Livre VI — Les romans de Madame de Duras
Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)
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La prière, qui naît des Réflexions et les clôt d'un élan vers Dieu, d'un regard au ciel, traduit une résolution aussi bien qu'une demande. Or cette résolution surgit d'une expérience antérieure ; elle part d'une pratique jugée insuffisante et tend à plus de perfection. Défiante de ses forces, qui ne sont que faiblesse, elle appelle la grâce en lui promettant le libre concours de sa volonté.
En plus d'un endroit, la correspondance semblerait démentir cette vue ; mais, à les bien interpréter, ces apparentes contradictions en seraient plutôt la preuve : « Une dévotion vive et animée peut seule consoler de se sentir inutile. La mienne n'a pas cette puissance. Elle ne vaut rien puisqu'elle ne remplit rien et ne me console pas. » - « Mon grand défaut, c'est celui de la faiblesse. J'envie la force parce qu'au fond, elle fait la base de tout ce qui est bien, et la faiblesse, de tout ce qui est mal. C'est ce qu'on trouve au fond du vase, comme ces résidus chi-
De tels aveux, où se mêle, certes, une part de vérité, dénoncent surtout l'humble sentiment que l'on a de soi-même; ils traduisent aussi la généreuse ambition que l'on nourrit, de faire plus et mieux, et de progresser toujours.
Grâce aux Réflexions et Prières, il nous est permis d'explorer l'âme de Mme de Duras dans « ses instincts infinis », de la surprendre dans son vrai fond. Il apparaît, au cours de cette lecture, que « la grande dame », la « brillante dame de cour », n'était pas seulement femme du monde accomplie, mais, au milieu même du monde et de la cour, femme de piété et chrétienne exemplaire, à partir de 1819-1820.
Mieux qu'en théorie, elle savait désormais « ce qu'elle ne savait pas avant sa rechute », que, pour être profitable, « la piété a besoin d'être mêlée à toutes les actions de la vie ». La piété, Mme de Duras la mêlait maintenant à ses plaisirs ou distractions de société, comme à ses souffrances cachées et à ses larmes, à ses œuvres de charité comme à ses devoirs de famille, à ses lettres et à ses paroles comme à ses impressions et à ses sentiments. La pensée de Dieu et des devoirs l'accompagnait dans toutes ses démarches et sanctifiait toutes ses heures.
Si le détail des actions nous échappe, du moins savons-nous quel esprit les animait : l'esprit de foi, de soumission, de pénitence et d'amour.
Nous avons vu le portrait d'une âme douloureuse, peint par elle-même, dans les récits d'Ourika. Nous allons admirer la beauté d'une âme transfigurée, qui rayonne à son insu, dans les Réflexions et Prières.
L'aveu provoque la résolution, et la résolution se porte au bien du même mouvement qu'elle se détourne du mal. Or, le bien voulu, c'est l'aspiration et c'est l'essor vers le souverain bien, qui est Dieu.
Sous forme d'études, d'examens de conscience et de bons propos, c'est ici le vrai portrait psychologique de la chrétienne que fut la duchesse de Duras.
Veillez et priez
La vie chrétienne tout entière est renfermée dans ces paroles : Veillez et priez. Ainsi que tous les mots de l'Evangile, plus on les médite, plus on y découvre un sens profond et étendu. Veillez et priez : ce conseil devrait être toujours présent à notre mémoire : il n'en est pas de plus salutaire. Veiller, c'est prévenir toutes les pensées, tous les mouvements que Dieu réprouve : c'est se dérober aux surprises de l'amour-propre, aux illusions de la vanité. Il est rare que l'homme soit assez perverti pour faire le mal de propos délibéré ; mais nous le laissons faire en nous par l'ennemi parce que nous ne veillons pas. Presque toutes ces douleurs morales, ces déchirements de cœur qui bouleversent notre vie, auraient été prévenus si nous eussions veillé; alors nous n'aurions pas donné entrée dans notre âme à ces passions qui, toutes, MÈME LES PLUS LÉGITIMES, sont la mort du corps et de l'âme. Veiller, c'est soumettre l'involontaire, c'est réduire sous l'empire de la raison et du devoir toutes les folies, les chimères et les vanités de la vie : et Dieu, comme toujours, en nous enseignant sa loi, nous donne le précepte qui seul peut assurer notre bonheur, même dès cette vie. En veillant, nous maintenons la paix de notre âme ; en priant, nous nous donnons la force de veiller, et la prière elle-même, n'est-ce pas une façon de veiller? C'est ainsi que, par un mystère étonnant, toutes les vertus chrétiennes sont comme solidaires les unes des autres ; il suffit d'en avoir une pour les avoir toutes, pourvu qu'on la possède complètement. C'est dans ce sens que Jésus-Christ a dit : « Aimez et faites tout ce que vous voudrez. »
En effet, la charité chrétienne ne peut exister dans toute son étendue sans la foi, sans l'espérance. Peut-on aimer sans croire à l'éternité? Peut-on aimer sans espérer l'éternité?
Veillons et prions, pour conserver la paix en ce monde et pour acquérir le bonheur immortel que Dieu promet à ceux qui auront accompli ses commandements et glorifié son saint nom.
Sur les passions
Dieu est le but de l'homme; et, pour que l'homme trouve sa paix et son bonheur en ce monde, Dieu doit être son unique but. La passion a un but aussi, et ce but, c'est la créature. De là les orages et les malheurs qui viennent assaillir nos cœurs quand nous laissons la passion s'en rendre maîtresse. Il y a là une déviation de l'ordre moral qui doit être nécessairement punie; car, si l'homme trouvait son bonheur dans la passion, Dieu deviendrait inutile. La passion comble ce vide immense que Dieu laisse au fond de nos cœurs pour nous faire sentir que sans lui nous sommes incomplets ; et, par la même raison, Dieu a soin de rendre vains tous les efforts que nous faisons pour remplir ce vide par autre chose que par lui.
La passion, souvent si coupable, est moins funeste à l'homme
que le vice. Elle use et dévaste l'âme où elle règne, mais le vice la flétrit. L'âme passionnée peut diriger vers Dieu l'ardeur et l'activité qui l'ont égarée : l'âme vicieuse doit se renouveler entièrement avant d'offrir à Dieu un hommage digne de lui.
Eclairez-moi, ô mon Dieu, enseignez-moi vos voies et ouvrez mes yeux à votre lumière.
La piété
Aimez Dieu de tout votre cœur et
de tout votre esprit.
Plus on avance dans la vie, plus on se sent pénétré de cette vérité qu'il n'y a de paix et de bonheur durable que dans les voies de Dieu. A mesure que l'on pénètre dans les redoutables secrets de l'avenir, les illusions s'évanouissent ; on se voit enlever successivement tous les objets de ses affections ; l'attrait d'un intérêt nouveau, le changement des cœurs, l'inconstance, l'ingratitude, la mort, dépeuplent peu à peu ce monde enchanté dont la jeunesse faisait son idole. Chaque jour rétrécit le cercle, et l'on ne jouit plus de ce qui reste qu'avec amertume; on a perdu la sécurité. L'âme alors a besoin de chercher un appui plus solide, elle le trouve dans LA PIÉTÉ1. L'amour et le culte de Dieu peuvent seuls occuper, consoler, ranimer des cœurs que les passions ont dévastes et que la douleur a flétris. Dans la prÉTÉ, on trouve ce qu'on a vainement cherché sur la terre, un amour immense, une admiration sans borne et sans réveil.
1. Nous avons lu dans la lettre du 28 octobre 1823 : « Un des résultats d'une grande douleur, c'est d'empêcher de jouir de ce qui reste : on a perdu la sécurité ; on n'ose s'appuyer sur rien, etc. » ↩
La PIÉTÉ est faite pour l'homme; car elle suffît à la fois à son cœur et à son esprit. Aimer Dieu, c'est aimer tout ce qui est bon, grand, éternel, sublime : c'est adorer à la source les perfections que nous croyions trouver dans les créatures et que nous y avons vainement cherchées; ce peu de bien qui se rencontre quelquefois dans l'homme, c'est en Dieu que nous eussions dû l'aimer. C'est Dieu que l'âme pieuse adore dans tout le bien répandu dans la nature. Il est le bien par excellence, et tout, hors le mal, vient de lui.
Quel vaste champ pour l'imagination chrétienne que la pensée de Dieu! Là, elle peut s'étendre sans risque de s'égarer. Le cœur de l'homme aura beau aimer, il n'égalera jamais son amour aux perfections de Celui qui l'a créé et qui le conserve. La piété suffit à l'esprit. Quel esprit si vaste, si fécond, si lumineux peut suffire à étudier les merveilles de la création? Qui sondera les profondeurs du cœur humain? Qui sondera la sublimité de la morale évangélique? Quelle est l'étude qui ne se rapporte à Dieu, qui ne fournisse de nouveaux motifs d'admiration et d'amour ? L'esprit de docilité chrétienne peut se porter dans l'étude ; la simplicité et la bonne foi sont les meilleurs guides vers les sciences, ennemies de l'aveugle orgueil.
Quelle religion a mieux connu le cœur de l'homme que la nôtre ? On ne peut être moraliste sans être chrétien, et ceux qui l'ont essayé ont produit des doctrines monstrueuses. Il faut placer Dieu dans le cœur de l'homme pour en connaître toutes les misères ; il est le flambeau qui éclaire cet abîme ; sans lui, tout y est mystère et obscurité. Je dirai plus, il faut placer Dieu dans le cœur de l'homme pour en connaître toute la grandeur. Lui seul donne la pureté aux motifs et la réalité aux vertus.
La connaissance des devoirs enfin, la grande science de l'homme, celle de sa paix et de son bonheur, ne s'apprend que par la piété. C'est la loi de Dieu si étonnamment ratifiée par notre conscience qui doit être notre première étude. Là notre esprit et notre cœur sont occupés en même temps, et l'admiration et la reconnaissance y sont excitées tour à tour.
Faites-moi la grâce, ô mon Dieu, de chercher dans la PIÉTÉ ma consolation, de mettre ma seule espérance en vous, de me réfugier dans votre sein ; que les dernières années de ma vie soient pour vous, et que mon âme se perde en vous dans l'éternité.
La crainte de Dieu
Bien des gens confondent la crainte de Dieu avec le mouve ment qu'on pourrait plutôt appeler la peur de Dieu. Ce n'est pas là le sentiment utile qui nous est recommandé par la religion.
La crainte de Dieu nous fait redouter par-dessus tout d'offenser Dieu et de lui déplaire. Elle s'inquiète de ne pas mériter les récompenses, tandis que la peur ne s'effraie que de mériter des châtiments.
La crainte n'empêche pas d'aimer, mais on ne peut aimer ce qui cause l'épouvante. La peur est un sentiment d'esclave ; la crainte est un sentiment de fils. La crainte doit se fonder dans nos cœurs sur la vue des perfections de Dieu et sur la connaissance de sa justice. Il faut que celte justice soit satisfaite ; car Dieu est la justice même, et la raison nous dit, comme la foi, que le mal doit être expié. Quel motif de crainte que le mal que nous avons fait !
Jésus-Christ a été la victime offerte pour racheter toutes nos fautes : mystère sublime ! Imitons-le. Acceptons les croix amères que la Providence nous envoie comme le moyen d'expier des offenses si souvent répétées.
Nous craindrons tant que nous n'aurons pas satisfait à la justice : et qui peut se flatter d'y avoir jamais satisfait?
Mais cette crainte salutaire enchaînera nos passions, ranimera nos forces ; elle éveillera notre vigilance et nous préservera de la paresse et de la langueur, écueils ordinaires de la piété qui n'est pas accompagnée de la crainte.
Accordez-moi ce don, ô mon Dieu ! et montrez-moi à moi-même telle que je parais à vos yeux, pour que je sois bien pénétrée de mon indignité et de la nécessité de vous mieux servir que je ne l'ai fait jusqu'ici, pour trouver enfin grâce devant vous.
La force
Dieu est notre force dans le
combat et notre couronne dans
la victoire.
La force est le don sans lequel tous les autres ne sont rien. Sans la force, les bonnes pensées sont stériles, la dévotion est sans fruit, la ferveur sans persévérance.
On peut avoir la pureté de l'âme, le goût du bien, l'amour de ses devoirs. Sans la force, on n'a rien; tout devient un écueil pour la faiblesse; on rougit de ses fautes, on les déplore, on s'en repent, et c'est pour en commettre de nouveau.
C'est un des grands dangers des conversions tardives que le manque de force. L'âge, de longs chagrins, l'habitude d'une vie sans règle, émoussent les forces. On ne leur a rien demandé, et elles vous abandonnent quand vous voulez en faire usage.
Ayons sans cesse présente l'idée de Dieu et la nécessité d'obéir à ses commandements ; il viendra à notre secours. Il nous soutiendra, car notre force vient de lui, comme tout ce que nous avons de bien ou de bon en nous-mêmes. Le seul moyen d'entretenir la force est la vigilance. Si vous n'oubliez jamais Dieu, les tentations ne seront pas plus fortes que vous. Si vous vous éloignez de lui, elles vous surprendront comme Samson endormi dans les bras de Dalila.
Pourquoi est-il si commun de manquer de force dans les voies de la piété ? C'est qu'on manque de foi. Si notre foi était vive et inébranlable, notre force, qui repose sur elle, le serait aussi. Toutes les vertus chrétiennes semblent participer l'une de l'autre par une loi sublime, se tenir comme les anneaux d'une même chaîne. Saisissons un de ces anneaux. Une vertu nous mènera à une autre vertu, et, en nous élevant vers celui dont elles émanent toutes, nous puiserons la véritable force, celle de persévérer dans le bien au sein de Dieu même. C'est de lui que nous tiendrons le moyen d'arriver à lui, et de nous réunir à lui dans l'éternité.
Il y a lieu de réserver pour un autre chapitre la méditation qui suit, dans le recueil, et qui est intitulée : La Science.
L'âme qui réfléchit et prie de la sorte ne cesse pas pour cela de souffrir ; il semble bien que sa blessure saigne toujours et lui arrache des larmes, mais une douceur en tempère ou en remplace l'amertume; elle n'est plus abattue et comme rivée au sol. Fortifiée par les pratiques saintes, on la voit se ressaisir et se redresser, monter sur les degrés de l'échelle mystérieuse, de vertu en vertu; elle se transfigure en beauté d'Evangile ; elle parle à Dieu, son père; et c'est le langage de la foi ; et c'est l'accent de l'espérance; et c'est l'ascension du véritable amour !
Or, les Réflexions et Prières, authentiquées par le nom de l'auteur, se rattachent organiquement aux paroles du prêtre dans le roman d'Ourika.
Des unes aux autres, il y a filiation directe. Je vais mettre en lumière cette dépendance ou cette descendance par des rapprochements suggestifs. Cette filiation prouve que le passage suivant d'Ourika est renseignement positif, vie concrète et vécue :
« Ces paroles simples portaient dans mon âme je ne sais quelle paix que je n'avais jamais connue; je les méditais sans cesse, et, comme d'une mine féconde, J'EN TIRAIS TOUJOURS QUELQUES NOU-
Velles Réflexions
Elle prouverait surtout (et tel est bien mon avis), que l'exhortation dédiée à Ourika, et méditée par Mme de Duras à l'égal d'un texte sacré, est le résumé des entretiens sacramentels qu'un vrai confesseur eut avec une vraie malade ; que c'est à l'auteur des Réflexions et Prières que l'homme de Dieu adressa le discours si religieusement exploité; et donc, que la malade exhortée dans Ourika s'appelle, de son vrai nom, Claire de Kersaint-Duras :
On lit dans Ourika, sur les PASSIONS :
Le prêtre commença par me rassurer sur cette PAssIoN dont j'étais accusée. « Votre cœur est pur, me dit-il, c'est à vous seule que vous AVEZ FAIT DU MAL, mais vous n'en êtes pas moins coupable. Dieu vous demandera compte de votre propre bonheur.. Qu'en avez-vous fait? Le BONHEUR était entre vos mains ; car il réside dans l'accomplissement des devoirs. Les avez-vous seulement connus ? DIEU EST LE BUT DE L'HOMME. Quel a été le vôtre ? La créature].
Et dans les Réflexions et Prières.
DIEU EST LE BUT DE L'HOMME; et, pour que l'homme trouve sa paix et SON BONHEUR en ce monde, DIEU DOIT ÊTRE SON UNIQUE BUT. La PASSION a un but aussi; et ce but est la créature. De là les orages et les MALHEURS, etc.
Dans Ourika, sur la PIÉTÉ :
Je ne savais pas que, pour être profitable, la PIÉTÉ a toujours besoin d'être mêlée à toutes les actions de la vie. - Je ne sais quels mouvements me portait vers Dieu et me donnait le besoin de me jeter dans ses bras et d'y chercher le repos.
Et dans les Réflexions et Prières, sur la PIÉTÉ :
L'âme alors a besoin de chercher un appui plus solide ; elle le trouve dans la PrÉTÉ. L'amour et le culte de Dieu peuvent seuls occuper, consoler, ranimer des cœurs que les passions ont dévastés .
Quel nom attribuer à ce mouvement qui portait Ourika vers Dieu, et lui donnait le besoin de se jeter dans ses bras, de chercher le repos en lui? Quel nom ? La piété. C'est ce mouvement, né d'un instinct et d'un besoin, qui est saisi, rappelé, expliqué par le passage des Réflexions qu'on vient de lire et encore par cet autre du même chapitre « sur la piété » :
Faites-moi la grâce, ô mon Dieu, de me réfugier dans votre sein... que mon âme se perde en vous dans l'éternité.
« Se jeter dans les bras de Dieu (Ourika), et se réfugier dans le sein de Dieu (Réflexions) » ne constituent pas des écarts de sens : il n'y a là que de simples variantes de mots. C'est la même invocation.
« Le besoin d'y chercher le repos », dit Ourika. « Le repos », ce sera le dernier mot de la dernière prière des Réflexions.
Nous avons entendu le confesseur dire à Ourika :
Le bonheur réside dans l'accomplissement des devoirs. Les avez-vous seulement connus ?
Et dans les Réflexions :
La connaissance des devoirs, la grande science de l'homme, celle de sa paix et de son bonheur, ne s'apprend que par la piété.
Le suprême conseil du confesseur : « Priez Dieu, Ourika », est devenu, à la faveur d'une « méditation incessante », la belle réflexion VEILLEZ ET PRIEZ. D'abord « priez » entraîne « veillez ». Voici comment, d'après les Réflexions :
En priant, nous nous donnons la force de veiller ; et la prière elle-même, n'est-ce pas une façon de veiller?
Et encore : « Veillons et prions pour conserver la paix en ce monde ». Donc la paix est le fruit de la vigilance et de la prière. On pourrait même dire qu'elle en est l'avant-goût, car Ourika recevait « des simples paroles »; je ne sais, disait-elle, « quelle paix délicieuse que je n'avais jamais connue ».
« Je ne me servirai plus de vos bienfaits pour vous offenser », c'est la résolution d'Ourika, toute pénétrée des pensées que le confesseur vient de lui suggérer.
Or il est écrit dans les Réflexions : « La crainte de Dieu nous fait redouter par-dessus tout d'offenser Dieu et de lui déplaire. »
Ourika :
J'essayai de me vaincre, de trouver en moi-même une FoRCE pour combattre les sentiments qui m'agitaient, mais je ne la cherchais point, cette force, où elle était.
Et dans les Réflexions, sur la Force :
Dieu viendra à notre secours. Il nous soutiendra ; car notre FORCE vient de lui... Une vertu nous mènera à une autre ; et, en nous élevant vers celui dont elles émanent toutes, nous puiserons la véritable force...
C'est ainsi que, par une série de déductions toujours plus approfondies, mais dont le lien logique et même verbal n'est pas difficile à saisir, les Réflexions et Prières sont tirées ou inspirées, soit des exhortations murmurées à l'oreille de la malade dans Ourika, soit des considérations qui précèdent et des résolutions qui suivent, ou, ce qui revient au même, et a l'avantage d'une plus rigoureuse précision : il n'y a pas un seul des mots dont se compose la morale, si courte et si belle, du confesseur dans le roman (si courte, onze lignes ; si belle, parce que humaine et divine tout ensemble); pas un seul de ces mots auquel les Réflexions et Prières ne fassent distinctement écho, mais en lui donnant le retentissement et le prolongement des méditations personnelles, en lui communiquant la vibration des souvenirs et l'amplitude des espérances infinies, palpitantes intimités d'un noble cœur.
Tel est le lien organique et vital qui rattache les Réflexions à Ourika ; telle est la com pénétration des deux écrits également confidentiels.
On pourrait dire, des Réflexions, qu'elles constituent, en un langage direct, comme l'épilogue du roman, lequel n'est roman que par le voile très léger de fictions purement nominales.
Le roman, c'est surtout l'évocation du passé, fait de courtes joies et de longs chagrins : rêve de mélancolie trempé de larmes, et, seulement à la fin, réjoui d'un sourire qui n'est plus de la terre.
Le petit recueil des Réflexions, c'est surtout l'avenir, entrevu et salué du regard de la foi : double avenir, ici-bas, de vertus moins imparfaites, et, là-haut, de bonheur sans fin. C'est la vie qui se ressaisit ; c'est la force qui reprend conscience d'elle-même et se promet de « persévérer dans le bien » ; c'est le désir et la confiance du mieux ; c'est la résolution d'agir, résolution qui sera tenue avec la grâce de Dieu : « Faites-moi la grâce, ô mon Dieu, de chercher dans la piété ma consolation, de mettre ma seule espérance en vous, de me réfugier dans votre sein. Que les dernières années de ma vie soient pour vous... »
Prière exaucée ! Les dernières années de la vie de Mme de Duras furent une progressive ascension vers Dieu par la pratique de la piété, des vertus et des œuvres. La charité, plus que jamais, fut une de ses habitudes, et, après ses élévations vers Dieu, sa meilleure consolation. Le dévouement porté jusqu'à la passion formait le fond de son caractère. Sans diminuer en rien le don d'elle-même à ceux qu'elle aimait, elle se fit une loi de se prodiguer à ceux qui souffrent ou qui manquent. Elle trahira ses dispositions et habitudes personnelles en même temps que celles du duc de Duras, quand elle mettra ces paroles sur les lèvres du maréchal d'Olonne : « S'occuper du perfectionnement moral et du bien-être physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source des jouissances les plus pures et les plus durables; car le plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire du bien, et surtout un bien qui doit nous survivre. » Dons manuels et charités de détail pratiqués au jour le jour, œuvres fondées, œuvres scolaires, œuvres de bienfaisance, œuvres de charité, tel est le sens de cette réflexion qui s'applique également aux deux époux.
Faire le bien, ce fut la pratique quotidienne de Mme de Duras ; et jusque dans les affres de la mort, on la verra s'adonner encore au noble devoir d'aimer Dieu, et de lui exprimer sa reconnaissance, d'aimer le prochain et de lui venir en aide : « Il faut remercier Dieu de tout », a-t-elle dit. « Elle s'est occupée de faire du bien pendant ses souffrances aiguës (de l'agonie) comme pendant les années des douleurs lentes qui les ont précédées. »
S'il est manifeste que la malade du roman, c'est bien Mme de Duras, puisque celle-ci, dans la sincérité de la « méditation s et dans la ferveur de la « prière », authentiquement pense les pensées et souffre les souffrances d'Ourika, il n'est pas moins évident que la cause de ses souffrances n'est autre que l'objet de ses prédilections, devenu dans les Réflexions, - la correspondance le prouve - l'objet de son indulgence, c'est-à-dire Charles, c'est-à-dire Félicie, comtesse de La Rochejaquelein.
Cette double constatation m'a permis de faire très large la part du réel et du vécu dans l'œuvre qui semblerait de pure imagination.
Une dernière remarque, relative aux Réflexions et prières : Je ne pense pas que ce recueil contienne toutes les « réflexions » rédigées par Mme de Duras. Elle a dû en écrire une multitude d'autres, qui seraient intéressantes à étudier. Quatre de ces morceaux relèvent d'une série qui en suppose non pas quatre - mais sept. Ce sont les « sept dons du Saint-Esprit : « sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété, crainte de Dieu. Les quatre dernières seules ont trouvé place dans le recueil édité par la duchesse de Rauzan. D'autres les encadrent qui sont étrangères à la série ; il n'est pas vraisemblable que l'auteur ait négligé tout juste les trois premiers « dons; » - à moins de prétendre que, s'il ne paraissent pas, c'est que la morale du confesseur ne contenait pas un mot qui les appelât.
Détail significatif : ce terme théologique « don », se retrouve en plusieurs de ces petites pièces et les spécifie pour ainsi dire : « Accordez-moi, ô mon Dieu, ce don (de la crainte) »; - « la force est le don sans lequel tous les autres sont inutiles. »
Ourika et les Réflexions ne doivent pas se séparer. Ils datent de la même période, traduisent la même souffrance, procèdent de la même inspiration, sont les deux formes, humaine et divine, d'un même effort, d'une même rénovation morale et religieuse.
A mesure que Me de Duras écrivait Ourika et les Réflexions, il se faisait en elle comme un réveil de toutes ses facultés. Se rechercher dans ses recoins et replis de cœur et d'âme, s'analyser avec une curiosité ici littéraire et là morale, se jouer pour ainsi dire au milieu de ses souvenirs et les combiner « en mille manières », donner aux folies et aux chimères, pour correctif et conclusion, les pensées de la foi ; c'était aussi bien se fuir et s'oublier que se rechercher et se reprendre ; c'était échapper à l'étreinte présente de ses chagrins et les changer, tantôt en rêves flottants et attendris, tantôt en résolutions de vertus et élévations vers Dieu. Rêver ainsi, c'est créer, et créer de la sorte, n'est-ce pas se récréer ? n'est-ce pas revivre en un double et triple sens ?
Ainsi s'exerce, toute puissante, la séduction du moi. Quelquefois elle rouvre et irrite la plaie : « Ces romans me font mal ; ils remuent au fond du cœur un reste de vie qui ne sert qu'à faire souffrir. » Plus souvent elle berce et charme la douleur. Chateaubriand, qui le sait par expérience, lui écrit : « 1823... Soignez-vous bien, et surtout ne vous livrez pas à toutes vos folles tristesses. Travaillez; faites un nouveau Moine ; votre tête vous laissera en repos. »
Me de Duras éprouva pour son compte ce qu'elle avait remarqué à propos de Chateaubriand, dans une lettre de 1817 à Mme Swetchine : « ce qui lui a fait tout ce bien, c'est qu'il a continué les Mémoires de sa vie ». N'ayant narré ses chagrins que sous la forme enveloppée du roman et des Réflexions, elle put admettre en pensée quelques intimes à la confidence de ses écrits. En occupant ses heures et en captivant son imagination, ce travail dégonfla son cœur, et, le succès aidant, le succès auprès de ses amis qui comptaient parmi les juges les plus délicats et les plus écoutés, elle y prit goût et plaisir; elle s'y mit, comme en toutes ses entreprises, avec une ardeur passionnée ; si bien qu'après un roman, un second vint, et puis plusieurs autres. Elle-même nous racontera, dans sa correspondance, l'entraînement de ces compositions.
Edouard
Distraite et reposée, sinon consolée, Me de Duras entreprend un autre roman, Edouard, « son principal titre de gloire », déclare Sainte-Beuve. La encore, repliée sur soi, elle s'étudie et s'analyse dans ses plus secrètes intimités. Sous le voile des fictions, elle ne craint pas d'évoquer ses souvenirs et ses affections et de leur imprimer une ressemblance plus saisissante ; elle leur rend le rythme et les couleurs de la vie.
Edouard se présente ainsi :
Sa pâleur et la tristesse dont toutes ses paroles et toutes ses actions étaient comme empreintes éveillaient à la fois l'intérêt et la curiosité. Il était loin de les satisfaire : il était habituellement silencieux, mais sans dédain ; on aurait dit, au contraire, qu'en lui la bienveillance avait survécu à d'autres qualités éteintes par le chagrin. Habituellement distrait, il n'attendait ni retour ni profit pour lui-même de rien de ce qu'il faisait. Cette facilité à vivre qui vient du malheur, a quelque chose de touchant : elle inspire plus de pitié que les plaintes les plus éloquentes.