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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits [Chateaubriand → Mlle Rosalie de Constant], 4 septembre 1826, Paris

Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)

[Chateaubriand → Mlle Rosalie de Constant], 4 septembre 1826, Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 491–492 · chapitre 451 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, ce 4 septembre 1826.

Vous devez, Mademoiselle, être revenue de votre course à Bex. J'attendais votre retour à Lausanne pour vous remercier de votre bonté, de votre hospitalité, de toute votre obligeance pour nous. Mme de Chateaubriand et moi en conserverons toute notre vie un souvenir que le temps n'effacera pas. Nous sommes à peu près, à Paris, aussi loin de Paris que si nous étions à Lausanne; nous sommes environnés de maçons comme à Lausanne ; et la diligence d'Orléans, qui passe tous les matins à notre porte, nous représente le bateau à vapeur d'Ouchy. Il est vrai que cette diligence n'est pas aussi propre que le bateau, ni, le grand chemin, aussi frais que votre beau lac. Nous avons donc perdu au change de toutes les façons. Paris, au reste, est un désert ; tout le monde est à la campagne ou en voyage. Mme de Duras est à Saint-Germain. Sa dernière lettre était un peu moins désespérante que les autres. Je ne l'ai vue qu'une fois depuis que je suis revenu. J'irai la chercher dimanche prochain, et je lui porterai votre présent. Je crois que l'automne est une saison qui lui est favorable.

Vos campagnes doivent être à présent magnifiques ! Quand je viens à les comparer en pensée à la plaine de Montrouge, je suis un peu honteux pour mon pays.

Mme de Chateaubriand vous attend toujours pour vous faire catholique; elle est décidée à vous convertir ou à vous brûler, comme on vient de brûler un Juif en Espagne. Prenez donc garde à vous. Si vous vous sentez quelque bonne disposition, nous vous enverrons un de nos vieux prêtres de l'Infirmerie [de Marie-Thérèse]. Ils radotent un peu ; mais ils sont bonnes gens.

Adieu, Mademoiselle ; croyez à ma tendre reconnaissance; recevez tous les compliments de Mme de Chateaubriand et mes hommages respectueux.

Chateaubriand1.

1. Bibl. de Genève. ↩

Autre lettre bien bonne à Mme Rosalie. Chateaubriand l'y entretient de leur amie commune, Mme la duchesse de Duras. Le ton en est extrêmement simple, et cela même fait plaisir. Si le détail ne porte que sur la chère malade, il nous est facile de suppléer au silence du correspondant sur lui-même.

Ami fidèle, et plus assidu aux heures de l'épreuve, il allait voir régulièrement celle qui lui avait été si passionnément dévouée, celle qui lui avait permis, ou plutôt qui lui avait demandé de l'appeler « ma sœur ». On sait qu'à l'occasion il consentait très volontiers à lui servir de secrétaire. - Elle-même avait si souvent écrit sous sa dictée !

La conversation étant devenue très pénible à Me de Duras, personne, en dehors de la famille, n'avait accès auprès d'elle, personne si ce n'est le « cher frère. » Attendu, non sans impatience, à jour et heure fixes, il était accueilli avec ce sourire si spirituel et si bienveillant qui donnait tant de charme à la physionomie de la « noble Clara ». Alors, doucement, avec quelques pauses, c'étaient tour à tour, et de l'un à l'autre, des nouvelles de la santé et de la politique, des encouragements et des conseils, des souvenirs et des rêves, des projets d'activité et de retraite.

Puis on essayait de sortir un peu. Comme autrefois à Mme de Beaumont pour visiter la cascade de Terni ou les ruines du Colysée, il offrait à la faiblesse haletante de Mme de Duras l'appui de son bras, tout le temps que durait la promenade. Ainsi soutenue par l'amitié qui lui était la plus chère, elle marchait volontiers tantôt « une demi-heure », tantôt « un quart d'heure» ; et il lui semblait que ses forces revenaient, que sa tête était plus solide, que bientôt peut-être elle pourrait lire, écrire, coudre ! Oh ! surtout « coudre et faire de la tapisserie ». Ses nerfs se calmaient un peu, ses pauvres nerfs qui étaient « dans un état d'irritabilité presque continuelle »

La solitude était bonne à lui et à elle : à lui, qui l'avait toujours aimée et chantée, et qui voulait finir comme il avait commencé, - dans la solitude ; à elle, jadis tant éprise du monde et de ses nouvelles, et que le mal condamnait au silence et à l'immobilité. « Sa vie avait été si agitée, si variée », et sa vie présente était si différente de ce « passé, qu'il lui semblait lire des mémoires ou regarder un spectacle »

Quand le moment dé se dire adieu était venu, « la profonde préoccupation » où la malade vivait, et qui marquait son front d'un pli et d'une ombre, avait fait place à l'expression la plus tendre et la plus expansive. Elle rappelait le jour prochain où l'on devait se revoir ; et un rayon lui restait au front, au cœur et dans l'âme, pâle rayon d'espoir et de mélancolie qui ne tardait pas à s'effacer.