La sœur la plus proche, compagne des « années de délire » à Combourg, poétesse elle-même ; elle inspire Amélie dans René. Arrêtée en 1793 avec Céleste et Julie, détenue à Rennes, elle épouse ensuite M. de Caud, vite veuve ; de santé mentale fragile, elle meurt à Paris le 9 novembre 1804, peut-être de sa propre main, pendant que son frère est chez Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne.
En bref
| Naissance | 7 août 1764 — Saint-Malo |
|---|---|
| Mort | 9 novembre 1804, à Paris, « dans le quartier du Marais, rue d’Orléans, n° 6 » (Biré, d’après l’acte de décès). |
| Divergence | Mort : 9 novembre 1804 (18 brumaire an XIII) selon l’acte de décès retrouvé (cité par Biré), Anatole France et une lettre de Chateaubriand à Chênedollé du 13 novembre 1804 (« Elle est morte à Paris le 9 ») ; la fiche et Wikidata donnaient le 10. |
| Sépulture | Fosse « demeurée sans nom et sans étiquette » : les Mémoires disent qu’il n’a pu la retrouver (livre XVII, chapitre 6). |
| Lien | Sœur la plus proche, de quatre ans son aînée ; compagne des « deux années de délire » de Combourg. |
| Domiciles communs | Combourg (1777-1786) ; Paris : pavillons de Saint-Lazare (vers 1788-1789), cul-de-sac Férou (1792) ; Fougères, hôtel Farcy (1792-1793). |
| Dernières rencontres | Paris, automne 1804 : elle vient voir son frère rue de Miromesnil ; il est à Villeneuve-sur-Yonne, chez Joubert, quand elle meurt. |
| Mariage | Épouse à Rennes, le 2 août 1796, Jacques-Louis-René de Caud, ancien commandant de la ville et du château de Fougères, en présence de sa mère, de Mmes de Marigny et de Farcy et de Céleste (Collas, 1921) ; il meurt « après quinze mois de mariage » (Anatole France). |
| Combourg | En 1787, un cabinet dépendant de l’appartement de sa mère : un petit lit à rideaux d’indienne, une table et quatre chaises de velours rouge (Collas, inventaire). |
| Dans les Mémoires | 101 mentions (relevé automatique) : livres I (1, 2, 3, 4, 5) ; II (7, 8) ; III (9 chapitres) ; IV (7 chapitres) ; V (7, 8, 15) ; IX (1, 2) ; X (8) ; XII (6) ; XIII (8) ; XIV (8) ; XV (1, 2) ; XVI (11) ; XVII (3, 6) ; XXXV (6) ; XL (7) ; XLI (1) ; XLIII (9). |
| Référence | Wikidata Q18086788 |
| Correspondance | 8 lettres dans la Correspondance (7 écrites, 1 reçue). |
Enfance à Saint-Malo
Lucile, née à Saint-Malo le 7 août 1764, est la dernière des quatre filles de René-Auguste de Chateaubriand et d’Apolline de Bedée, de quatre ans l’aînée de François-René. Enfant chétive, mal aimée, on lui fait porter un collier de fer pour redresser son cou. Délaissés l’un et l’autre, le frère et la sœur font cause commune ; Anatole France l’imagine réparant la nuit les vêtements que le garçon déchire dans ses batailles sur la grève :
« Lucile rapiéçait, la nuit, les culottes endommagées, et une chandelle de quatre sous éclairait cette petite Antigone bas-brette […] »
Anatole France, Lucile de Chateaubriand, 1879. · Lire le passage
Combourg (1777-1786)
En 1777, la famille s’installe à Combourg. Les sœurs aînées se marient l’une après l’autre et partent pour Fougères ; Lucile reste seule avec ses parents, puis avec son frère revenu des collèges. Les Mémoires font d’elle la figure centrale de ces années :
« Je croissais auprès de ma sœur Lucile, notre amitié était toute notre vie. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre III. · Lire le passage
« Lucile était grande et d’une beauté remarquable, mais sérieuse. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre III. · Lire le passage
« Dans ce grand silence battait le cœur le plus agité qu’un sein de femme ait jamais renfermé. »
Anatole France, Lucile de Chateaubriand, 1879. · Lire le passage
C’est elle qui éveille la vocation de son frère, au cours d’une promenade dans le grand Mail :
« Lucile, m’entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit : » Tu devrais peindre tout cela. » […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre III. · Lire le passage
« Ce mot me révéla la muse, un souffle divin passa sur moi. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre III. · Lire le passage
Elle-même écrit des « tableaux » en prose. Elle aime en silence un jeune conseiller au parlement de Bretagne, M. de Malfilâtre, qui ne le sait pas. Quand son frère, en proie au « délire » de ses dix-sept ans, tente de se tuer puis tombe malade, elle le veille pendant six semaines.
Le soir, elle a son oratoire en plein air :
« Lucile aimait à faire seule vers le soir, quelque lecture pieuse : son oratoire de prédilection était l’embranchement de deux routes champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le long style […] s’élevait dans le ciel comme un pinceau. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre III, chapitre 6. · Lire le passage
Les Mémoires ne situent pas ce carrefour. Au début du XXe siècle, une carte postale du syndicat d’initiative de Combourg reconnaît la « croix de Lucile » au « placitre du Maroc, entre les routes de Dinan et de Lanhélin », et cite ce passage (Archives d’Ille-et-Vilaine, 6 FI COMBOURG/10) :

Une « croix de Lucile » est montrée aujourd’hui dans le parc du château. Aucune source consultée ne dit si c’est la croix du Maroc, déplacée, ni sur quoi repose l’identification, qui reste une tradition locale.

Chanoinesse, Paris, la Révolution
Après la mort subite de son père, le 6 septembre 1786, Lucile, déjà chanoinesse du chapitre de L’Argentière, attend son transfert au chapitre noble de Remiremont, qui exige seize quartiers. Elle rejoint sa sœur Julie de Farcy à Fougères, puis l’accompagne à Paris, où elle rencontre Chamfort, Delisle de Sales et Malesherbes. En juillet 1789, à la fenêtre d’un hôtel de la rue de Richelieu, elle voit passer les têtes de Foullon et de Bertier au bout des piques et s’évanouit. En 1791-1792, elle arrange le mariage de son frère avec son amie Céleste Buisson de La Vigne et s’enferme avec elle au couvent de la Victoire quand l’oncle de la mariée crie au rapt. À Paris, en 1792, elle a des visions :
« Je viens de voir entrer la mort. »
Lucile, rapportée par Anatole France, 1879. · Lire le passage
La Terreur et le mariage avec M. de Caud
Rentrée en Bretagne, elle est arrêtée en 1793 comme sœur d’émigré et enfermée à Rennes avec Céleste et Julie. Elle y apprend par la gazette l’exécution, le 22 avril 1794, de son frère aîné Jean-Baptiste, de sa belle-sœur et de Malesherbes. Le 9 Thermidor la libère ; sa mère meurt en 1798, Julie en 1799. En 1796, pour échapper à la misère et aux persécutions, elle épouse le comte de Caud, ancien officier beaucoup plus âgé qu’elle, qui meurt peu après.
Pauline de Beaumont et Chênedollé (1802-1803)

À l’automne 1802, à Savigny, elle rencontre Pauline de Beaumont, qui l’accueille avec admiration et pitié ; elles se lient d’une amitié passionnée. Elle y connaît aussi le poète normand Chênedollé, ami et compagnon d’émigration de son frère, qui s’éprend d’elle. Elle accepte, se reprend, le reçoit à Rennes, puis rompt : « Je ne serai jamais à vous. » Ses lettres à Chênedollé, écrites de Rennes et de la Sécardais, chez sa sœur Mme de Chateaubourg, sont parmi les plus belles qu’on ait d’elle.
La fin (1804)
La mort de Mme de Beaumont à Rome, en novembre 1803, achève de l’égarer : elle se croit épiée, persécutée. Revenue à Paris à l’automne de 1804, logée par son frère rue Caumartin, elle se retire chez les Dames de Saint-Michel, au faubourg Saint-Jacques, puis dans un logement isolé, seule avec un vieux domestique. Elle meurt le 9 novembre 1804 (le 10 selon d’autres sources), peut-être de sa propre main, et est enterrée sans marque dans la fosse commune.
« Son vieux domestique suivit seul son cercueil. »
Anatole France, Lucile de Chateaubriand, 1879. · Lire le passage
« Ma sœur fut enterrée parmi les pauvres […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, IIe partie, livre XVII. · Lire le passage
Chateaubriand, absent de Paris (il était parti rejoindre sa femme à Vichy), n’apprend sa mort qu’après coup. La figure d’Amélie, dans René (1802), lui doit beaucoup, au point que le roman a pu passer pour une confidence.
L’œuvre de Lucile
Presque tout ce qu’elle a écrit est perdu. Restent quelques poèmes en prose (« L’Aurore », « À la Lune », « L’Innocence », « Le Réveil »…), des fragments de contes, quatre vers et ses lettres à Chênedollé et à son frère. Anatole France les a réunis en 1879, avec une étude sur sa vie.
Un petit recueil incomplet de ses écrits est à la médiathèque de Saint-Malo (Ms 254 : 16 pages reliées en cahier et 14 pages). D’après la notice du Catalogue collectif de France, il réunit des portraits et des réflexions liées à la mort de sa sœur Julie, en 1799 ; les Mémoires reproduisent certaines de ces pensées. Une page de réflexions est de la main de Chateaubriand, qui a aussi corrigé la transcription en regard des pensées de Lucile. Un cahier joint donne ses traductions de contes orientaux et d’un poème de Thomson. Le site n’a pas vu ce recueil.
Lucile et René : ce que l’auteur répondait
Les Mémoires ont été retouchés aux pages de Combourg : dans le manuscrit de 1826, « l’image de Lucile » couvrait « de sa pureté l’image des autres femmes » ; la version définitive écrit « l’image de ma mère et de ma sœur », et les lettres de Lucile de 1804 ont été replacées à leur date, à la fin de sa vie. Son neveu Louis lui ayant fait des observations sur ces passages, quelques années avant sa mort, il s’attira cette réponse, qu’il raconte à Mme de Marigny :
« Il m’a demandé, lorsqu’il m’a revu le lendemain, si j’étais devenu fou, m’assurant qu’il n’y avait rien dans ses écrits qui fût de nature à porter atteinte à la pureté de sa sœur et à la sienne. »
Louis de Chateaubriand à Mme de Marigny, 11 octobre 1848, cité par Collas (1925). · Lire le passage dans Jules Lemaître, Chateaubriand
Collas note que Villemain, confident de Fontanes, tenait Lucile pour trop éloignée par sa piété « d’une erreur qu’elle n’aurait pas comprise » ; Victor Giraud jugeait que l’Amélie de René n’a qu’un rapport lointain avec Lucile.
Sources et documents
Anatole France, Lucile de Chateaubriand, ses contes, ses poèmes, ses lettres, précédés d’une étude sur sa vie, Charavay, 1879 — Internet Archive (lire sur le site · Internet Archive)
Médiathèque La Grande Passerelle, Saint-Malo, Ms 254, notice du Catalogue collectif de France (lire en ligne)
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre III (Lucile, Combourg) (lire sur le site · Wikisource)
Chateaubriand, René, 1802 (lire sur le site · Wikisource)
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861 (Chênedollé, Lucile)
Georges Collas, « Quelques problèmes touchant Chateaubriand », Annales de Bretagne, 1925 (faits seulement) (lire en ligne)
Mémoires d’outre-tombe, éd. Edmond Biré, Paris, Garnier, 1898-1900 (notes) (lire sur le site · Internet Archive)








