Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 15 décembre [1810]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
15 décembre [1810].
Il y a des siècles que je ne vous ai écrit, chère et aimable Rosalie. N'en accusez ni ma paresse, ni mes sentiments ; mais, comment croire, comment oser compter sur l'intérêt que vous conservez à une personne que vous connaissez à peine, que vous avez vue en passant et dont vous êtes séparée depuis cinq ans? Cette défiance n'est pas mon premier mouvement, mais toutes mes réflexions la font naître, toutes me disent qu'il y a de la présomption à réclamer votre amitié, votre souvenir. Et cependant vous m'en avez assurée tant de fois que je me demande si ce n'est pas aussi un tort que d'en douter. Enfin je voudrais avoir de vos nouvelles. Je n'aime pas être plusieurs mois sans en recevoir, et, s'il y a de la folie à aimer quelqu'un qu'on connaît à peine, j'ai cette folie. Ecrivez-moi donc, aimable Rosalie, une de ces bonnes lettres que j'aime tant à recevoir. Parlez-moi de votre santé, de vos occupations... Les miennes sont d'une extrême monotonie : mon été s'est passé comme un long jour, mais comme un jour; je dois retourner à Paris dans trois semaines. J'y ramène mes filles bien portantes ; je vais retrouver des amis et je ne regrette point ma solitude. Je vous enverrai les Lettres chinoises si vous ne les avez pas encore lues. Votre ami, M. de Lévis, travaille à un nouvel ouvrage. On m'a dit que c'était une tragédie. J'avoue que je ne lui crois pas le talent de manier les passions, quoiqu'il les connaisse bien. Cet esprit d'analyse, qui est fort bien dans les ouvrages de morale, me paraît devoir être mortel aux conceptions dramatiques. On ne fait point une tragédie avec de l'esprit tout seul; mais c'est un défaut trop commun aujourd'hui que cette présomption de l'esprit qui se croit capable de réussir dans tous les genres parce qu'il a eu des succès dans quelques-uns. Je vous dirai mon avis sur cette tragédie que je dois lire. J'ai peur que vous ne me trouviez presque aussi présomptueuse que l'auteur dans la précipitation de mon jugement.
L'Itinéraire1 doit paraître dans les premiers jours de janvier; je suis impatiente de savoir l'état dans lequel l'aura laissé la censure.
On s'est affligé du naufrage de ce livre l'Allemagne] de votre voisine [Mme de Staël] qu'on attendait avec impatience; on s'est affligé aussi de son malheur, car elle est aimée et mérite de l'être par beaucoup de gens. Dites-moi donc s'il est vrai que vous soyez mal avec elle. Je suis persuadée que c'est une erreur. Adieu, chère et aimable Rosalie, écrivez-moi et ne m'accusez pas de ce long silence. Que vous mander qui puisse vous intéresser de ma solitude ? Si j'étais sûre que les expressions de mon amitié fussent bien reçues, je deviendrais trop bavarde.