce sujet, qui a déjà causé sa rupture avec l'ami Fontanes, le voici qui essaie de régenter Me de Duras. Il lui recommande d'être plus modérée en libéralité » (libéralisme). A ses recommandations, comme à ses dithyrambes en l'honneur de la Chambre introuvable et du royalisme » ou ultracisme « qui gagne », elle répond, avec une parfaite indépendance de pensée et avec un sens politique remarquable, « qu'elle serait désolée qu'il fût le chef de ce parti extrême ». « Il faudrait un grand talent pour mettre d'accord trente personnes, et alors elles auraient le pouvoir de faire du mal et non celui de faire du bien. »
On la verra se dévouer jusqu'à la fin avec enthousiasme et passion ; mais aliéner sa liberté de pensée, abjurer le libéralisme de son père, manquer à la piété de ses souvenirs, parler à l'encontre de ses convictions, se plier à des tendances qu'elle juge fausses et dangereuses, cela, personne, jamais, et non pas même Chateaubriand, ne l'obtiendra de la noble et fière bretonne, qui se vante d'être la fille de Kersaint. - Elle déplore tant de procès, elle blâme tant de rigueurs, elle les proclame impolitiques autant qu'impopulaires. Au milieu d'une cour et d'une société qui évoluent, à la suite du Prince, vers l'ultracisme, elle tient ferme pour la modération et la « libéralité ». Elle n'en démordra jamais. Entre le cher frère et la chère sœur, il y a donc opposition de tendances ; et ce n'est pas elle qui changera. Il convient de l'en féliciter.
Chateaubriand est en mauvais termes avec le ministère; il trouve que tout va mal, et de mal en pis, ce qui est vrai, mais par la faute aussi de l'exaltée et trop peu politique majorité dont il s'est constitué tout à la fois l'éducateur et le panégyriste.
Il écrit à Mme de Duras, en ce moment aux eaux de Bourbonne, et qui, malade ou bien portante, de près ou de loin, veut être instruite de ses projets, de ses espoirs et de ses travaux : (23 juin 1816). « Je vais continuer mon travail. Je ne le ferai paraître que dans six semaines ou un mois ; ainsi nous aurons le temps d'en causer. » Ce travail, c'est la Monarchie selon la Charte. En le composant, plusieurs mois avant la crise, mais surtout en le publiant au lendemain de la dissolution, Chateaubriand avait l'impression qu'il se perdait et se brisait dans le goufre, « nouveau Décius » : il en faisait confidence à la chère sœur.
Et, à ce propos, remarquons que si Chateaubriand fut très personnel en politique comme en toute chose, et très ambitieux, au moins l'était-il en sachant tout sacrifier à ce qu'il croyait l'intérêt et la gloire de son pays. En cela aussi, il était très original, et se différenciait de la foule des ambitieux. Il visait non le profit, non le lucre, mais la seule gloire, et sa gloire, il la mettait à procurer celle de la France. « Illustre et belle patrie, je n'aurais désiré un peu de gloire que pour augmenter la tienne. »
Une lettre du chancelier de France, Dambray, - qui semblerait écrite sous la dictée de Louis XVIII, tant il y est question des sentiments et impressions, passés et présents, de Sa Majesté - confirme pour ainsi dire officiellement et résume le mieux du monde les témoignages ci-dessus de la faveur croissante que le Roi accordait à Chateaubriand :
Monsieur le Vicomte... Je regrette que vous ayez encore ajouté des torts de forme au tort réel d'une publication que vous saviez être si désagréable à Sa Majesté. Je ne connais au reste votre ouvrage que par le mécontentement que le Roi en a publiquement exprimé. Mais je suis désolé de voir l'impression qu'il a faite sur un Prince qui daignait en toute occasion montrer autant de bienveillance pour votre personne que d'estime pour vos talents...
La composition et la publication de la Monarchie selon la Charte ne s'expliquent donc aucunement par un mesquin dépit d'être méconnu ou négligé, mais par l'impulsion d'une conviction profonde.
Louis XVIII se crut personnellement visé au Post-scriptum de la Monarchie. Richelieu et Decazes, directement atteints, n'essayèrent pas de modérer le mécontentement du Roi : bien au contraire : « leur colère fit explosion ». Une ordonnance, contresignée Richelieu, le raya de la liste des ministres d'Etat, et la pension attachée à cette place lui fut retirée. Pour l'auteur de la Monarchie, c'était la ruine ; et aussi bien, semblait-il, la ruine pontique que matérielle.
Mme de Chateaubriand en tomba ou retomba malade pour de longs mois, et ce fut une cruelle aggravation à l'épreuve du grand écrivain. On ne se douterait pas de la profondeur de sa ruine, à lire le triomphant billet qu'il adresse à Mme de Duras, et qui suppose entre eux l'échange des prévisions : elle, se refusant à croire qu'on pût aller jusque-là, lui, affirmant que telle serait la vengeance du noble duc et de son compère Decazes :
Dimanche.
« Eh bien ! je vous l'avais bien dit. Je ne suis plus ministre d'État. Vive le Roi quand même! Revenez demain. Je suis gai, content comme après une bonne action. D'ailleurs, tout est fini : et l'ouvrage paraît plaire à tout ce qui ne conspire pas1. »
1. Archives de famille. ↩
Si enthousiaste que fût l'amie, du talent déployé dans la nouvelle brochure, je doute qu'elle en ait approuvé la publication au lendemain de l'ordonnance qui renvoyait la Chambre introuvable ; je doute qu'elle ait adhéré pleinement à la seconde partie où « ses amis les ministériels » étaient violemment attaqués, et moins encore au post-scriptum où le Roi était allégué ; je doute qu'elle ait fait allusion, comme on l'a prétendu, à la Monarchie selon la Charte dans le billet suivant : « J'ai lu Briand, quel grand, beau et noble talent! Mais on n'ose en parler au déjeuner du Roi. Que les hommes sont plats et haïssables! » Peut-être visait-elle le discours à propos duquel, quelques mois plus tard, Chateaubriand lui écrivait : « 1817. Le Roi même a loué. » Du moins ce billet prouve-t-il la générosité passionnée avec laquelle Me de Duras se portait au secours de son ami disgracié. Elle prend sa défense si vivement, elle élève si haut ses protestations indignées, et ses protestations éveillent de tels échos aux Tuileries mêmes où elle a son appartement et où elle reçoit, que le duc de Richelieu la fait prier, par un ami commun, le marquis de Vérac, de modérer l'opposition qu'elle mène contre le ministère dont il est le chef ; et lui-même croit nécessaire d'adresser à Me de Duras une lettre très pressante, qui prouve la fière attitude de l'amie de Chateaubriand et l'influence de son salon.
Chateaubriand, dans ses Mémoires, passe rapidement sur les années qui suivirent la crise, de septembre 1816 jusqu'à sa nomination d'ambassadeur à Berlin, décembre 1820. Il n'y relate que les faits saillants, et encore n'en touche-t-il que les sommets : destitution, vente forcée de ses livres et de la Vallée-aux-Loups, fondation du Conservateur, combats et disparition de ce journal à la victoire des « royalistes ».
Sa correspondance avec la duchesse de Duras, pendant cette période douloureuse, révèle, au jour le jour, ses impressions, ses sentiments et sa confiance en elle ; il lui avoue sa misère, lui fait part de ses tristes prévisions, l'appelle au secours, réclame sa présence, lui déclare qu'il a besoin d'elle, que, sans elle, il ne peut rien, qu'en elle est son unique espoir. Tout y passe, tout ce qui le préoccupe, le trouble et le désespère : perplexités, fluctuations, épreuves de la maladie ajoutées à celles de la pauvreté, espoirs renaissants suivis de plus cruelles déceptions, dettes qui s'aggravent, colères et invectives furieuses, négociations avec le ministère qui l'a frappé, pourparlers suspendus par un juste et délicat souci de l'honneur, enfin audience du Roi et nomination à Berlin.
Les réflexions que lui inspire le va-et-vient de cette situation à brusques revirements, il les note, à mesure qu'elles se présentent, avec la simplicité, la sincérité et le charme de la confidence, avec aussi la sécurité d'un frère qui parle à une sœur. C'est si bien le fond de sa pensée qu'il ne veut pas qu'il en reste trace : « Déchirez », recommande-t-il à sa correspondante ; ce que celle-ci se garde bien de faire. Elle y tenait, à ces lettres ; . elle y était attachée par les fibres les plus intimes de son cœur, comme à celui qui les avait écrites. Elle les conservait avec un soin jaloux, même les moindres billets, ceux qui n'avaient qu'un ou deux mots, une ou deux lignes : « Je vais » ; « Eh bien ! à deux heures » ; « Je vous remercie. A midi »; « Je vais aller vous voir, nous causerons » ; « Oui, oui, mais cela me coûte beaucoup » ; « Vous me verrez ce matin ; mais je souffre toujours beaucoup »; « C'est fait ; ainsi n'en parlons plus » ; « Il ne sera pas question du personnel » ; « J'irai vous voir un peu plus tard ; l'affaire est accrochée »; « Je n'oublierai rien ; je vous verrai à une heure » ; « Je ne pourrai vous voir qu'à quatre heures ; je suis plongé dans mon grand travail »; « J'irai vous voir à midi et je vous verrai encore ce soir ». Ces lignes ou ces mots, pour nous sans précisions comme sans dates, elle les actualisait et les particularisait. Billets et lettres n'étaient-ils pas les gages d'une amitié qui remplissait sa vie et la faisaient plus vivante? Ne formaient-ils pas, peu à peu, le trésor de ses plus chers souvenirs? Joies ou tristesses, et plus souvent tristesses que joies, elle les revivrait en revoyant et en écoutant ces véridiques témoins.
Ils lui rediraient sa part dans la carrière de l'ami, les diverses étapes parcourues, au prix de quelles difficultés ! et qu'il l'avait mise de moitié dans ses projets, dans ses ambitions, dans ses efforts, dans ses revers et disgrâces, dans ses succès, et que rien n'était plus vrai que ce mot de confiance et d'appel, tombé un jour de sa plume, et dont elle se faisait une gloire, ou, mieux qu'une gloire, un bonheur. » « Je ne puis rien sans vous » rien sans vos conseils, sans vos avis, sans vos négociations, sans votre influence, sans votre « protection ». Elle était ministérielle par conviction. Il était ultra ou « royaliste » par impulsion de caractère et par esprit de vengeance. Le servir et l'élever au pouvoir offrait donc une double difficulté : la pire venait de son humeur mobile, de ses impatiences, de ses envies furieuses de tout planter là et de s'expatrier : « J'en ai de cent pieds par-dessus la tête. »
Les lettres du « cher frère » formeraient comme un double roman vécu, seraient comme une restitution de leurs deux vies, étroitement associées et dépendantes l'une de l'autre. Voilà pourquoi elle y attachait si grand prix.
C'est au cours de cette période agitée que se place l'affreux malheur survenu à la cousine de Mme de Duras, l'aimable et séduisante Nathalie, duchesse de Noailles-Mouchy, « la Mouche », comme on l'avait surnommée dans l'intimité. Au temps de sa grande passion pour Nathalie, Chateaubriand écrivait à Mme de Duras : « Sûre ainsi de moi, Mme de Mouchy ne me défend ni de vous voir, ni de vous écrire, ni même d'aller Ussé. Si elle me le commandait, sans doute elle serait aussitôt obéie, comme je vous l'ai dit cent fois. » Mme de Duras avait accepté cette situation : « à Nathalie l'amour, à moi l'amitié ».
Mme de Duras annonce à Chateaubriand que sa « mieux ainée » vient de perdre la raison. Nul document ne saurait l'emporter en intérêt, au point de vue psychologique, sur la réponse qu'il fit à cette nouvelle. Quelle impression? Et comment traduite ? Douleur qui se console et s'admire dans la beauté de sa plainte ? Ou bien pensée vite détournée? Cœur sec et froid ? Ou crise de larmes et cris de désespoir? Nous en étions réduits jusqu'ici à imaginer, chacun selon l'idée qu'il se forgeait de Chateaubriand, les mieux avisés d'après un morceau écrit tardivement en 1833. - Ge morceau, destiné aux Mémoires, en avait été arraché on ne sait quand, ni par quelle main, peut-être par l'auteur, plus vraisemblablement, après sa mort, à la prière des Noailles; cité d'abord par Sainte-Beuve, comme faisant partie des Mémoires d'outre-tombe, il fut retrouvé, il y a quelques années, dans le manuscrit paraphé par Chateaubriand et destiné par lui à l'impression : donc parfaitement authentique. Il y disait, après le récit du fameux rendez-vous de l'Alhambra : « Ma raison, que je conserve, me rappelle ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. » « Ma raison que je conserve » fait penser, par un savant effet de contraste, et sans que l'auteur eût la peine de le dire, à la raison perdue de « l'Enchanteresse ».
Cela d'abord. Mais il y a autre chose dans cette phrase étrange : il y a le souvenir et l'angoisse d'une terreur personnelle.
Le coup fut tel, en apprenant la folie de Nathalie, et tel l'ébranlement cérébral, que lui-même, au premier moment « comme s'il portait le germe de la folie », dira-t-il ailleurs, - se crut la cause de cet effroyable malheur, la cause par contagion, et la future victime de pareille « fatalité ». Lucile, la sœur chérie, morte folle, lui apparut soudain, ombre adorable, et sous l'empire de cette vision, obsédé, affolé, il répond ' Me de Duras : « Tout ce que j'ai aimé, connu, fréquenté, est devenu fou. Moi-même je finirai par là. » En 1833, l'impression se réveille ou subsiste. Et c'est pourquoi il note : « ma raison que je conserve » : comme s'il disait : « Ma raison, vouée au naufrage, n'a pas encore sombré ».
Il ajoute dans sa réponse : « Pour tout le bonheur qu'elle (Mme de Mouchy) m'a donné, je ne puis rien pour elle ! »
Vivant souvenir ! Gémissement de ne pouvoir rendre bonheur pour bonheur, et, en face de pareille infortune, désolation de se voir condamné à l'impuissance !
Belle parole douloureuse, si simple, si vraie, débordante de sentiment, et, je pense, accompagnée de larmes !
Comme il l'avait écrit à Mme de Duras, en novembre 1814, et certes, beaucoup plus vivement qu'alors, il se mit à revivre « les longs jours qui s'écoulaient dans l'espoir d'aller voir un instant Nathalie, seule aussi, dans sa belle vallée. Combien de fois son imagination avait franchi les bois pour voyager toujours sur le même chemin ! Il se voyait, partant, revenant, allant s'enfermer dans la tour [de la Vallée-aux-Loups], pour rêver à elle et aux Martyrs [à Velléda], persécuté par le tyran, glorieux de sa haine, rêvant de grands ouvrages au milieu des menaces, amoureux et inspiré, malheureux et content ».
« Je ne puis penser à autre chose », écrira-t-il dans une lettre postérieure. Et ce n'était pas un vain mot. Sa vie, tourmentée à plaisir, sera distraite sans doute par d'autres soucis et d'autres passions; mais rien, jamais, n'effacera de son cœur la chère et triste image. Il l'évoquera souvent, et partout, à Rome, dans les Pyrénées, en Autriche, à Fontainebleau, à Paris, dans le mystère de ses songeries, comme dans le texte de tous ses ouvrages, comme dans le secret de sa correspondance : les Abencérages, les Martyrs, Analyse raisonnée de l'histoire de France, Congrès de Vérone, « Confession délirante », Mémoires d'outre-tombe, Vie de Rancé, Poésies. Partout en effet, j'ai retrouvé, sous sa plume, l'hommage voilé et attendri à la Muse de Méréville », « à la docte fée », à Nathalie de Laborde de Méréville, duchesse de Mouchy. Il se souvint à jamais de la pauvre Mouche. » Les Mémoires d'outre-tombe, avec leurs puissants raccourcis, ou leurs pages éloquentes, n'effaceront pas ces quelques lignes de la correspondance familière, instantanés d'une âme mobile à l'excès, mais fidèle ; et plutôt en seraient-ils enrichis et comme illustrés.
Mme de Duras n'abandonne pas Chateaubriand dans la ruine où il est plongé, pas plus qu'elle ne l'avait délaissé dans la disgrâce. Elle lui prête de l'argent - à fonds perdus, - travaille de son mieux à lui faire rendre le titre et le traitement de ministre d'Etat, garde l'espoir de le pousser à une ambassade, et, par cette porte, de le promouvoir au ministère.
On objecte que le Roi reste inflexible. Est-ce bien vrai ? Le duc de Richelieu, tout en ayant l'air de prêter l'oreille, garde au fond du cœur une hostilité que sa sœur, la marquise de Montcalm, amie de René, ne réussit pas à vaincre. Chateaubriand se recueille en vaincu qui n'accepte pas la défaite. Il rumine des plans d'attaque et des pensées de vengeance. En juillet 1817, il annonce qu'au milieu de tous ses malheurs, « il écrit » ; « puisque l'on me fait du mal, j'en ferai à mon tour à ceux qui m'en ont fait » menace qui visait le ministère, Decazes surtout, et qui ne devait pas être vaine.
Les lettres de Mme de Duras à Chateaubriand nous manquent, et c'est grand dommage, en vérité. Non seulement elles n'auraient pas souffert au rapprochement; mais la comparaison des unes et des autres aurait fait éclater la supériorité de l'âme qui se dévoue, oublieuse de soi, sur l'âme qui rapporte tout à soi, fût-elle âme de génie.
A défaut de ces lettres, et en guise de compensation, on lira quelques extraits de la correspondance de Mme de Duras avec Me Swetchine, pendant la même période critique de 1817-1818. Des souffrances et des tristesses s'y devinent qui n'entravent ni les élévations de l'âme, ni les élans du cœur, ni la gaieté de l'esprit. Cette correspondance, où Mme de Duras s'épanche à une époque de moindre accablement, nous aidera à la mieux comprendre, et surtout elle nous retracera les inquiétudes que lui infligeait la destinée à brusques variations dont elle s'efforçait d'assurer la stabilité morale et la fortune politique.
Les dates des lettres qu'elle reçoit de Chateaubriand et de celles qu'elle adresse à Mme Swetchine se suivent de très près ; si bien que les confidences à l'amie sont pleines des impressions et des prévisions provoquées par les missives de l'ami. Ni les malheurs redoublés du « cher frère » ne refroidissent le zèle affectueux de Me de Duras, ni l'éclat de son génie ne l'aveugle sur les défauts de son caractère; et il appert que, si le cœur s'est donné, l'esprit garde son indépendance. La noblesse de ce cœur se mesure à la solidité de son attachement que les mille secousses de la vie ne purent ni briser ni relâcher. Et, d'autre part, la force et la fierté de cet esprit se marquent à la parfaite indépendance de la pensée, nonobstant le voisinage et les prestiges du génie.
Entremêlées aux lettres de Chateaubriand, les lettres de Mme de Duras à Mme Swetchine sont comme l'écho des premières. A cette succession immédiate, elles gagnent, ce semble, une plénitude de sens et une curiosité d'informations qui en renouvellent l'intérêt.
Et puis, voici les lettres d'un autre ami de la « chère duchesse», l'illustre Humboldt : ni par le style, ni par le genre des pensées, et encore moins par la nature des sentiments, elles ne ressemblent à celles de René : le contraste ne saurait être plus accentué : elles sont d'ailleurs, à leur manière, très affectueuses, fort spirituelles, et, de tout point, charmantes.