Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme de la Tour du Pin → Mme de Duras, 27 juin 1812, Bruxelles
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Bruxelles, le 27 juin 1812.
Votre dernière lettre m'a fait une peine très sensible, bien chère amie. Votre pauvre âme y est à découvert, et j'y vois un tumulte et un bouleversement épouvantables. Que faire pour calmer tous ces soulèvements? Et que je vous plains d'avoir une si mauvaise tête, si vive, si facile à vous tourmenter! Vous n'êtes pas contente de vous-même ; mais, chère amie, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de ne pas fouiller trop avant dans votre cœur. Laissez-le tranquille, et ne veuillez pas tout examiner, tout rechercher dans cet intérieur dont vous n'êtes pas contente ; tâchez de ne pas penser, et vous serez plus heureuse. Il n'y a presque pas de cœur qui supporte un examen journalier ; et cela n'est bien que lorsqu'on a reçu du ciel une grande force de répression et que l'on est assuré de réprimer et de détruire les mauvais désirs, les mouvemens condamnables que l'on y trouve. Mais regarder dans son cœur pour y découvrir ce qu'il faudrait détruire, et n'en pas avoir la force : cela est plutôt dangereux qu'utile; on s'accoutume à son ennemi, et, à force de le voir, on perd l'envie de le chasser. Pour vous, ma chère, vous ne devez vous occuper que de rendre votre vie agréable, de faire beaucoup d'exercice physique qui atténue la chaleur de vos facultés morales, ne vous occuper que d'études positives, jamais de romans, jamais de métaphysique surtout : étude toujours dangereuse pour les femmes. Nous ne comprenons rien 2 ces matières, et ce que nous croyons comprendre ne sert qu'à nous donner de nous-mêmes une opinion bien au-dessus de celle que nous devons avoir. L'histoire, la littérature, et encore, dans ce dernier genre, il faut prendre garde à ne pas lire trop de poètes ; vous voyez, ma chère, comme je rabats tout, et comme je vous refroidis : je suis sûre que je vous ennuie à la mort, mais cela m'est égal. Je voudrais vous persuader qu'il y a une quantité de choses dans la vie à côté desquelles il faut passer sans les regarder, et il n'y a personne, si raisonnable qu'elle soit, (moi par exemple) qui n'ait plusieurs fois par jour à se dire de telle ou telle pensée : chassons cette pensée-là. Pourquoi tourmenteriez-vous votre vie pour une personne dont vous n'êtes pas certainement le premier objet (ce dont je suis bien aise) ? M. de Chateaubriand] me paraît comme une coquette qui veut occuper d'elle beaucoup d'hommes à la fois ; il a un petit sérail où il tâche de répandre également ses faveurs pour maintenir son empire ; mais il se garderait bien d'y introduire quelque caractère bien fort et bien tranchant qui irait lever tous les masques à commencer par le sien. Maintenant il soigne Pauline1 ; il lui écrit tous les quinze jours ; cela vous met en irritation contre elle ; et quoique vous soyez bonne, vous ne voudriez pas moins me faire soupçonner qu'il est très bien avec elle, et vous ne manquez pas charitablement de me donner des hints sur cela ; et qu'est-ce que cela me fait, ma chère? Je ne suis pas chargée de sa conduite ; et j'ai bien assez d'affaires de vous gouverner sans chercher à étendre ma domination ailleurs. L'opinion de votre mauvaise tête est généralement répandue; voilà M. de Bérenger qui l'a adoptée aussi ; et je m'en impatiente souvent contre lui ; quoique je trouve qu'il a presque toujours raison, je ne le lui accorderai jamais, car c'est toujours pour le côté faible de ses amis qu'il faut être armé de toutes pièces et ne pas se laisser entamer. Je crois que vous l'aurez contrarié sur sa maison grise ; il aurait bien voulu faire de moi une prosélyte de je ne sais pas quoi; car je n'y entends rien, mais il a vu que j'étais une bonne femme qui avais juste assez d'esprit pour me conduire dans la vie et qu'il ne m'en restait pas pour ses abstractions ni pour examiner les causes de tout : il m'a laissée là ; il me trouverait le matin peignant mon assiette et le soir faisant ma tapisserie. Il n'y a rien à faire à quelqu'un qui ne veut pas être dérangée. Lui a aussi une tête à l'envers, et il n'a pas assez d'esprit pour supporter le genre de pensées dans lequel il veut se tenir.
1. « Mme de Bérenger avait épousé, étant MIle de Lannois, M. le duc de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement [dans un naufrage]. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en avais grand'peur. » (Mémoires de Me de Boigne.) ↩
Vous ne me parlez plus de cette pauvre ennuyeuse Sidonie marquise de Las Cases, ut supra. Pauline m'en a dit quelque chose qui excite ma pitié ; si elle a de quoi vivre à Paris, que n'y va-t-elle? Puisque son mari ne veut pas la recevoir et qu'il le refuse positivement, elle n'a qu'à prendre un petit appartement, vivre solitairement et modestement, elle n'a pas besoin des précautions que devraient prendre la jeunesse et la beauté; si elle conserve des amis à Paris, son mari la considérera un peu plus parce que les mauvais caractères sont toujours prêts à accabler ceux qui sont sans appuis. On n'est pas obligé d'avoir beaucoup de fortune pour vivre supportablement à Paris, et si j'étais à sa place, j'y irais après avoir informé mon mari et en lui disant : Ce n'est pas moi qui veux me soustraire à votre autorité, mais si vous ne voulez pas que je remplisse la seule place qui me convienne dans votre maison, j'irai attendre à Paris qu'il vous plaise de me rappeler auprès de vous et vous me trouverez toujours prête à m'y rendre. Tout cela sans esclandres et sans tiers ; puisqu'on lui rend sa liberté, qu'elle en use sans en abuser. Voilà ce que je crois sur sa position, tâchez de lui donner un peu de spirits si vous pouvez.
Il fait ici un temps qui depresses me, une pluie, un sombre! Ah ! le chien de climat ; je suis sûre qu'il fait le plus beau temps du monde à Ussé ; jouissez-en, ma chère, et ne fermez pas votre cœur à toutes ces impressions douces que font naître un beau lieu, un beau soleil, des enfants que l'on aime. Mes filles vous aiment et vous embrassent ; il est vrai que Cécile aurait dû écrire à Clara, mais cela viendra un jour : elle a tant de choses à faire, elle nous chante si bien Fanciulla sventurata de Cimarosa, et le duo de La Griselda Verdelo sol cramo, et celui de Nasolini, In questo foglio ingrata. Vraiment elle a du talent. Charlotte sait l'italien à merveille : elle lit Machiavel comme du français. Je les aime passionnément. Adieu, chère amie, je vous aime de toute mon âme ; et malgré toutes vos folies, prenez-moi toujours pour votre confesseur, mais je vous conjure de ne pas étaler l'état de votre cœur et de votre tête à aucun autre : il n'y a que moi à qui il faut dire ces choses-là.
Un dessin ! Un dessin !