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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VI — Les romans de Madame de Duras

Livre VI — Les romans de Madame de Duras

Livre VI — Les romans de Madame de Duras

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 312–313 · chapitre 346 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'était dans le cœur de Charles Chateaubriand que je cherchais un abri; j'étais fière de son amitié, je l'étais encore plus de ses vertus ; je l'admirais comme ce que je connaissais de plus parfait sur la terre; j'avais cru autrefois aimer Charles comme un frère; mais, depuis que j'étais toujours souffrante, il me semblait que j'étais vieillie et que ma tendresse pour lui ressemblait plutôt à celle d'une mère. Une mère, en effet, pouvait seule éprouver ce désir passionné de son bonheur, de ses succès ; j'aurais volontiers donné ma vie pour lui épargner un moment de peine. Je voyais bien avant lui l'impression qu'il produisait sur les autres, il était assez heureux pour ne s'en point soucier. C'est tout simple : il n'avait rien à en redouter, rien ne lui avait donné cette inquiétude habituelle que j'éprouvais sur les pensées des autres : tout était harmonie dans son sort; tout était désaccord dans le mien.

Il semble que, dans les deux dernières lignes, un souvenir se substitue brusquement à l'autre, le souvenir de Félicie à celui du cher frère. En associant ainsi, dans un même morceau, dans un même culte, ses deux adorations, elle établissait une confusion, protectrice de ses secrets.

Nous retrouverons Chateaubriand dans le roman d'Edouard, au moins par voie de contraste ; et rien ne sera plus piquant que la façon. Me de Duras fera penser à lui comme nécessairement ; elle le critiquera le plus cruellement du monde, et sans qu'il eût le droit de se plaindre.

On voit assez que les personnages de Mme de Duras se font des emprunts et vivent d'échanges, qu'ils se pénètrent et se transforment, pour ne pas trahir l'individualité qu'ils recouvrent ; mais ils ne la travestissent pas.

L'individualité demeure, très ressemblante et prise sur le vif.

Charles épouse Anaïs de Thémines. Pour les sentiments, Charles, c'est Félicie qui ne comprend pas l'amour de sa mère et qui ne sait pas y répondre. Anaïs, pour un ensemble de détails, c'est donc Me de La Rochejaquelein ; mais, comme Anaïs remplit un rôle de femme, elle retient, de Félicie, les traits extérieurs, beauté, âge, attitude : « Elle était belle comme le jour... Elle avait seize ans. » Parfois elle emprunte de la seconde fille, Clara, duchesse de Rauzan : « Jolie sans s'en douter, et d'une modestie si tranquille qu'on voyait qu'elle ne devait qu'à la nature cette charmante vertu. » - « Anaïs devint grosse... l'enfant de Charles était beau comme Anaïs. »

« Combinaisons infinies » pour épaissir le mystère. Ainsi ses souvenirs se produisaient et se modifiaient « sous mille formes différentes » comme dans la fièvre de ses insomnies et de son désespoir ».

Débarrassés des voiles et des mélanges, et rapprochés des types inspirateurs, les personnages d'Ourika rappellent très bien et peignent au naturel des êtres connus, qui furent des vivants aimés. Et, à ces vrais vivants, l'auteur a ménagé comme une seconde vie, dans la perpétuité des souvenirs et des sympathies.

La durable supériorité des romans de Mme de Duras, elle est dans ce don des dons, la vie : je veux dire le charme évocateur, la sensibilité vraie, l'émotion personnelle et profonde, l'intérêt pathétique d'un drame authentique et « d'un cas humain représenté au vif »

Sous des noms divers, ce sont les pures amours d'une femme très noble, très généreuse, très passionnée, avec des raideurs et des exigences dans l'absolu dévouement. Ce sont des souffrances que l'analyse grossit et qui s'exaltent jusqu'au désespoir.

Le succès d'Ourika, dans la haute société, soit de France, soit d'Europe, fut très vif et se soutint des années. Je n'en fournirai que deux témoignages qui ont une signification exceptionnelle. Le succès n'arrive à ces lointains et ne monte à ces sommets qu'après avoir conquis autour de soi tous les suffrages qui comptent. M. de Humboldt écrivit à la duchesse de Duras, le 13 décembre 1826 :

J'entre chez Gœthe : « Je sais, me dit-il, que vous connaissez la duchesse de Duras, l'auteur d'Ourika et d'Edouard. Que vous êtes heureux ! Elle m'a fait cependant bien du mal. A mon âge, il ne faut pas se laisser émouvoir à ce point... Parlez-lui de mon admiation... »

Puis, à la cour, on m'a raconté qu'un autre roman (de Walter Scott) ayant été placé sur sa table, il1 le fit ôter, avec ces mots : « Qu'en trois mois, on n'ose pas placer un livre là où se trouve Ourika, et Ourika disait : « Je ne vis que de votre gloire. ›

1. Le prince Charles de Saxe-Weimar. ↩

Le peintre Gérard voulut offrir à Ourika l'hommage de son pinceau. Il y eut aussi une eau-forte, à propos de laquelle Humboldt écrivait à la duchesse : « Nous avons le premier tirage, qui a réussi admirablement. »