Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand
Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)
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Le cher frère avait donc l'habitude de venir tous les jours dans le cabinet de Mme de Duras. En parlant de ces visites, un mot vient à celle-ci, rare sous sa plume, le mot de bonheur. C'était un bonheur, assurément, mais combien relatif, à n'en juger que par ses déclarations à Chateaubriand lui-même. Un peu plus tard, quand il sera ambassadeur à Berlin, elle lui écrira : « Je me sens bien plus en disposition de causer avec vous à cœur ouvert en votre absence qu'en votre présence. Quand je vous vois, cela me distrait. Et puis j'ai peur que ce que je vous dis ne vous plaise pas. Je ne vous vois pas bâiller, me taire cette mine renfrognée qui m'épouvante, ni faire de grandes promenades dans ma chambre. Et pourtant, ce sont les bons jours. »
Les voilà, l'un et l'autre, dans la familiarité du tête-à-tête : lui, taciturne, « bâillant son ennui », faisant de grandes promenades, et quelquefois dictant; elle, parlant avec quelque timidité, craignant de lui déplaire, ou « écrivant sous sa dictée les grandes pages futures » Telle est la physionomie de ces entrevues presque quotidiennes dont le souvenir, malgré ses épreuves de santé et de cœur, et malgré les fréquentes maussaderies du cher frère, mettait au bout de sa plume le mot de bonheur.
Un bien joli trait : « quand je vous vois, cela me distrait [de causer]. » Le voir et l'entendre; ou mème le voir seulement, lui suffit. Elle ne pense plus à ce qu'elle pourrait dire : elle admire, elle aime, elle est heureuse.
Cette habitude des « grandes promenades dans la chambre » et cette mine renfrognée qui épouvante, Chateaubriand les avait héritées de son père, et il s'en était souvenu en écrivant les « Mémoires de sa vie » que Mme de Duras avait lus récemment. Elle retrouvait le fils dans les manies du rude châtelain de Combourg
« Après le souper... mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher... Il arrivait que mon père, interrompant sa promenade, venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous faire l'histoire de la détresse de son enfance et des traverses de sa vie... J'écoutais avidement mon père. Lorsque j'entendais cet homme si dur à lui-même regretter de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se plaindre en paroles courtes mais amères de sa destinée, lorsque je le voyais à la fin de son récit se lever brusquement, s'envelopper dans son manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord ses pas, puis les ralentir en les réglant sur les mouvements de son cœur l'amour filial remplissait mes veux de larmes... Lucile et mo nous tenions sur son passage, tremblants de respect et de frayeur ; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit... »