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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 15 février [1807], Paris

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion

Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 15 février [1807], Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 52 · chapitre 16 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 15 février [1807].

Je serais bien ingrate si je ne sentais pas tout le prix de la lettre que je viens de recevoir, chère, toujours chère Rosalie. Dites-moi que vous ne doutez plus de mon cœur, je vous le demande avant de vous dire les raisons de ce long et triste silence; j'ai besoin que vous me pardonniez seulement parce que je vous aime et que je ne cesserai jamais de chérir le moment qui nous a fait rencontrer. Il est vrai que je ne vous ai point écrit. Ce n'était pas de la paresse, - encore moins de l'oubli. Ce voyage dans les Pyrénées, ce voyage entrepris avec tristesse et regret, qui m'éloignait de vous, a été une des époques les plus tristes et les plus pénibles de ma vie; et vous dirai-je toutes les faiblesses de mon cœur ? Le chagrin le resserre; j'ai besoin de conter mon bonheur; mais je renferme met peines et ne sais plus rien épancher lorsque je souffre. Vous aurais-je écrit pour vous parler de choses indifférentes, des montagnes que je ne regardais pas, de cette nature dont toutes les beautés étaient perdues pour moi? Car je ne sais si vous avez éprouvé une peine assez vive pour sentir ce découragement qui fait que tous les lieux sont égaux et que les personnes même et tout ce qui vous environne vous devient entièrement indifférent... et cependant cette peine ne m'était pas personnelle!... si on peut dire cependant que l'honneur, la gloire de ses amis, l'estime qu'on a pour eux ne soient pas des biens propres et qu'il ne soit pas plus affreux de se les voir enlever que tout ce qu'on a de plus personnel dans le monde. Je ne vous dirai point de détail, c'est presque un tort de vous dire que j'ai souffert, mais je sais que ce mot seul qui serait une indiscrétion ne sortira jamais de votre bouche. Je suis restée dans les Pyrénées jusqu'à la tin d'octobre ; j'aurais voulu y passer l'hiver, et le retour de ma mère a seul décidé le mien. Elle était débarquée en Hollande, j'ai été l'y chercher, mais un nouveau chagrin m'y attendait. Sa santé avait souffert, son changement était effrayant. Une malheureuse attaque d'apoplexie avait produit une faiblesse plus désolante encore qu'une maladie vive; - elle est mieux depuis qu'elle est à Paris, mais les traces d'un tel accident ne s'effacent jamais entièrement. Vous dirai-je que ma santé aussi n'est pas bonne? J'ai craché du sang dans les Pyrénées, et, - depuis ce temps - - des rhumes et des douleurs de poitrine continuelles me donnent quelques craintes. Je croîs que j'ai pris, à Cauterets, des eaux trop fortes... On me dit que le printemps me remettra...

Et vous, ma chère? Jusqu'ici je n'ai parlé que de moi, ce qui n'était pas mon intention... Comment êtes-vous ? Que faites-vous ? Croyez-vous qu'aussi je n'aie pas demandé de vos nouvelles, - que je n'aie pas eu besoin d'en avoir?... C'est toujours le rêve que je chéris que celui d'habiter avec vous les rives de ce beau lac qui, de tout ce que j'ai vu, me plaît le plus. Mais l'arrivée de ma pauvre mère va me rendre bien dépendante ; probablement je l'accompagnerai à Bourbonne ce printemps. De là, je verrai mes chères Alpes, mais j'en serai encore bien loin. Au moins écrivons-nous plus exactement. Dites-moi que vous me pardonnez et je vous saurai gré de m'avoir trouvé un tort. - Ah ! ma chère, je suis défiante, et j'ai peine à croire qu'on puisse m'aimer. Vous m'aviez donné cette douce confiance, mais qu'ai-je en moi qui puisse faire que cette amitié survive à l'absence ? Peut-être si vous connaissiez mon cœur comme j'ai cru pénétrer le vôtre, vous m'aimeriez en effet, mais, si peu de temps, - si peu de rapports, - voilà ce que je me disais, et je n'osais plus vous écrire... - « Elle ne doit plus se soucier de moi... » C'était là mes mauvais propos, mais votre bonne lettre m'y fait renoncer... Oui, je veux croire à votre amitié qui me rend fière et heureuse, et la payer de toute la mienne. Envoyez-moi bien vite mon pardon.

Adieu, chère. Ce ne sera pas un adieu long, car il me semble que l'ai mille choses à vous conter que je ne saurai dire que lorsque vous m'aurez assuré que vous n'êtes plus fâchée.

Si quelqu'un se souvient encore de moi à Lausanne, parlez-lui d'une personne qui n'oubliera jamais ce lieu et ses aimables habitants.