Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Clara, duchesse de Duras-Rauzan → Rosalie de Constant, [1828], (Vichy)

Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Épilogue

Clara, duchesse de Duras-Rauzan → Rosalie de Constant, [1828], (Vichy)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 525–526 · chapitre 490 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

(Vichy) [1828].

Je ne résiste pas à vous dire, Madame, le chagrin extrême que m'a causé une lettre adressée à M. Valery ! Quoi! vous craignez de m'importuner? de troubler ma vie? Hélas! vous ne me connaissez pas : le monde me dérange, les indifférents m'oppressent. Ceux qui la pleurent avec moi sont seuls mes amis, fussent-ils à l'autre bout du monde! Jugez si votre injustice m'a fait mal, tandis qu'un souvenir de vous me touche jusqu'au fond de l'âme !... Je suis revenue à Paris bien malade, j'ai eu des enfants malades. Mon mari est revenu de Portugal. J'ai entassé bien des jours, et le vide, loin de se combler autour de moi, s'agrandit chaque jour. Je la cherche partout, je me sens un être incomplet, mon esprit attend le sien, mon jugement est suspendu... J'attends encore... Hélas ! ni larmes ni prières ne ranimeront ses beaux yeux. Cette physionomie si vivante où se peignait si bien tout ce qu'elle sentait, je ne la verrai plus ! Ces journées, ces heures toutes remplies d'elle, m'accablent maintenant, et les devoirs si chers qui me restent à remplir ne sauraient combler le vide affreux.

C'est à moi, et non à M. Valery, qu'elle a laissé tous ses manuscrits et toutes ses lettres ; il sera éditeur de ses œuvres, et voil tout. J'ai ce Moine que vous avez su apprécier, il sera imprimé avec le reste de ce qu'elle a écrit. Vous en aurez une copie même auparavant, si vous le voulez. J'aurai du bonheur à faire quelque chose pour vous, à consacrer cette amitié que vous sentez si fort selon mon cœur. Je vous ai gardé une tasse dont elle se servait habituellement, - de ses cheveux, - son shall; enfin, croyez-moi, mon cœur ne vous a point oubliée. J'attendais une occasion sûre et je n'en ai point encore trouvé, lorsque j'ai été obligée de quitter Paris. Si vous êtes assez bonne pour m'indiquer un moyen sûr de vous faire parvenir ces souvenirs, je passerai quelques instants à Paris, au mois de septembre et je m'occuperai de cela avec un triste plaisir. Je viens de passer ici six semaines pour ma santé qui était bien altérée; les remèdes agissent bien difficilement quand on est profondément afflige, et je pars bien souffrante encore. Je vais à Ussé, dans ce lieu qui renferme tout ce qui me reste de ma mère chérie; ce lieu où j'ai été élevée, où tout me retracera sa bonté, sa vertu, sa patience... Mais tout me semble décoloré, toutes mes affections se ressentent de la perte que j'ai faite, et je ne sais plus Jouir! Peut-être année prochaine irai-je faire un voyage en Suisse. Je vous présenterai mes enfants, et j'éprouverais un instant de bien en causant avec vous.

Ecrivez-moi quelquefois, Madame; si vous saviez le bien que me font ses véritables amis, vous ne me refuseriez pas cette prière. Si j'osais, je vous demanderais un dessin, un souvenir d'un lieu où vous l'auriez vue.

Dites-moi si jamais elle vous a parlé de moi ; savait-elle combien je l'ad orais ?

Pardon, chère Madame, de cette longue lettre; elle vous prouvera du moins ma confiance en votre indulgence et le besoin que j'ai de vous parler d'une douleur que votre excellent cœur partage. Rassurez-moi pourtant, car ma confiance n'est jamais que passagère, et l'idée de vous avoir importunée dominera bientôt l'espérance de vous avoir convaincue de mon vif et tendre dévouement.

(Sans dale) _

Monsieur votre frère vient d'arriver à Paris, chère Madame, et J'espère vous envoyer par lui tout ce que vous désirez. Ce n'est que pour vous que je puis me décider à faire copier ce manuscrit et à l'envoyer si loin. Je tiens beaucoup à ce qu'il ne soit lu que par vous et Me de Cottens. J'excepte aussi un vieillard

quelque chose d'elle et qu'un moment, elle le distraira encore de son malheur.

Monsieur votre frère est venu, il part et je ne puis lui donner le Moine, il n'est pas prêt; mais M. Mallet s'en chargera dans une huitaine de jours, - ainsi que d'un shall. Il vous porte donc seulement - une gravure d'Ourika (j'espère m'en procurer une autre pour Mme de Cottens), - un petit pot à crème dont ma mère se servait, — quelques éloges d'elle par M. de Barante que je vous demande de donner à Mme de Cottens, M. Hubert et M. de Constant ; puis j'ose joindre à cela une petite aquarelle que j'ai faite en souvenir de Nice. Veuillez l'accepter, quelque peu digne qu'elle soit de vous être offerte. La bague que je vous destine n'est pas prête, mais ce ne sera pas long.

Vous avez raison de croire que votre souvenir m'est doux. Même au milieu de ce que vous appelez mes soucis, il y en a un plus grand ; le cœur est triste. J'en jouirai pour elle, et un regard d'approbation de ma mère me rendrait plus heureuse que les louanges de l'univers. - Je prends le monde comme un remède, plus du tout comme un plaisir. Ma joie et ma jeunesse sont finies ; mais je n'ai pas le droit de me laisser mourir : un mari parfait, des enfants charmants étant des devoirs bien doux et qu'il me faut remplir. - Ma santé est meilleure, mais il y a un fonds de souffrance qui durera, je pense, autant que moi. Ecrivez-moi quelquefois; parlez-moi d'elle; personne ne m'en parle plus et mon cœur pourtant aurait besoin de l'entendre louer. Je nourris l'espoir d'aller un jour en Suisse, mais tout est difficile quand on n'a que soi pour but. Je ne m'accoutume pas à être mon centre, et ma liberté me pèse comme une chaîne.

Adieu, chère Madame, croyez à mon tendre attachement et au désir que j'aurais de vous en parler moi-même.