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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme de Duras → Rosalie de Constant, 24 juillet [1824], Andilly

Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)

Mme de Duras → Rosalie de Constant, 24 juillet [1824], Andilly

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 48–449 · chapitre 384 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Andilly, 24 juillet [1824].

Je ne veux pas me laisser soupçonner de retomber dans mon ancien péché ; je veux vous écrire toute souffrante et toute stupide que je suis. Je veux vous remercier de ce charmant petit bouquet auquel je voulais répondre par quelque chose, mais la copie n'est pas finie, et en vérité, vous ne devez pas le regretter si je ne fais rien qui vaille, et quelquefois cela me paraît le comble de la présomption que de donner ces barbouillages à lire à qui que ce soit.

Je suis à Andilly depuis un mois. J'y suis revenue pour tâcher de me remettre d'une affreuse attaque de rhumatisme, mais, après trois mois d un mieux sensible, ma santé est détraquée de nouveau. J'avais espéré retrouver un peu de santé, mais il faudra y renoncer. On ne guérit point, ma chère Rosalie, de ce que j'ai souffert. Cela atteint les sources mêmes de la vie, comme celle du bonheur. On traîne de tristes jours, mais on ne vit plus, car c'est le bien-être qui est vivre et non cette lutte et ce travail continuel pour se défendre contre le chagrin et le mal physique. Ce qu'il faudrait, c'est bien employer ce reste de temps. Mais qui est-ce qui fait cela? Ce n'est pas moi, je vous assure, et je déplore tous les jours, sans y remédier, l'inutilité de ma vie. Se faire des intérêts des obligations est la chose la plus difficile à certains caractères; quand on les trouve tout faits, ils occupent et remplissent les jours ; mais quand on a accompli son œuvre, qu'on n'a plus d'enfants à élever et à marier, que personne n'a plus besoin de vous... que devenir? Le repos qu'on se figure après avoir rempli les devoirs d'état et de situation est une illusion ; elle trompe tout le monde. Le général dit : je me reposerai ; le négociant : je me retirerai ; le père de famille : je serai tranquille, quand j'aurai établi mes enfants... Non ! ce prétendu repos devient du vide et de l'ennui. Il faut un but à l'activité de l'âme. Une dévotion vive et animée peut seule consoler de se sentir inutile à tout le monde. La mienne n'a pas cette puissance. Elle ne vaut rien, puisqu'elle ne remplit rien et qu'elle ne me console pas.

Voyez, j'en reviens toujours là avec vous. Vous payez pour la sincérité de mon amitié, car je ne dis tout cela qu'à ceux que j'aime, c'est-à-dire à un bien petit nombre de personnes.

Pardonnez-moi cet ennui.

Clara est ici avec son mari et ses enfans. M. de Duras est parti il y a huit jours pour Ussé et Duras1; il reviendra dans six

1. Voir l'appendice n° II. ↩

semaines. J'ai des visites de mes amis de Paris qui viennent dîner, car la maison est trop petite pour avoir personne à demeure.

M. de Chateaubriand y viendra après le départ de sa femme qui va passer quelques mois en Suisse, mais ce n'est pas dans la partie que vous habitez. Vous jugez que j'ai été bien fâchée de cette rupture. Je ne vois pas de repos possible sans cette union de deux hommes que rien n'aurait dû éloigner l'un de l'autre et qui pouvaient faire tant de bien. Je veux oublier la politique où les femmes ne sont guère que par sentiment. Je voudrais que M. de Chat[eaubriand] travaillât, mais il n'en fera rien. Son histoire de France eût été admirable. Je lis Froissard qui me fait doublement regretter que M. de Chat[eaubriand] ne soit pas le Froissard de nos temps. Qui pourrait mieux les peindre que lui ?

J'ai là des romans anglais. Je n'aime guère le dernier de Walter Scott : on commence à pouvoir dire de lui comme on disait de Mme de Genlis, qu'elle ressemblait à un encrier où l'on remettait toujours de l'eau.

Aimez-vous les vers de M'le Gay? ceux qu'elle a faits sur Ourika? Je vous les enverrais si je ne craignais de vous faire payer plus de port de lettre que les vers ne valent. Cependant ils sont jolis.

Parlez-moi de vous. Ferez-vous quelque petite excursion? Monsieur votre frère reste-t-il encore avec vous ? Il y a beaucoup d'esprit dans l'ouvrage de votre cousin, mais il est trop de pièces de rapport ; il fait de la religion comme de la politique, la conviction y manque ; mais, malgré les critiques, on admirera toujours l'heureuse expression des idées, le piquant du style, surtout dans certains morceaux de prédilection. Et vous, qu'en dites-vous ? Ici on l'a à peine lu. Les dévots ont peur d'un ouvrage de religion de Benj. _ Constant ; ce nom est assez pour les effaroucher ; les autres n'y croient pas et lui savent mauvais gré d'avoir exercé son talent sur ce sujet.

Ecrivez-moi. Je ne sais quand nous nous reverrons, - dans un autre monde peut-être, - mais cette idée n'est pas sans douceur et ne doit pas nous empêcher de nous aimer dans celui-ci. Adieu, parlez-moi de votre beau lac. Que j'aimerais à le voir! Il me remplacerait la mer dont l'idée me tourmente tous les étés, comme le mal du pays.

Adieu, chère Rosalie. Aimez-moi toujours un peu et dites-le-moi beaucoup, car cela me fait grand bien.

Je ne sais rien de M. d'Arlens ; il ne vient plus me voir. Faites-lui des reproches.