Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Le duc de Lévis → Mme de Duras, 8 novembre 1825, Fontainebleau
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Fontainebleau, 8 novembre 1825.
Vous êtes, ma chère cousine, bien aimable et bien indulgente. J'avais aussi quelque chose à vous envoyer : une édition fort augmentée de ces pensées qui ont eu votre approbation à leur entrée dans le monde. La mauvaise honte me retenait, et, de plus, je craignais que cet envoi ne parût une manière détournée et indiscrète de vous demander votre Edouard. Vous avez été au devant de mes désirs, recevez tous mes remerciments. Je vous dois compte de l'impression qu'a faite sur moi une première lecture. Comme il y a des peintres d'histoire et de paysage, il y en a aussi d'amour. Vous excellez en ce genre où peu ont réussi, vous dévoilez avec un charme infini les mystères des cœurs tendres et passionnés, et vous joignez à la finesse de l'observation la délicatesse des sentimens et l'élévation des vues, voilà pour l'exécution. Quant à l'ensemble, la fable est bien conçue et les caractères sont parfaitement soutenus, mais un critique sévère pourrait trouver qu'il n'y a pas assez de variété dans les situations. Cela diminue nécessairement l'intérêt, et il en résulte que des passages qui, pris à part, sont excellens, paraissent des redites et deviennent des longueurs. Tenez, ma chère cousine, quand on est aussi riche que vous, il faut être généreux : je voudrais vous voir supprimer une vingtaine de pages qui feraient la fortune du commun des romanciers et des romancières, on jouirait bien mieux du reste. Parlons des mœurs. J'ai vécu dans ce monde que vous ne connaissez que par tradition, et j'admire avec quelle sagacité vous avez deviné la vérité d'après des ouï-dire. Je ne trouve à reprendre que l'incident du bal qui pèche contre la vraisemblance. J'admets que l'ambassadeur d'Angleterre ait fait descendre Édouard du gradin des spectateurs pour l'introduire dans l'intérieur de la salle ; c'est déjà une concession assez forte puisqu'à une fête honorée de la présence de la Reine, il ne devait y avoir que des gens présentés ou des étrangers de distinction; mais cette invitation ne pouvait en aucune manière racheter le péché originel de l'inégalité de condition, et Edouard l'avocat n'en était pas moins, aux yeux de la cour et de la ville réunies dans un grand bal d'étiquette, un petit bourgeois toléré par une extrême condescendance. Dès lors, comment supposer que la duchesse de Nevers ait eu l'idée de danser avec lui? Toutes les convenances s'y opposaient. On pourrait ajouter que la seule différence de costume rend la chose impossible, car, aux fêtes de ce genre, tous les danseurs portaient des habits richement brodés. Cette petite tache disparaîtra aisément. Ce qu'il faut conserver précieusement, ou plutôt encadrer, c'est la note sur l'honneur, admirable de vérité et d'expres-Sion.