Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 7 décembre
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Ce 7 décembre.
Il vous faut de mes nouvelles, c'est un triste article que je voudrais toujours supprimer; je souffre depuis quinze jours des douleurs violentes, nous avons une espèce de temps qui me tue. Il fait beau, si vous voulez, mais il nous passe sur la tête de gros nuages noirs, pleins de neige, qui viennent de Corse et viennent tomber dans les montagnes ; eh bien ! ce temps est cent fois pis pour moi que la pluie et le verglas. Mon corps est comme mon esprit. J'aime que les choses soient claires et nettes, et j'aimerais mieux un pied de neige sur la terre que ce faux beau temps qui a tous les inconvéniens du mauvais et qui vous fait comme une injustice de souffrir.
Donnez-moi de vos nouvelles ; je voudrais vous transporter ici, même avec ce faux beau temps qu'on dit si bon pour la poitrine. L'hiver prochain vous le passerez avec moi. Voyez, je fais des projets !
Remerciez M. Huber. Hélas, je voudrais lui emprunter un peu de courage. Je vous envie d'être près de lui. Je ne vois personne ; je deviens plus sauvage tous les jours ; le silence est le seul plaisir qui me reste, je l'écoute et il me calme comme une musique délicieuse. J'ai pu lire un peu (en me réveillant) pendant quinze jours. J'ai parcouru deux ouvrages nouveaux, bien mauvais, mais enfin, c'était lire, et j'étais contente ; la perte du paquet me désole d'autant plus.
Mme de Chateaubriand n'a eu qu'un de ses gros catarrhes à ce qu'il m'a mandé ; c'était du frou-frou de la Gazette. Cela m'impatiente. Je n'aime pas qu'on parle de ses intérêts domestiques. La politique l'occupe exclusivement; voilà une belle minorité, et, quoi qu'on dise, les choses n'en iront pas plus mal pour avoir des talents dans la Chambre. C'était une honte que cette assemblée de carpes qu'on avait pêchées à la ligne dans tous les coins de la France; et comme la bêtise est entêtée, les ministres même ne pouvaient venir à bout de cette Chambre : ils sont revenus bon gré mal gré aux gens d'esprit.
Chère Rosalie, écrivez-moi et aimez-moi un peu, car je vous aime beaucoup. Je ne parle pas de choses trop intimes ; mon cœur est trop triste, cela me fait mal; mais vous me devinez et vous souffrez pour moi et avec moi. Il faut que je vous quitte parce que ma tête et mon cou sont tout raides. Quel supplice ! Je vous assure que rien n'en peut donner l'idée. Posséder ses facultés et n'en pouvoir faire usage! N'est-ce pas pire que de les avoir perdues? Les imbéciles du moins ne sentent rien ; ils sont plus heureux que moi. Adieu, je vous embrasse, mille tendres compliments à Mme de Cottens et à M. Huber. Clara et ses enfants vont bien. Il y a bien du monde ici, entre autres une petite princesse Radziwill qui se meurt à 22 ans1.
1. Hélène Radziwill, 10 juillet 1805, - à Nice, 26 décembre 1827 ; mariée le 23 janvier 1825 au prince Guillaume Radziwill. ↩
Clara s'amuse un peu, je l'y force, et je crains toujours que l'inquiétude ne la fasse retomber. Quand son teint est brouillé, je suis hors de moi. Je lui ai fait assez de mal. Adieu, chère et excellente amie, je vous aime.
Mille choses aimables à Monsieur votre frère. Si on a chez vous des nouvelles de notre bon Polier, donnez-m'en.