Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
[Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 31 mai [1809], Ussé
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Ussé, 31 mai [1809].
Vous êtes aimable et bonne, chère Rosalie, d'avoir pensé à ma solitude et d'être venue m'y trouver. Je suis heureuse toujours d'avoir de vos nouvelles et de lire les douces assurances de votre amitié. C'est une chose triste seulement, quand on se conviendrait si bien, d'être condamnées à vivre éternellement séparées ; mais ainsi le veut la Providence; elle nous laisse toujours de la tristesse et des regrets au fond du cœur pour que nous ne nous attachions pas trop à cette vie ; et elle fait bien, car je crois que notre faible nature ne soutiendrait pas un bonheur parfait. La part que j'en ai est assez grande pour me faire peur quelquefois; car enfin ne suis-je pas bien favorisée d'avoir, après la Révolution, conservé encore une famille nombreuse, des amis et une belle habitation comme Ussé, et deux bonnes et jolies petites filles? Heureusement que la guerre nous cause quelques petits tracas pour nos affaires ; sans cela, toutes mes prospérités m'effraieraient. N'est-ce pas là une bonne philosophie? Ah ! la tranquillité seule aujourd hui devrait paraître du bonheur a ceux qui la possèdent, au milieu des crises et des convulsions dont nous sommes les témoins ! Je pense souvent à votre Suisse, elle est encore entière, mais le sera-t-elle longtemps ? Le cardinal Caprara disait en parlant des événements de Rome : il fallait nous retrancher dans notre spiritualité; - et dans quoi vous retrancherez-vous ? Que dira monsieur votre frère [Charles], que dit-on quand on vient de la Chine? Heureusement qu'il a passe dans un pays ou l'on a pu le preparer [Londres], mais qui du reste est en ce moment aussi loin de nous que de la Chine. Si vous n'espérez que de nous, espérez bien peu, à moins qu'il n'obtienne, étant étranger, de venir comme est venu le prince Esthérazy et quelques autres, avec M. de Staremberg. Mais je ne vois pas d'autre chance; pour la guerre, je n y vois pas de terme, et chaque heure semble rendre la paix plus difficile.
Je me rappelle en effet avoir entendu parler de M. [Benjamin] Constant à ma tante, ou à M. Malouet. J'étais assez jeune alors, et si occupée (je venais de me marier) que je ne faisais attention à rien.
Vous ne me parlez presque pas de vous et vous exigez des détails sur Ussé et sur la vie qu'on y mène ! Cela n'est pas trop juste. Je vous répondrai aussi très brièvement qu'Ussé est admirable, et que, si un peintre que j'attends y vient, je tâcherai de vous en envoyer un petit dessin. Le parc est d'une étendue, d'une simplicité, d'une beauté d'ombrage rares pour la France. Les sites en sont variés à l'infini ; et quelques petits soins le feront ressembler à un parc anglais sauvage; la nature y a tout fait. Nous n'y sommes point solitaires, nous aurons toujours du monde jusqu'au mois de septembre, et le 1er octobre j'irai faire une course d'un mois dans la même province chez une amie. Nous finirons l'automne avec ma tante et une jeune personne qu'on appelle Eugénie, qui a été élevée par elle et avec moi, que j'aime et qui est aimable, ma mère, une autre de mes parentes ; quelques visites qu'on a toujours au retour des eaux, quelques voisins font qu'on n'est point solitaire. Mais je ne prends pas beaucoup de tout ce monde. On déjeune à onze heures, et jusque-là, on ne se voit que si on le veut. Après déjeuner, on reste un peu ensemble, on lit les lettres et les papiers, et on cause. A 1 heure, on va chez soi, et plus tôt, si l'on veut. A 3 ou 4 heures, on va (si le temps le permet), à la promenade, à pied, à cheval ou en calèche, - et les environs sont charmants. On rentre à temps pour s'habiller et dîner à 6 heures. Après dîner, on reste ensemble jusqu'au soir ; on lit, on se promène, on cause, on joue au billard, et à 9 ou 10 heures on joue tous ensemble à quelque jeu très bon marché pour finir la soirée, à moins qu'on ne préfère causer. C'est là l'histoire de toutes nos journées et je m'aperçois que c'est une longue histoire. J'aimerais à vous entendre dire qu'elle ne vous déplaît pas. On fait à Ussé tout ce que l'on veut, et « liberté est notre devise ». Vous iriez botaniser dans le parc, qui est très riche, dit-on, en belles plantes. Nous lirions ensemble... Mais ce sont là de ces chimères auxquelles il ne faut pas s'attacher. Il faut les rejeter comme de mauvaises pensées.
J'attends votre ami Adrien de Montmorency1. Sa femme est ici depuis quinze jours. Elle est bien mal de la poitrine.
1. Anne-Adrien-Pierre de Montmorency, duc de Laval, 29 octobre 1768 - 6 juin 1837; - marié le 19 mai 1788 à Bonne-Charlotte-Renée-Adélaïde de Montmorency-Luxembourg, morte le 6 septembre 1840. ↩
Adieu. Je vous quitte... Quite abrutly... parce qu'on vient me chercher. Donnez-moi de vos nouvelles. Mille compliments à Mmes de Charrière et d'Arlens, mais il n'y a plus que vous, bonne Rosalie, qui pensiez à moi.
Je trouve la romance de votre Russe jolie.