Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 24 septembre [1811], Mouchy
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mouchy, 24 septembre [1811].
Non, chère Rosalie, non, je ne veux pas que vous croyiez que c'est seulement la solitude qui me ramène à vous. C'est au milieu d'une société aimable et spirituelle qu'on vous désire et qu'on vous regrette. Vous seriez bien digne de celle de Mouchy et on y serait digne de vous. Il est très vrai que vous avez des rapports avec ma tante (princesse de Poix), non seulement de figure, mais d'esprit aussi, et de manières. Elle est la grâce et la bonté même ; pour le reste, sa réputation d'esprit est si bien faite que ce serait un rabâchage que d'en parler. Toute la famille a été rassemblée ici depuis un mois; nous n'avons d'étrangers que M. d'Hénin et M. de Lally, qui, je crois, ne le sont pas pour vous, et qui, pour la famille, sont d'anciens et vrais amis.
La vie de ce château se compose de tout ce que la sociabilité a de plus doux ; la conversation, de plus amusant, et la fortune, de plus agréable. On cause, on fait de la musique, on monte à cheval, ou bien l'on se promène en calèche. A côté du salon, on trouve une grande bibliothèque et tout ce que l'on veut de livres nouveaux ou de gazettes et de publications de tout genre. Un désir de se plaire toujours alimente à l'infini toutes les conversations. Quelquefois on se dispute avec fureur, tout le monde crie à la fois, et puis on rit un moment après.
Voilà comment se passe notre temps. Je vais pourtant quitter Mouchy pour retrouver à Paris un ami dont la vie a été bien agitée depuis quelque temps. Vous avez vu l'horrible article dirigé contre lui. J'espère que vous en aurez été indignée. Ce sentiment a été général, et ses anciens ennemis eux-mêmes ont voulu qu'on sût bien qu'ils étaient incapables de cette basse attaque. Mandez-moi si vous avez vu le discours1 qui a allumé cet incendie. Ceux qui méditaient de troubler le repos d'un homme qui ne demande au monde que ce seul bien ont pris soin de répandre avec profusion des copies d'un discours qu'il avait enseveli dans le plus profond oubli. Ensuite ils lui ont fait un crime de leur méchanceté et ont fondé sur cette noirceur toutes leurs persécutions. J'ai été bien tourmentée de cette affaire qui paraît à présent s'apaiser un peu.
1. Discours pour l'Académie. ↩
Après avoir passé quelques jours à Paris, je ferai mon voyage de Bruxelles, j'irai voir mon amie, Mme de la Tour du Pin2, la nièce de M. d'Hénin, Mme de la Tour du Pin, si belle, si aimable, dont
2. Frédéric-Séraphin, marquis de la Tour du Pin, né à Paris, 6 janvier 1759. mort à Lausanne, 26 février 1837 ; marié 15 mai 1787 à Henriette-Lucy Dillon, morte 1er avril 1853. ↩
vous avez entendu raconter le voyage en Amérique pendant la Terreur. Son mari avait acheté une petite ferme dans le tour de New-York près d'Albany, et ils vécurent là deux ans, uniquement livrés à tous les travaux de la campagne. Mme de la Tour du Pin, belle comme le jour et âgée de vingt ans, trayait les vaches et faisait la cuisine. Son mari labourait la terre, et le soir, ils faisaient la lecture ensemble pour se délasser de leurs travaux...
Je suis sûre que vous savez tout cela par cœur, et je ne comprends pas ce que vous me dites que je ne vous ai pas parlé de cette amie que j'aime depuis quinze ans [1796] et dont l'amitié fait le charme de ma vie.
Lerivez-moi donc, ma chère Rosalie, à l'Hôtel de la Préfecture à Bruxelles, département de la Dyle.
Mes filles sont bien gâtées, comme vous pouvez croire, dans cette maison. J'ai eu du plaisir à les montrer si grandes et si embellies. Une fois de retour de Bruxelles, nous ne pensons plus qu'aux maîtres dont, après une si longue absence, on a grand besoin. Enfin... enfin... voilà trois grandes pages où je ne vous ai parlé que de moi, car mes amis sont comme moi. Parlons-en encore, chère Rosalie, en parlant de vous, de vos inquiétudes dont je suis occupée; de votre pauvre amie malade, - que je voudrais savoir guérie ; - de votre voyage d'Ussé, que vous ferez certainement, si ma volonté y peut quelque chose...
J'ai parlé de vous avec Adrien et Mathieu de Montmorency, qui ont passé bien du temps chez moi. Que vous dire du Portugal Vous savez les nouvelles de ce pays; on ne sait rien que par les gazettes. Ce qui est éternellement triste, c'est d'avoir les objets de sa tendresse à 500 lieues de soi, comme nous, ou à 600, comme les mères et les femmes de toute l'armée de Russie. Elles ne sont pas toutes comme Mme de Crillon qui écrivait l'autre jour à son fils, dans la plus affreuse inquiétude, le sachant aide de camp d'un général blessé à mort. Elle se livrait à toute sa douleur, et son papier était inondé de ses larmes; elle lève la tête pour les essuyer, et elle voit son fils devant ses yeux. Vous jugez de ce qui se passa dans le cœur à une telle surprise. Le fils et la mère restent un petit moment à se regarder, puis ils se jettent dans les bras l'un de l'autre avec les transports de joie qu'on peut imaginer, - et avec cette jolie histoire, chère Rosalie, mon papier finit, et ma lettre.
Adieu. Écrivez-moi. Parlez-moi de vous et croyez à ma tendre amitié.