
Il est des hommes que leur siècle porte, et d'autres qui portent leur siècle. François-René de Chateaubriand fut de ceux-ci : né sous Louis XV, à l'heure où la vieille monarchie dormait encore dans sa pompe, il mourut sous la seconde République, quand le canon des journées de Juin achevait à peine de rouler sur Paris. Entre ces deux rives, il vit passer la royauté, la Révolution, l'Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet ; il servit les uns, combattit les autres, et survécut à tous, comme un voyageur qui regarde, du pont d'un navire, s'abîmer l'une après l'autre les côtes qu'il avait aimées.
On le connaît par sa gloire ; on le connaît mal par sa vie. Ce cadet de Bretagne, pauvre et rêveur, fut tour à tour sous-lieutenant, voyageur dans les forêts d'Amérique, soldat de l'émigration, traducteur affamé dans un grenier de Londres, auteur de l'œuvre la plus applaudie du Consulat, pèlerin de Jérusalem, pair de France, ambassadeur, ministre des Affaires étrangères, puis vieillard pauvre et fidèle à une dynastie tombée. Il aima beaucoup et fut beaucoup aimé ; il écrivit sans relâche ; il passa sa vie à se raconter, et ce récit, les Mémoires d'outre-tombe, est demeuré le plus vaste monument que la prose française ait élevé à un homme et à son temps.
Ce qui suit retrace cette existence, de la grève de Saint-Malo au rocher du Grand Bé, en suivant les faits établis par les fiches de ce site et les paroles mêmes de Chateaubriand, mais en empruntant, pour les dire, quelque chose de sa manière : la phrase longue et nombreuse, l'image tirée de la mer et des ruines, la mélancolie du temps qui fuit.
I. L'enfant de la tempête
1768-1777
Saint-Malo, à la fin de l'été de 1768, n'était qu'un rocher hérissé de remparts, battu par la plus rude mer de l'Europe, et peuplé d'armateurs, de corsaires et de nobles sans fortune qui se souvenaient d'avoir été riches. C'est là, dans l'hôtel de la Gicquelais, rue des Juifs, que naquit, le 4 septembre 1768, le dixième enfant de René-Auguste de Chateaubriand et d'Apolline de Bedée. Quatre de ses aînés étaient morts au berceau ; il manqua de les suivre. L'équinoxe approchait, et la mer, comme pour saluer celui qui devait tant la chanter, se leva contre la ville.
« J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris. »
Mémoires d'outre-tombe, livre I, chapitre 2
On le baptisa le lendemain, à la cathédrale ; son frère Jean-Baptiste le tint sur les fonts. L'acte, signé du père, existe encore : premier papier d'une vie qui devait en noircir tant d'autres.

Le père était un homme sombre et dur, cadet ruiné d'une maison ancienne, qui avait couru les mers et le commerce pour rendre à son nom l'éclat que les siècles lui avaient ôté ; il y avait réussi, et il en était resté taciturne, comme ces vieux marins que la fortune a enrichis sans les rendre heureux. La mère, vive, pieuse, nourrie de Fénelon et de Racine, savait le Cyrus par cœur ; elle aimait le monde, et le monde, à Saint-Malo, se réduisait à quelques salons. Entre ce silence et cette agitation, l'enfant grandit d'abord loin des siens : on l'avait mis en nourrice à Plancoët, chez sa grand-mère, et sa nourrice, le voyant si faible, l'avait voué à la Vierge. Jusqu'à sept ans il porta le bleu et le blanc de Notre-Dame ; puis, le jour de l'Ascension de 1775, on le conduisit en procession à Notre-Dame de Nazareth, où il fut relevé de son vœu. Toute la famille de Monchoix l'accompagnait ; de ce petit cortège de province, perdu dans les chemins creux, l'homme garda le souvenir comme d'une première image du sacré.

Revenu à Saint-Malo, il fut un enfant des grèves. Les Mémoires le peignent livré aux marées, aux batailles des gamins sur les remparts, aux mâts des navires, au vent ; il eut pour compagnon le jeune Gesril, hardi et rieur, qui devait mourir à Quiberon ; il eut pour domaine le sable découvert par le reflux, pour horizon une mer qui ne finissait pas. La famille avait quitté la maison natale pour la maison White, sur la place Saint-Vincent ; l'enfant, lui, n'habitait vraiment que le rivage. Plus tard, quand il aura vu le Bosphore et le Jourdain, il n'en reviendra pas moins à ces flots gris comme au seul paysage qui l'ait jamais entièrement possédé. Toute son œuvre tient peut-être dans cette première alliance : un cœur trop vaste pour sa demeure, et l'Océan pour lui répondre.
II. Combourg, ou la solitude
1777-1786
En mai 1777, la famille s'installa au château de Combourg, que le père avait acheté seize ans plus tôt. Qu'on se figure, au milieu des landes et des bois de la Bretagne intérieure, une masse féodale de tours et de courtines, un étang au pied, un bourg prosterné au-dessous, et, dans ces vastes salles où le vent gémissait, quatre ou cinq personnes perdues : un père qui se promenait de long en large dans l'obscurité, une mère malade et dévote, une sœur pâle, et un enfant qui écoutait la nuit. Jamais demeure ne fut mieux faite pour fabriquer un poète ; jamais poète ne rendit mieux à sa demeure ce qu'elle lui avait donné.

On l'envoya d'abord au collège de Dol, où il fit, le 12 avril 1781, une première communion que les Mémoires racontent comme une crise de l'âme ; puis à Rennes, puis à Brest, où son père le destinait à la marine du roi. Il en revint en 1783 sans s'être présenté au concours : première de ces ruptures soudaines par lesquelles, toute sa vie, il échappera aux chemins qu'on lui traçait. On parla de l'Église ; on l'envoya à Dinan ; il n'eut pas plus de goût pour la tonsure que pour le vaisseau. Restait Combourg, et la liberté de n'être rien.
Alors commencèrent ce qu'il nomma lui-même ses années de délire. De dix-sept à dix-huit ans, entre 1784 et 1786, il vécut au château auprès de ses parents et de Lucile, la plus jeune de ses sœurs, la plus proche aussi par l'âge et par l'âme : une jeune fille grande, belle, d'une sensibilité malade, qui écrivait des vers et voyait des présages. Ensemble ils couraient les bois ; ensemble ils regardaient les nuages, écoutaient les cloches, interrogeaient le vent ; c'est elle qui lui dit le premier qu'il devrait peindre ce qu'il sentait. De cette solitude à deux naquit, dans l'imagination de l'adolescent, une femme qui n'existait pas, composée de toutes celles qu'il avait aperçues et de toutes celles qu'il désirait : il l'appela sa Sylphide, et l'emporta avec lui, de forêt en forêt, comme une ombre trop aimée.

« C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité. »
Mémoires d'outre-tombe, livre III, chapitre 16
L'ennui, chez lui, n'est pas l'oisiveté ; c'est l'inquiétude d'une âme qui trouve le monde trop étroit. Elle le conduisit au bord du gouffre : les Mémoires rapportent qu'un jour, au fond du grand Mail, il chargea de trois balles un vieux fusil de chasse, en appuya le canon contre sa bouche, et frappa la crosse contre terre ; le coup ne partit pas, un garde parut, et l'enfant rentra au château avec son désespoir. Faut-il croire tout entier ce récit, écrit trente ans plus tard par un homme qui savait le prix d'une scène ? On le doit au moins à cette vérité intérieure dont il ne s'écarta jamais : ce jeune homme avait voulu mourir de trop désirer vivre.

Bien des années après, à Montboissier, au mois de juillet 1817, le chant d'une grive perchée au sommet d'un bouleau suffira pour lui rendre en un instant tout Combourg, ses bois, ses landes et ses étangs : le passé n'était jamais mort chez cet homme ; il dormait seulement, et le moindre bruit de la nature le réveillait.
III. Le cadet de Navarre et la fin d'un monde
1786-1791
Il fallait pourtant un état. Son frère aîné, Jean-Baptiste, homme de cour et de robe, lui obtint une place de cadet au régiment de Navarre, et, le 9 août 1786, le jeune homme quitta Combourg pour Cambrai. Il ne devait plus revoir son père vivant : René-Auguste mourut d'apoplexie au château le 6 septembre suivant. Ainsi, au moment même où le fils entrait dans le monde, la maison qui l'avait formé se refermait derrière lui ; on se retrouva six mois plus tard, mère et enfants, pour l'inventaire, et ce fut la dernière réunion de la famille sous ces voûtes.

Le 19 février 1787, le « chevalier de Chateaubriand » fut présenté à Louis XVI à Versailles, et suivit, dit-il, une chasse du roi. Il a raconté cette journée avec l'ironie douce d'un homme qui sait comment elle finit : le monarque embarrassé passe sans rien dire au gentilhomme timide, et c'est toute une monarchie qui passe avec lui, sans rien dire, vers l'abîme. Nommé sous-lieutenant en septembre, il vécut de garnisons et de congés, entre Cambrai, Dieppe, Le Havre, Paris et la Bretagne.
À Paris, le mariage de son frère avec la petite-fille de Malesherbes, en novembre 1787, lui ouvrit un monde de magistrats et de philosophes ; le vieux ministre, ami de Rousseau et défenseur des lettres, devint pour lui une sorte de père spirituel, qui l'encouragea à voir le Nouveau Monde. À Rennes, aux États de Bretagne de décembre 1788, il vit la noblesse de sa province s'insurger contre la cour ; en janvier 1789, il assista aux échauffourées où l'on se battit dans les rues, et où son camarade Saint-Riveul serait tombé sous ses yeux. La Révolution commençait par des querelles de gentilshommes ; elle allait finir par l'échafaud des rois.

Le 14 juillet 1789, il était à Paris. Il regarda tomber la Bastille en spectateur, comme on regarde un incendie qui ne vous a pas encore atteint ; quelques jours plus tard, d'une fenêtre, il vit passer au bout des piques les têtes de Foulon et de Berthier. L'horreur lui vint ce jour-là, et ne le quitta plus : il resta jusqu'à la fin l'ami de la liberté et l'ennemi des bourreaux, ce qui, dans les révolutions, est la plus difficile des fidélités. Pour lui procurer quelque bénéfice ecclésiastique, son frère le fit recevoir, en septembre 1789, chevalier de Malte ; le temps des bénéfices était passé. Son régiment, gagné par l'esprit nouveau, se défaisait ; en mars 1791, il fut réformé. La carrière des armes s'achevait sans un coup de feu, et la France n'avait plus de place pour un cadet sans fortune qui rêvait d'autres rivages.
IV. Le Nouveau Monde
1791-1792
Il partit. Le prétexte était grand : chercher par le nord-ouest de l'Amérique ce passage que les navigateurs poursuivaient depuis deux siècles ; la raison était plus simple : il étouffait. Le 8 avril 1791, il s'embarqua à Saint-Malo avec l'abbé Nagot et quelques séminaristes de Saint-Sulpice qui allaient fonder un séminaire à Baltimore. On toucha aux Açores, on relâcha plus de deux semaines à Saint-Pierre, dans les brumes ; puis, le 10 juillet, après trois mois d'Océan, il mit le pied sur la terre où il allait trouver, sinon le passage du nord-ouest, du moins le chemin de son génie.

De Baltimore il gagna Philadelphie, puis New York, Boston, et remonta vers les lacs et le Canada. Il dit avoir été reçu par le général Washington ; mais aucune source américaine ne confirme cette rencontre, et le récit qu'il en fit comporte des invraisemblances : il faut la ranger parmi ces songes véridiques où le poète a mis ce qu'il aurait dû voir plutôt que ce qu'il vit. Ce qu'il vit, du moins, il le vit en peintre. Il connut les forêts sans bornes, les fleuves qui roulent des îles de verdure, les nuits où la lune se lève sur les cimes, et ces Indiens qu'il regardait, avec les yeux de Rousseau, comme les derniers enfants de la nature, et, avec les siens, comme les débris d'un peuple qui s'en va.

Aux chutes du Niagara, au mois d'août, il faillit périr en descendant vers le gouffre et se blessa, se cassant le bras selon les Mémoires. Le fracas des eaux, l'arc-en-ciel suspendu sur l'abîme, les arbres déracinés tournoyant dans l'écume, passeront dans l'épilogue d'Atala. Car c'est là, dans ces solitudes, qu'il amassa le trésor où il puisera vingt ans : Les Natchez, Atala, René, le Voyage en Amérique, et jusqu'à certaines pages des Mémoires, tout sort de ces quelques mois où un jeune Breton inconnu marcha entre deux mondes.
Un soir, dans une ferme perdue au bord des bois, il lut sur un journal anglais que le roi s'était enfui, qu'on l'avait arrêté à Varennes, qu'on le ramenait captif à Paris. Le voyageur se souvint qu'il était gentilhomme : il rebroussa chemin pour servir son prince. La traversée du retour fut effroyable ; une tempête jeta presque le navire sur les côtes ; il débarqua enfin au Havre le 2 janvier 1792. Il avait vu l'Amérique libre ; il revenait dans une France qui ne l'était plus.
V. Un mariage et une guerre
Il revenait sans argent, et sa famille pensa qu'un mariage réparerait ce que l'Amérique n'avait pas enrichi. Lucile avait une amie, Céleste Buisson de La Vigne, orpheline de dix-huit ans, petite, vive, spirituelle, qu'on disait riche. Il la connaissait à peine ; il se laissa marier. La cérémonie fut célébrée en secret, le 21 février 1792, par un prêtre réfractaire ; un oncle de la jeune femme cria à l'enlèvement, porta l'affaire devant les juges, et il fallut, le 19 mars, recommencer devant le curé constitutionnel ce qu'on avait fait devant Dieu. La fortune promise fondit en assignats et en rentes sur l'État, c'est-à-dire en rien. Ainsi commença, sous les pires auspices, une union de cinquante-cinq ans, qui ne fut ni heureuse ni malheureuse, mais fidèle à sa manière : il la négligea, la trompa, la quitta cent fois ; elle le gronda, le soigna, le suivit, et lui survécut à peine.

Cinq mois après ses noces, le 15 juillet 1792, il émigra avec son frère, sur le conseil de Malesherbes, et laissa derrière lui une femme qu'il ne devait revoir que huit ans plus tard. Par Tournai et Bruxelles, les deux frères gagnèrent l'armée des Princes. Le soldat de l'émigration était un gentilhomme pauvre, chargé d'un vieux fusil et d'un havresac où dormaient les feuillets d'Atala : il les relisait, assis dans les ruines d'un amphithéâtre romain, et deux balles, raconte-t-il, vinrent s'y loger, comme si la jeune Indienne s'était placée entre son père et le plomb ennemi. Il fit la campagne en poète, dans la boue et les pluies d'un automne lorrain. Au siège de Thionville, en septembre, il fut blessé à la cuisse ; la petite vérole et la dysenterie suivirent ; l'armée des Princes, après Valmy, se dispersa comme une fumée, et lui, mourant, traversa la Belgique à pied, couchant dans les fossés, jusqu'à Ostende.

On le jeta sur une barque qui portait d'autres émigrés à Jersey. Il y fut recueilli par son oncle de Bedée, réfugié dans l'île, et y languit de longs mois entre la vie et la mort. Il avait vingt-quatre ans ; il avait perdu son roi, son pays, sa fortune et sa santé ; il ne lui restait que ce qu'on ne peut arracher à un homme, un rêve et une plume. Quand il put se tenir debout, il passa en Angleterre.
VI. Londres, la faim et les tombeaux
1793-1800
Le 21 mai 1793, il entra dans Londres, cette ville immense et brumeuse où des milliers d'émigrés traînaient les restes de l'ancienne France. Il y connut la misère véritable, celle qui ne se raconte pas sans honte et qu'il raconta pourtant : un grenier au bout d'une petite rue, des traductions pour les libraires, des leçons de français, et cinq jours, dit-il, où il trompa la faim en suçant du linge trempé d'eau, en mâchant de l'herbe et du papier, et où il regardait les boutiques de boulangers comme d'autres regardent les palais. Il eut pour compagnons d'infortune Hingant, qui, à bout de misère, se frappa d'un coup de canif, et le journaliste Peltier, qui ne manquait jamais d'expédients. La jeunesse est une si grande richesse qu'elle fait vivre même les affamés.


Pendant ce temps, la France dévorait les siens. À Fougères, Céleste et Lucile furent arrêtées en octobre 1793 ; sa mère fut jetée en prison à Saint-Malo en février 1794 ; et le 22 avril 1794, son frère Jean-Baptiste, sa belle-sœur Aline et le vieux Malesherbes montèrent ensemble à l'échafaud. Le mobilier de Combourg fut vendu aux enchères au compte de la nation. L'exilé apprenait ces nouvelles par fragments, avec ce retard qui ajoute à la douleur l'impuissance : on pleure des morts déjà froids, et l'on est encore en vie quand tout ce qui vous aimait a cessé de l'être.

Une société d'antiquaires lui procura de quoi vivre dans le Suffolk : à Beccles, puis à Bungay, il déchiffra de vieux manuscrits français et donna des leçons. Une chute de cheval le retint au presbytère du révérend Ives, helléniste et mathématicien ; la fille de la maison, Charlotte, avait quinze ans, elle lisait avec lui Dante et le Tasse ; il se laissa aimer. Un soir de 1796, la mère, émue, lui offrit la main de sa fille : « Arrêtez ! je suis marié ! » s'écria-t-il, selon ses Mémoires, et il s'enfuit à pied jusqu'à Beccles, sans repasser par sa chambre. Vingt-six ans plus tard, ambassadeur à Londres, il verra entrer chez lui une dame en deuil, mère de deux beaux jeunes gens, qui venait lui recommander l'un d'eux : c'était Charlotte, devenue Mrs Sutton. Peu d'histoires d'amour ont un dénouement plus mélancolique ; peu ont été mieux racontées.
C'est à Londres, le 18 mars 1797, qu'il publia son premier livre, l'Essai sur les révolutions, vaste comparaison des révolutions anciennes et modernes, où un jeune homme désabusé doutait de tout, et de Dieu même. Le livre passa presque inaperçu ; il lui valut pourtant l'estime de quelques émigrés, et, en 1798, l'amitié décisive de Fontanes, poète proscrit par Fructidor, qui le retrouva à Londres et fit de ce rêveur un écrivain. Il connut aussi dans ces années une dame de l'émigration, Mme de Belloy, créole de Saint-Domingue, que les Mémoires nomment d'un seul mot, « femme digne d'attachement », et qui fut plus qu'une amie.

Puis vinrent les deuils qui changèrent son âme. Sa mère, libérée après Thermidor, mourut le 31 mai 1798, à la Ballue, près de Saint-Malo ; sa sœur Julie lui écrivit qu'elle était morte dans la douleur des égarements de son fils ; et Julie elle-même, la plus mondaine, puis la plus pénitente de ses sœurs, mourut à son tour en 1799, avant que la lettre eût achevé son office. Ces deux voix sorties du tombeau parlèrent plus haut que tous les philosophes.
« Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur ; j'ai pleuré et j'ai cru. »
Préface du Génie du christianisme, reproduite dans les Mémoires d'outre-tombe, livre XI, chapitre 4
Il se mit aussitôt à l'ouvrage. Un premier Génie du christianisme fut même imprimé à Londres en 1799, puis abandonné ; le livre n'était pas mûr, et la France n'était pas prête. Il le serait bientôt.
VII. Atala, René, le Génie : la gloire
1800-1802
Au printemps de 1800, le Premier Consul rouvrait la France aux émigrés qui voulaient bien rentrer sans bruit. Le 8 mai, Chateaubriand débarqua à Calais sous le nom de « Lassagne, natif de Neufchâtel », et, le 11 mai, un dimanche, il entra dans Paris à pied, guidé par Fontanes, par la barrière de l'Étoile et les Champs-Élysées, jusqu'à cette place Louis XV où son frère et Malesherbes avaient péri. Il revenait inconnu, pauvre, inscrit encore sur la liste des émigrés ; il allait être en un an l'écrivain le plus célèbre de France.
Fontanes lui ouvrit le Mercure, où un article sur le livre de Mme de Staël, De la littérature, le fit remarquer à la fin de 1800. Puis, le 2 avril 1801, parut Atala, épisode détaché des Natchez : l'amour d'un jeune Indien et d'une vierge chrétienne, dans les forêts de la Louisiane, sous les orages et les étoiles. Jamais langue française n'avait encore ainsi chanté ; on s'arracha le petit livre ; les graveurs s'emparèrent de ses scènes ; le nom de l'auteur vola de salon en salon.

Il avait trouvé ce printemps-là, chez Fontanes et chez Joubert, une petite société de cœurs délicats, et, au milieu d'elle, une femme : Pauline de Beaumont, fille du ministre Montmorin massacré en 1792, qui avait vu périr presque toute sa famille sous la Terreur. Elle était frêle, malade, d'une intelligence charmante, et portait sur son visage cette pâleur des êtres que la vie n'a fait qu'effleurer. Elle l'aima ; il l'aima. Le 22 mai 1801, elle l'emmena dans une maison louée à Savigny-sur-Orge, au bord des bois, et c'est là, pendant l'été et l'automne, entre les promenades et les lectures, qu'il acheva le Génie du christianisme. Le bonheur, chez lui, fut toujours une saison ; celle-ci fut la plus douce.


Rayé de la liste des émigrés en juillet 1801, il rentra à Paris en décembre pour surveiller l'impression. Le 14 avril 1802, quelques jours avant que Notre-Dame célébrât le Concordat, parut le Génie du christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne. Le moment fut un coup de maître : le Premier Consul relevait les autels, et un jeune écrivain venait prouver à la France que le christianisme n'était pas seulement vrai, mais beau ; que les cathédrales valaient les temples, la Bible Homère, les cloches toutes les musiques. Le livre fut une révolution dans le goût autant que dans les âmes ; il rendit au sentiment religieux la poésie que le siècle de Voltaire lui avait ôtée, et ouvrit les portes du romantisme.
Dans le Génie était enchâssé un court récit, René, histoire d'un jeune homme dévoré d'un ennui sans objet et d'une sœur qui l'aime trop. Toute une génération s'y reconnut ; le « mal du siècle » venait de trouver son nom et son visage. L'auteur passa le reste de sa vie à se repentir d'avoir fait tant de René ; il ne s'en repentit jamais tout à fait d'avoir été celui-là.
« Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! »
René (1802)
VIII. Rome, une tombe, et la rupture
1802-1804
La gloire voulut des voyages. À l'automne de 1802, il descendit le Rhône, s'arrêta à Lyon chez les Ballanche, dont le fils devint son ami, poursuivit à Avignon les contrefacteurs de son livre, alla rêver à Vaucluse sur les pas de Pétrarque, et revint par Marseille, Nîmes, Toulouse et Bordeaux. Le 4 mai 1803, Bonaparte, qui aimait à s'attacher les talents, le nomma secrétaire de la légation de France auprès du Saint-Siège, sous les ordres de son oncle, le cardinal Fesch.
Il arriva à Rome le 27 juin 1803, logea au palais Lancelotti, et fut reçu par Pie VII, qui avait, dit-il, le Génie du christianisme ouvert sur sa table. Mais le secrétaire était trop illustre pour obéir, et trop inexpérimenté pour commander : ses initiatives indisposèrent l'ambassadeur, qui le tint en lisière. Rome, du moins, le consola de tout : ses ruines, sa campagne déserte, ses couchers de soleil sur les aqueducs, entrèrent dans son âme comme Combourg y était entré jadis.


À l'automne, Pauline de Beaumont, que la phtisie consumait, voulut le rejoindre ; elle arriva mourante. Il la promena dans la ville éternelle comme on promène une ombre dans un tombeau, et, le 4 novembre 1803, elle expira dans ses bras. Il la fit porter aux flambeaux à Saint-Louis-des-Français, et lui éleva un monument que l'on y voit encore. Un mois plus tard, à Tivoli, parmi les débris de la villa d'Hadrien, il conçut pour la première fois le dessein d'écrire l'histoire de sa vie : c'est au bord d'une tombe que naquirent les Mémoires d'outre-tombe.

Pour l'éloigner de Fesch, Bonaparte le nomma ministre plénipotentiaire dans le Valais. Il quitta Rome en janvier 1804, retrouva à Paris sa femme, avec laquelle, sur les instances de Joubert et de Fontanes, il reprit la vie commune, et s'apprêtait à partir pour Sion. Le 21 mars 1804, à l'aube, le duc d'Enghien, enlevé en territoire étranger, fut fusillé dans les fossés de Vincennes après un simulacre de jugement. Chateaubriand envoya aussitôt sa démission. Il n'y eut ni bruit ni déclaration ; il y eut un homme qui se retirait, et ce geste, plus éloquent que tous ses livres, fonda sa légende d'homme libre. Napoléon ne le lui pardonna jamais ; lui ne pardonna jamais à Napoléon, sinon d'être grand.

L'année finit dans le deuil. Lucile, veuve, seule, malade d'âme depuis toujours, mourut à Paris le 9 novembre 1804, peut-être de sa propre main, pendant que son frère était chez Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne. Il apprit la nouvelle loin d'elle, comme il avait appris toutes les autres. La sœur des bois de Combourg emporta dans la tombe la moitié de leur enfance ; l'autre moitié, il la garda, et l'écrivit.
IX. Le pèlerin de Jérusalem
1804-1807
Libre de toute fonction, il erra. Il connut alors la saison des châteaux et des femmes : Delphine de Custine, échappée de la Terreur, l'accueillit à Fervaques, dans son château normand, où il dormit, dit-il, dans le lit d'Henri IV ; la vieille marquise de Coislin lui loua l'attique de son hôtel, sur la place où l'on avait guillotiné le roi. Il suivit sa femme aux eaux de Vichy, poussa jusqu'en Auvergne, alla saluer Mme de Staël exilée à Coppet, monta voir le Mont-Blanc et la Grande-Chartreuse déserte, pendant que l'Empereur marchait vers Austerlitz. Partout il cherchait quelque chose qu'il ne trouvait pas : les montagnes lui parurent petites auprès de ses rêves.

Il avait conçu une épopée chrétienne, Les Martyrs, où la Grèce païenne et la foi naissante devaient se rencontrer ; il voulut voir les lieux qu'il allait peindre. En mai 1806, le voyage de Jérusalem fut résolu. Il alla dire adieu à la Bretagne et à ses sœurs survivantes ; puis, le 13 juillet 1806, il quitta Paris avec Céleste, qu'il laissa à Venise, et s'embarqua à Trieste sur un vaisseau marchand. Le 10 août, il toucha le sol de la Grèce à Modon, dans une Morée devenue turque depuis trois siècles.
Ce fut un pèlerinage à travers les tombeaux. À Sparte, le 18 août, il chercha la ville de Léonidas sous les ruines de Mistra et ne trouva que des champs et des pierres ; il appela le héros, et l'écho même ne lui répondit pas. Vingt ans plus tard, il s'en souviendra encore : « Quand j'appelai Léonidas à Lacédémone, il ne me répondit pas. » À Athènes, petite bourgade ottomane couchée au pied de l'Acropole dont lord Elgin venait d'arracher les marbres, il passa deux jours à regarder la lumière mourir sur le Parthénon. Puis ce furent Smyrne, l'Anatolie traversée à cheval avec un janissaire, et, le 12 septembre, Constantinople, la ville des sultans, où il s'embarqua avec des pèlerins grecs pour la Terre sainte.

Débarqué à Jaffa, il gagna Jérusalem le 4 octobre 1806. Il courut aussitôt à Bethléem, au monastère de Saint-Saba, aux rives de la mer Morte, où les eaux pesantes semblent porter encore le poids de la malédiction ; puis il revint prier au Saint-Sépulcre, dont il fut, dit-il, le dernier voyageur à voir l'église avant l'incendie de 1808. Les Pères de Terre sainte l'armèrent chevalier du Saint-Sépulcre : on tira du trésor l'épée et les éperons de Godefroy de Bouillon, on lui chaussa les éperons, et on le frappa trois fois sur l'épaule avec l'épée du premier roi de Jérusalem. Ce gentilhomme sans fortune, ce soldat sans victoire, reçut ainsi, au tombeau du Christ, la seule chevalerie qui ne fût pas de ce monde ; il en garda jusqu'à la fin une fierté d'enfant.

Il quitta Jérusalem le 12 octobre, au coucher du soleil, en se retournant pour la regarder encore. L'Égypte le reçut ensuite : Alexandrie, le Nil remonté jusqu'au Caire, les Pyramides aperçues de loin, que la crue l'empêcha d'atteindre ; il chargea, raconte-t-il, un Français établi au Caire d'y graver son nom. Le retour fut une épreuve : une tempête retint le navire dix-huit jours entre la vie et la mort devant la côte d'Afrique ; il débarqua enfin à Tunis en janvier 1807, et passa près de deux mois à errer sur l'emplacement de Carthage, à chercher dans le sable le palais de Didon et le port d'Hannibal.

Restait l'Espagne. Une femme l'y attendait : Natalie de Noailles, belle, inquiète, qu'il aimait depuis peu, et qui voyageait alors en Espagne. Le rendez-vous eut lieu au printemps de 1807, à Cadix selon les uns, à Grenade selon les autres ; ils parcoururent ensemble l'Alhambra, et le souvenir de ces jours enchantés passa, dit-on, dans Les Aventures du dernier Abencérage. Le 5 juin 1807, il rentrait à Paris par Bayonne. Le voyage avait duré près d'un an ; il en rapportait un livre, une gloire nouvelle, et ce regard qu'ont les hommes qui ont vu le soleil se coucher sur Sparte et se lever sur Jérusalem.

X. La Vallée-aux-Loups
1807-1811
Il était à peine rentré qu'il défia l'Empereur. Dans le Mercure de France, dont il avait acquis une part, il publia le 4 juillet 1807, sous couleur de rendre compte d'un voyage en Espagne, une page qui fit trembler les lecteurs : « C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire. » Napoléon comprit ; on retira le journal à son propriétaire, et l'on fit savoir au propriétaire qu'il ferait bien de quitter Paris. Il obéit en poète : il s'acheta un désert.
Le 22 août 1807, pour vingt mille francs, il acquit, dans un vallon boisé près du hameau d'Aulnay, une maison de jardinier qu'il transforma à sa guise : la Vallée-aux-Loups. Il y planta de ses mains des pins, des sapins, des mélèzes et des cèdres, et, en souvenir de ses voyages et de ses livres, un magnolia, un pin de Jérusalem, un cèdre du Liban, un laurier de Grenade, un platane de la Grèce, un chêne d'Armorique ; il s'attacha à eux comme à des enfants, et leur adressa, dit-il, des élégies, des sonnets et des odes. À la fin de novembre, la voiture qui les amenait, Céleste et lui, versa dans les allées détrempées ; on dîna au milieu des ouvriers, et le bonheur commença dans la boue, comme il convient au bonheur des poètes.

C'est là qu'il écrivit. Les Martyrs parurent le 27 mars 1809 ; la critique, docile au pouvoir, les accueillit avec froideur, et l'épopée n'en devint pas moins l'un des livres où le siècle apprit à rêver de l'Antiquité. Quatre jours plus tard, le 31 mars 1809, son cousin Armand, agent des princes pris sur la côte normande, était fusillé dans la plaine de Grenelle, malgré la supplique que l'écrivain avait adressée à Napoléon. Il dit avoir assisté à l'exécution ; il vit, en tout cas, de quel prix se paie la fidélité. C'est aussi à la Vallée-aux-Loups, sous les arbres qu'il avait plantés, qu'il commença d'écrire les Mémoires de sa vie, dont la première page est datée de ce lieu, le 4 octobre 1811.

Au Salon de 1810, Girodet exposa son portrait sous un titre sans nom : Portrait d'homme méditant sur les ruines de Rome. Les cheveux en désordre, le regard perdu, le manteau serré contre la poitrine, le modèle semblait attendre le vent ; l'Empereur, rapporte Céleste, trouva qu'il avait « l'air d'un conspirateur qui descend dans la cheminée ». L'image fit le tour de l'Europe et fixa pour toujours le visage du romantisme.
L'Empire voulait pourtant l'attacher à sa gloire. Le 20 février 1811, il fut élu à l'Académie française, au fauteuil de Marie-Joseph Chénier, poète régicide ; quelques jours plus tard paraissait l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, qui fixa pour longtemps le modèle du voyage romantique en Orient. Mais le discours de réception, où il flétrissait le régicide et célébrait la liberté, revint des Tuileries « tout zébré » des marques de la main de l'Empereur ; il refusa de le corriger, et ne fut jamais reçu sous l'Empire. Surveillé par la police, invité à quitter Paris, il passa l'automne de 1812 à Dieppe, à écrire son enfance devant la mer de Normandie, qui lui rendait celle de Saint-Malo.
XI. La chute de l'aigle
1812-1815
Le colosse chancelait. La retraite de Russie avait couché dans la neige la plus grande armée du monde ; l'Europe entière, conjurée, marchait sur la France. Au printemps de 1814, dans un appartement de la rue de Rivoli, il écrivit en secret une brochure qui valait l'échafaud ; Céleste la portait sur elle, et s'évanouit un jour aux Tuileries en croyant l'avoir perdue. Le 31 mars 1814, les Alliés entrèrent dans Paris ; quelques jours plus tard paraissait De Buonaparte et des Bourbons, pamphlet terrible où l'homme du Génie retournait contre l'Empereur toute la force de sa prose. Louis XVIII aurait dit que cette brochure lui avait plus servi qu'une armée de cent mille hommes : c'est Chateaubriand qui rapporte le mot, et il n'a jamais été prouvé que le roi l'ait prononcé ; mais il est vrai que jamais livre ne vint plus à point.

La Restauration fut ingrate à sa manière : elle le nomma ambassadeur en Suède, poste qu'il ne rejoignit jamais. Puis, au mois de mars 1815, l'aigle revint de l'île d'Elbe et vola de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Dans la nuit du 19 au 20 mars, Chateaubriand quitta Paris avec sa femme pour suivre le roi ; les portes de Lille leur furent fermées, et ils gagnèrent Gand par Tournai. Dans cette cour en exil, il fut ministre de l'Intérieur par intérim, rédigea pour le Moniteur de Gand un rapport sur l'état de la France, et dîna souvent à la table du roi, qui riait de le voir rire.
Le 18 juin 1815, vers midi, il se promenait hors de la ville, sur la route de Bruxelles, les Commentaires de César à la main, quand un roulement sourd vint du sud : c'était le canon de Waterloo. Il s'arrêta, écouta, et sentit, mieux que les généraux, que le sort du monde se jouait à quelques lieues de lui. Il écrira plus tard que, royaliste, il redoutait la victoire de Napoléon, et que, Français, il ne pouvait souhaiter sa défaite sans douleur : rien ne peint mieux l'âme double de ce temps que ce promeneur immobile au bord d'une route flamande.
Quelques jours plus tard, à Saint-Denis, il vit entrer chez le roi les deux hommes qui allaient gouverner la seconde Restauration, et il en fit l'une des pages les plus célèbres de la langue :
« Tout à coup une porte s'ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du Roi et disparaît. »
Mémoires d'outre-tombe, livre XXIII, chapitre 20

Le roi rentra aux Tuileries le 8 juillet. Chateaubriand fut fait ministre d'État, puis, le 17 août 1815, pair de France et vicomte. L'enfant des grèves de Saint-Malo siégeait désormais à la Chambre haute, au palais du Luxembourg ; il allait y devenir l'un des orateurs les plus redoutés du royaume, parce qu'il ne savait pas se taire quand il fallait déplaire.
XII. La Charte, Juliette, et la ruine
1816-1820
Ce royaliste était un libéral, et ce fut sa grandeur et son malheur. Il voulait la monarchie, mais avec la liberté de la presse, le gouvernement représentatif et le respect de la Charte. Le 18 septembre 1816, après que le roi eut dissous la Chambre « introuvable », il publia De la monarchie selon la Charte, où il défendait les ultras contre le ministère et le gouvernement parlementaire contre tout le monde. Le livre fut saisi ; l'auteur fut rayé de la liste des ministres d'État et privé de sa pension. Du jour au lendemain, il se trouva pauvre.

Il vendit sa bibliothèque en 1817, mit la Vallée-aux-Loups en loterie sans trouver d'acquéreurs, et finit par la céder aux enchères, le 21 juillet 1818, à son ami Mathieu de Montmorency, qui l'emporta en n'enchérissant que de cent francs. Les arbres qu'il avait plantés appartenaient à un autre ; il ne se consola jamais de les avoir perdus.

« Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. »
Mémoires d'outre-tombe, livre III, chapitre 9, « Dernières lignes écrites à la Vallée-aux-Loups », novembre 1817
Mais l'année même où tout lui manquait, la Providence, qui aime les compensations, lui donna ce qu'il n'avait jamais eu : une amitié qui fût aussi un amour, et un amour qui sût durer. Le 28 mai 1817, à un dîner chez Mme de Staël, déjà mourante, il eut pour voisine de table Juliette Récamier. Ils s'étaient croisés autrefois ; ils se virent cette fois. Elle avait près de quarante ans, une beauté que l'âge semblait respecter, une douceur qui désarmait les plus fiers, et cette science rare de faire de son salon un asile. Mme de Staël mourut le 14 juillet ; à l'automne, à Chantilly, l'amitié devint passion.

Pendant trente ans, l'Abbaye-aux-Bois, où Mme Récamier s'installa en 1819 dans un appartement de couvent, rue de Sèvres, fut le centre de sa vie, le foyer où il revenait chaque jour prendre le thé, lire ses pages, recevoir les hommages et pardonner les épigrammes. Il y eut des orages, des jalousies, des fuites ; il y eut, en 1823, une passion pour une autre ; il y eut une longue absence ; mais toujours il revint, et toujours elle l'attendit. De ses lettres à Juliette, la Bibliothèque nationale conserve près de trois cents, de 1822 à 1847 : c'est le plus long dialogue de sa vie.

La politique, cependant, le reprit. En octobre 1818, avec Bonald et Lamennais, il lança Le Conservateur, journal qui mena contre le ministre Decazes une guerre sans merci. Céleste, de son côté, ouvrit en octobre 1819, rue d'Enfer, l'infirmerie Marie-Thérèse, asile pour les vieux prêtres et les dames ruinées par la Révolution, qu'elle soutint de sa fortune et de ses quêtes, et où l'on fabriquait, pour la faire vivre, un chocolat dont elle le faisait servir à la vente, raconte-t-il en riant. Le soir du 13 février 1820, le duc de Berry, neveu du roi, fut poignardé par Louvel à la sortie de l'Opéra ; Chateaubriand accusa Decazes d'avoir laissé faire l'esprit qui arme les assassins ; on retint de lui ce mot terrible, « le pied lui a glissé dans le sang », et le ministre tomba. Sept mois après, naissait l'« enfant du miracle », le duc de Bordeaux, que Chateaubriand devait servir jusqu'à sa mort.
XIII. Ambassades et ministère
1821-1824
La droite revenue au pouvoir voulut récompenser l'écrivain qui l'avait servie, et l'éloigner en l'honorant. On le fit ambassadeur. En janvier 1821, il traversa l'Allemagne en hiver ; le Rhin, pris par les glaces, l'arrêta à Mayence le jour des Rois ; il arriva à Berlin le 11 janvier, et passa dans cette capitale de casernes et de philosophes un hiver de fêtes officielles et de solitude, à écrire le livre de ses années de jeunesse. C'est là qu'il apprit, en mars, la mort de Fontanes, l'ami qui avait fait de lui un écrivain : le premier de ses morts illustres, dont la liste ne devait plus cesser de s'allonger.
L'année suivante, le 5 avril 1822, il débarquait en Angleterre comme ambassadeur du roi de France. Il habitait l'hôtel de Portland Place, en face, disait-il, du grenier où son cousin avait logé pendant l'émigration ; il avait des laquais, des chevaux, un hôtel de trente mille francs de loyer. Trente ans plus tôt, il avait eu faim dans cette ville ; il y revenait couvert de broderies, et il ne cessa, au milieu des dîners et des bals, de chercher dans les rues le pauvre jeune homme qu'il avait été. C'est alors qu'une dame en deuil, accompagnée de deux jeunes gens, se fit annoncer : Charlotte Ives, devenue lady Sutton, venait lui demander sa protection pour l'un de ses fils. Il la revit trois fois ; il écrivit cette rencontre comme on écrit une élégie.

À l'automne, il fut l'un des plénipotentiaires de la France au congrès de Vérone, où les souverains de la Sainte-Alliance délibéraient du sort de l'Espagne insurgée contre son roi. Il y soutint l'intervention française, contre l'avis de l'Angleterre et malgré les hésitations de son propre gouvernement ; il y parla en homme d'État devant les souverains de l'Europe, et d'abord devant l'empereur Alexandre. Le 28 décembre 1822, il succéda à Mathieu de Montmorency comme ministre des Affaires étrangères. Le soir du 1er janvier 1823, il « passa les ponts » pour s'installer à l'hôtel du ministère, sur le boulevard des Capucines : le cadet sans fortune de Combourg dirigeait la politique extérieure de la France.

Il eut sa guerre, et il en fut plus fier que de tous ses livres. Au printemps de 1823, cent mille Français passèrent les Pyrénées pour rendre à Ferdinand VII le pouvoir absolu que les libéraux espagnols lui avaient ôté ; le 31 août, la prise du fort du Trocadéro, devant Cadix, décida de la campagne. Ce qu'on a souvent reproché à cette expédition, d'avoir servi un despote, il l'excusait par ce qu'elle avait donné à la France : une armée fidèle, une diplomatie indépendante, et l'honneur retrouvé de ses drapeaux. « Ma guerre d'Espagne », disait-il ; il en écrivit plus tard l'histoire dans Le Congrès de Vérone.

Au sommet de la puissance, il fut aussi au sommet de la passion. Le 12 septembre 1823 commença son amour pour Cordélia de Castellane, fille du banquier Greffulhe, qui avait vingt-sept ans quand il en avait cinquante-cinq. Au bal du ministère, il ne vit qu'elle ; il lui envoya un poème, À Délie, où le « vieux voyageur » confessait qu'il sentait l'amour sans pouvoir l'inspirer ; il manqua un rendez-vous à Fontainebleau parce que le télégraphe annonçait la délivrance du roi d'Espagne. Le ministre écrivait des dépêches le jour et des lettres brûlantes la nuit. Mme Récamier, lasse de ces orages, partit pour l'Italie en novembre 1823 et ne revint qu'au bout de dix-huit mois. La passion pour Cordélia s'éteignit au printemps de 1824 ; vingt ans plus tard, dans la Vie de Rancé, il prêtera, dit-on, ses traits à une autre.

Le 4 mai 1824, Joubert mourut, le plus fidèle et le plus délicat de ses amis, qui l'avait aimé sans jamais le flatter. Un mois plus tard, le 6 juin 1824, jour de la Pentecôte, il attendait dans les salons de Monsieur, quand son secrétaire Hyacinthe vint lui apprendre qu'il n'était plus ministre : il ouvrit le pli, et lut son renvoi. Villèle, président du Conseil, qu'il n'avait pas soutenu sur la conversion des rentes, l'avait fait chasser comme un laquais. Il ne l'oublia jamais, et il ne laissa jamais la monarchie l'oublier.
XIV. L'opposition et le règne de Charles X
1824-1828
Quinze jours après sa disgrâce, le 21 juin 1824, il ouvrit dans le Journal des débats, que dirigeait son ami Bertin, une campagne qui ne finit qu'avec le ministère Villèle. Il y défendit avec une éloquence nouvelle la liberté de la presse, l'indépendance des magistrats, la dignité de la France au dehors ; ce royaliste devint l'idole de la jeunesse libérale, et le gouvernement du roi n'eut pas d'adversaire plus dangereux que l'homme qui avait le plus fait pour son retour.
La mort de Louis XVIII, le 16 septembre 1824, ouvrit le règne de Charles X, que Chateaubriand salua d'une brochure, « Le roi est mort, vive le roi ! ». Il assista, le 29 mai 1825, au sacre de Reims, la dernière de ces cérémonies où la vieille France se donnait à elle-même le spectacle de sa durée ; il en revint ému et sceptique, comme on revient d'une messe pour un mort dont on doute qu'il ressuscite. La même année, il prit la tête du comité qui soutenait les Grecs révoltés contre les Ottomans, et publia sa Note sur la Grèce : le pèlerin de Sparte n'avait pas oublié les ruines où il avait appelé Léonidas.

Les deuils se succédaient comme les vagues. Mathieu de Montmorency mourut le Vendredi saint de 1826, en prière à Saint-Thomas-d'Aquin ; Delphine de Custine s'éteignit en Suisse cet été-là ; la duchesse de Duras, sa protectrice, l'auteur d'Ourika, qui l'avait aimé d'une amitié jalouse, mourut à Nice en janvier 1828. Pour vivre, car il était toujours pauvre, il vendit au libraire Ladvocat, le 30 mars 1826, ses Œuvres complètes ; dans la préface générale, il annonçait : « J'ai entrepris les Mémoires de ma vie. »

À la fin de 1827, une lettre arriva du Vivarais, signée d'un prénom : une inconnue s'inquiétait de sa santé, et de celle de Mme de Chateaubriand. Il répondit ; elle répondit ; ce fut, pendant dix-huit mois, un roman par lettres avec une femme qu'il n'avait jamais vue et qui se faisait appeler Marie. Elle était la marquise de Vichet, vivait avec sa mère au château d'Hauteville, près de La Voulte, et lui écrivait comme on écrit à Dieu, en espérant qu'il ne viendra pas. Quand il la rencontra enfin, à Paris, le 30 mai 1829, il découvrit qu'elle avait cinquante ans ; il la croyait jeune. Il lui fit deux visites, lui écrivit un dernier billet, et le songe se dissipa. Ces lettres, retrouvées, furent publiées en 1903 sous un titre qui dit tout : Un dernier amour de René.

XV. Rome, une seconde fois
1828-1829
Villèle tombé, le ministère Martignac voulut s'attacher l'homme qui l'avait abattu. Le 3 juin 1828, il fut nommé ambassadeur auprès du Saint-Siège. Il n'accepta qu'après s'être assuré que le duc de Laval, qui occupait le poste, consentait à le quitter : il avait de ces délicatesses qui coûtent cher. Le 14 septembre, il partit, en pressant Juliette de le rejoindre ; il passa par Milan, revit l'Adriatique qu'il avait traversée plus de vingt ans plus tôt, et arriva à Rome le 10 octobre 1828.
Il revenait en maître dans la ville où il avait été subalterne, et en vieillard dans la ville où il avait aimé. Il retrouva la tombe de Pauline à Saint-Louis-des-Français ; il fit le tour des ateliers d'artistes, souscrivit au monument du Tasse, donna des fêtes ; il reçut chez lui le roi Louis de Bavière, venu « en frac » ; il eut avec Léon XII, le 2 janvier 1829, un long tête-à-tête sur la France et l'Église. Le pape mourut le 10 février ; l'ambassadeur tenta d'orienter le conclave, avec plus d'habileté que de succès, et le cardinal Castiglioni fut élu le 31 mars 1829 sous le nom de Pie VIII.


Il quitta Rome en congé le 16 mai 1829, et n'y revint pas. L'été le mena aux eaux de Cauterets, où l'attendait une jeune admiratrice qui lui écrivait depuis quelque temps, Léontine de Villeneuve, qu'il nommera « l'Occitanienne » : un dernier rayon, aussitôt voilé. Le 8 août, Charles X appela au ministère le prince de Polignac, chef des ultras ; Chateaubriand, qui savait où menait ce chemin, donna sa démission. Il ne servirait plus la monarchie ; il allait mourir pour elle, à sa manière, pendant dix-neuf ans.

XVI. Juillet 1830
Le 26 juillet 1830, il était parti rejoindre Mme Récamier à Dieppe, quand parurent les ordonnances qui suspendaient la liberté de la presse. Il rentra en hâte, apprit à Gisors l'étendue de la révolution, et traversa Paris insurgé le 29 juillet, au milieu de la canonnade. Le lendemain, des étudiants le reconnurent dans la rue, le soulevèrent sur leurs épaules et le portèrent en triomphe jusqu'à la Chambre des pairs, aux cris de « Vive le défenseur de la liberté de la presse ! ». Ce peuple qui chassait le roi acclamait le plus fidèle de ses serviteurs : il y a dans l'histoire de ces rencontres qui valent un jugement.

On le pressa de se rallier : le nouveau pouvoir avait besoin de son nom. Il refusa. Le 7 août 1830, à la Chambre des pairs, il prononça son dernier discours : il y défendit les droits du jeune duc de Bordeaux, refusa de reconnaître le nouveau roi, et renonça à la pairie, à ses charges, à ses pensions. Deux jours plus tard, Louis-Philippe prêtait serment. Le 12 août, Chateaubriand rendit au ministre des Finances sa pension de pair de douze mille francs. Il avait soixante-deux ans ; il n'avait plus aucun revenu régulier ; il lui restait l'honneur, qu'il portait comme d'autres portent une couronne, avec une sorte de majesté douloureuse.

On a beaucoup raillé cette fidélité à une race qui ne l'avait pas aimé, et qu'il n'estimait guère. Il s'en expliquait en peu de mots : il ne croyait plus aux rois, il croyait à la parole donnée. Le monde allait vers la démocratie, il le savait et l'écrivait ; mais un gentilhomme ne passe pas à l'ennemi le soir de la défaite. Il resta donc debout, seul, sur le rivage, à regarder s'éloigner le dernier vaisseau de la monarchie, comme il avait regardé, enfant, s'éloigner les navires de Saint-Malo.
XVII. Le chevalier d'une cause perdue
1831-1836
Il s'exila sans y être contraint. En juillet 1831, il s'établit à Genève, au bord d'un lac qui lui parut fade après l'Océan, et s'y ennuya superbement, en raillant la France des banquiers et des électeurs à deux cents francs. Revenu à Paris, il vit le choléra de 1832 frapper la ville ; la duchesse de Berry, exilée, lui envoya douze mille francs pour les malades, qu'il remit au préfet de la Seine. Puis la princesse, mère de l'héritier légitime, débarqua en Provence pour soulever le Midi et la Vendée : entreprise romanesque qu'il désapprouvait, mais qu'il ne pouvait renier. Membre d'un prétendu « gouvernement secret », il fut arrêté le 16 juin 1832 et passa deux semaines chez le préfet de police, traité avec égards, logé dans le cabinet de toilette de Mlle Gisquet. Le non-lieu prononcé, il repartit pour la Suisse ; il dîna à Arenenberg chez la reine Hortense, belle-fille de Napoléon, et écrivit peu après à son fils, le prince Louis-Napoléon, une lettre que l'avenir devait rendre singulière.

La duchesse de Berry fut arrêtée à Nantes en novembre 1832, cachée derrière une cheminée, et enfermée dans la citadelle de Blaye. Il demanda à la défendre ; puis, le 29 décembre 1832, il publia son Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry, qui s'achevait par un cri dont toute la France retentit :
« Madame, votre fils est mon roi ! »
Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry (1832), repris dans les Mémoires d'outre-tombe, livre XXXV, chapitre 25
Poursuivi en cour d'assises, il fut acquitté par le jury le 27 février 1833, aux applaudissements de la salle. La princesse, cependant, avait accouché en prison d'une fille, et dut avouer un mariage secret ; la cause légitimiste en fut éclaboussée. Chateaubriand, chargé par elle de porter à Charles X la nouvelle et ses prières, partit pour la Bohême. Retenu à la frontière, à Waldmünchen, par la douane autrichienne, il arriva à Prague le 24 mai 1833, et fut introduit le soir même au Hradschin, dans l'immense château désert où un vieux roi achevait sa vie entre un dauphin sans postérité et un enfant de douze ans. À Carlsbad, la fille de Louis XVI, l'orpheline du Temple, lui remit pour sa belle-sœur un billet glacé.

À l'automne, il refit le chemin : Venise, où il attendit la princesse en décrivant les gondoliers et les plombs du palais ducal ; Ferrare, où il la rejoignit ; Padoue ; puis de nouveau la Bohême, par les Tauern et Salzbourg, jusqu'à Butschirad, où il retrouva le vieux roi et le duc de Bordeaux. Il n'obtint rien ; il n'espérait rien. Les rois exilés lui firent l'effet de ces tombeaux qu'on visite par piété et dont on revient plus triste.

Rentré à Paris, il data du 1er décembre 1833 la « préface testamentaire » de ses Mémoires, où il exposait le dessein de toute sa vie : que l'histoire de ses jours ne parût qu'après sa mort, et qu'il parlât « d'outre-tombe ». Au début de 1834, Mme Récamier réunit à l'Abbaye-aux-Bois un cercle choisi pour entendre lire les premiers livres ; Sainte-Beuve, Ampère, Ballanche et quelques autres écoutèrent la voix d'un homme qui se racontait comme s'il était déjà mort. Sa tragédie de Moïse, composée jadis à la Vallée-aux-Loups, fut jouée sans éclat à Versailles en octobre 1834.
Il fallait vivre encore, et il était pauvre. En 1836, il céda la propriété de ses Mémoires à une société d'actionnaires qui lui assura une rente, à condition de ne les publier qu'après sa mort : triste marché d'un homme qui n'avait plus que sa tombe à engager. La même année parut sa traduction du Paradis perdu de Milton, presque mot à mot, avec l'Essai sur la littérature anglaise ; il suivit le convoi du républicain Armand Carrel, tué en duel, et apprit en novembre la mort de Charles X, emporté par le choléra en exil, à Goritz.
XVIII. La rue du Bac, ou le soir de la vie
1836-1847
En août 1838, il quitta la rue d'Enfer, dont la maison était vendue, pour un rez-de-chaussée de la rue du Bac, à dix minutes de l'Abbaye-aux-Bois. Ce fut sa dernière demeure. Il y vécut dix ans entre sa femme, qui veillait sur lui en le grondant, son secrétaire, qui recopiait ses manuscrits, et le chemin quotidien qui le menait chez Juliette. Il laissait rue d'Enfer un jardin où il avait planté, disait-il, « vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides » ; l'un de ces cèdres, qu'on rattachait à lui, a vécu jusqu'en 2020 devant la fondation Cartier, boulevard Raspail, où il a fallu l'abattre. Cet homme qui ne savait garder ni ses places ni ses maisons aimait les arbres, qui demeurent ; il en avait planté à la Vallée-aux-Loups, et l'on montre encore à Ussé deux cèdres du Liban qu'il aurait offerts à Mme de Duras. La même année avaient paru Le Congrès de Vérone, apologie de sa politique d'autrefois, et était mort Talleyrand, réconcilié avec l'Église à la dernière heure : les Mémoires lui gardaient un portrait sans pitié.


L'été de 1838, il refit une dernière fois le voyage du Midi : Marseille, Nîmes, Aigues-Mortes ; il revit à Toulouse l'Occitanienne de Cauterets, devenue comtesse ; il alla jusqu'au golfe Juan voir la grève où Bonaparte avait débarqué en 1815, car il ne cessait de mesurer sa vie à celle de l'homme qu'il avait combattu. En 1840, après que son secrétaire Hyacinthe Pilorge eut tout recopié, il brûla ses manuscrits ; ce qui en reste, on le doit aux indélicatesses du copiste. Le 16 novembre 1841, il acheva la conclusion des Mémoires, vaste méditation sur l'avenir du monde, où ce vieux royaliste annonçait l'avènement de la démocratie et la fin des rois.

Un confesseur, l'abbé Séguin, lui avait demandé d'écrire la vie de l'abbé de Rancé, le réformateur de la Trappe, ce mondain devenu pénitent. Il se rendit à la Trappe en 1841, et publia en 1844 la Vie de Rancé, son dernier livre : un livre étrange, brisé, éblouissant, où la vieillesse parle de l'amour et de la mort comme on parle à voix basse dans une église vide. Il avait soixante-quinze ans ; la goutte lui déformait les mains ; il allait aux eaux de Néris et de Bourbonne, et revenait plus las.

La gloire le visitait encore, et la fidélité. En novembre 1843, à soixante-quinze ans, il traversa la Manche pour rendre hommage, à Londres, au jeune comte de Chambord, qui l'accueillit en roi accueille un père ; en juin 1845, il le retrouva à Venise, pour la dernière fois, et écrivit de là à Juliette une lettre d'adieu à la ville où ils avaient rêvé de finir leurs jours. Mais les affaires d'argent le blessaient au cœur : en août 1844, la société propriétaire de ses Mémoires en vendit, pour quatre-vingt mille francs, le droit de publication en feuilleton au journal La Presse d'Émile de Girardin. Ses pages, qu'il voulait faire entendre d'outre-tombe, seraient découpées entre une annonce et un roman-feuilleton : il en fut consterné, et ne put rien empêcher.

En 1846, en descendant de voiture, le pied lui manqua ; il se cassa la clavicule, et ne marcha plus. On le portait, dit-on, chez Mme Récamier, qui perdait la vue ; elle ne le voyait plus, il ne marchait plus, et ils se parlaient comme deux ombres. Le 1er janvier 1846, les élèves de l'École normale vinrent lui présenter leurs vœux ; il les reçut comme un ancien reçoit l'avenir. Le 9 février 1847, Céleste mourut ; il ne l'avait pas toujours aimée, il l'avait toujours estimée, et il sentit, en la perdant, le vide de cinquante-cinq ans de mariage. Quelques mois plus tard, il supplia Juliette de porter son nom ; elle refusa : « Un mariage, pourquoi ? à quoi bon ? » lui répondit-elle, selon sa nièce ; à leur âge, rien ne s'opposait aux soins qu'elle lui rendait. Ballanche, l'ami fidèle de l'Abbaye, mourut en juin. En juillet, il voulut revoir une dernière fois la mer, à Dieppe ; il revint au bout d'une semaine. En octobre, d'une main déformée, il griffonna pour Juliette un dernier billet presque illisible.


XIX. La mort et le tombeau
La révolution de février 1848 renversa Louis-Philippe ; le vieillard paralysé l'apprit presque sans l'entendre : il avait vu tomber tant de trônes qu'un de plus ne pouvait l'étonner. En juin, Paris se couvrit de barricades ; l'archevêque, Mgr Affre, fut frappé à mort en portant la paix aux insurgés ; le canon tonnait encore quand il s'alita pour ne plus se relever. Il ne parlait presque plus ; Mme Récamier, aveugle, se tenait près de son lit.

Le 4 juillet 1848, vers huit heures du matin, François-René de Chateaubriand mourut d'une fluxion de poitrine, au rez-de-chaussée de la rue du Bac, à soixante-dix-neuf ans. Victor Hugo, qui vint voir le corps, en laissa dans Choses vues un récit saisissant. On fit ses obsèques le 8 juillet aux Missions étrangères, toutes proches de sa maison, dans un Paris encore fumant de la guerre civile.

Il avait voulu reposer face à la mer. Depuis longtemps, il avait obtenu de la ville de Saint-Malo un coin de terre sur le Grand Bé, îlot rocheux que la marée isole deux fois par jour, en face des remparts de son enfance. Le 19 juillet 1848, après une messe dite par le curé de Combourg, on l'y descendit, sous une dalle sans nom surmontée d'une croix. Pas d'épitaphe, pas de titre, pas de date : le nom eût été inutile, et la mer suffisait.

Trois mois et demi plus tard, le 21 octobre 1848, La Presse commença la publication des Mémoires d'outre-tombe, qui s'étendit jusqu'en 1850. La voix qu'il avait voulu faire entendre du fond de la tombe parla enfin, et l'on s'aperçut qu'elle n'avait jamais été plus vivante. Juliette Récamier ne lui survécut que dix mois : réfugiée chez sa nièce pour fuir le choléra, elle en mourut le 11 mai 1849.

Épilogue. Le berceau et la tombe
Il y a dans cette vie une symétrie que la Providence semble avoir dessinée pour un poète : un enfant naît dans la tempête, au bord d'une mer furieuse, et un vieillard y revient dormir, sous le même ciel, au bruit des mêmes vagues. Entre ce berceau et cette tombe, que de rivages ! les forêts de l'Amérique et les ruines de Sparte, le grenier de Londres et l'hôtel des ambassades, les salons de l'Empire et les cachots de la police, Rome deux fois, Jérusalem une fois, et Paris toujours. Il avait traversé tous les régimes de son siècle, et n'en avait aimé aucun ; il avait aimé beaucoup de femmes, et fait souffrir celle qui portait son nom ; il avait voulu être un homme d'action, et il ne laissa qu'une œuvre ; mais cette œuvre a recueilli tout ce que le temps a dispersé du reste.

« Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles. »
« Préface testamentaire » des Mémoires d'outre-tombe (1833)
Il fut ce confluent. Par lui, la vieille France parla une dernière fois avec sa noblesse et sa foi ; par lui, la France nouvelle apprit la mélancolie, le goût des ruines et des voyages, la religion du moi et le sentiment de l'histoire. Les romantiques le nommèrent leur père, et Victor Hugo, à quatorze ans, écrivit sur un cahier qu'il voulait être Chateaubriand ou rien.
« Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité. »
Dernières lignes des Mémoires d'outre-tombe
Aujourd'hui encore, à marée basse, on gagne à pied le Grand Bé par une chaussée de sable mouillé ; on monte parmi les herbes que le vent couche ; on trouve une croix, une dalle, et l'Océan. Le flot remonte, les voyageurs s'en retournent, et le tombeau redevient une île. Ainsi l'avait-il voulu : seul, au large, et entendant pour toujours la mer qui l'avait vu naître.

Sur cette biographie : un exercice de style
Cette vie est écrite à la manière de Chateaubriand. L'exercice consiste à raconter son existence avec ses propres instruments : la période longue et balancée, l'antithèse (« le vice appuyé sur le bras du crime »), l'image tirée de la mer, des forêts et des ruines, le retour obstiné du temps qui détruit et de la mémoire qui sauve, le ton de l'homme qui regarde sa vie depuis le bord de sa tombe. C'est un pastiche, au sens où l'entendaient les écrivains du XIXe siècle : une imitation avouée, faite par admiration.
Le pastiche porte sur la manière, jamais sur les faits. Les dates, les lieux, les personnes et les événements suivent les fiches de ce site, elles-mêmes établies d'après les sources qu'elles citent ; quand ces sources divergent ou quand un épisode ne repose que sur le récit de Chateaubriand (la rencontre de Washington, la tentative de suicide, le mot de Louis XVIII sur sa brochure), le texte le dit. Chaque nom de personne, de lieu ou d'œuvre, chaque date de sa vie renvoie à la fiche ou au jour correspondant de la chronologie.
Les phrases placées entre guillemets et suivies d'une référence sont de Chateaubriand lui-même (ou, pour Mme Récamier, de sa nièce Amélie Lenormant) ; elles ont été vérifiées mot pour mot sur les textes : Mémoires d'outre-tombe (texte de la Bibliothèque nationale, avec la numérotation continue des livres), René, Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry. Tout le reste est imitation : aucune autre phrase ne doit être citée comme étant de lui.
Ce texte a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle, à partir des fiches du site. Des erreurs ont pu s'y glisser : signalez-les en commentaire, elles seront corrigées.
L'auteur du site

Je m'appelle Rémi Vernier. Mon métier n'a rien de littéraire : je suis responsable des opérations de cybersécurité dans un grand groupe international, et je tiens sur remivernier.com un blog technique consacré à l'identité, à la sécurité et à l'intelligence artificielle. J'ai aussi un site de photographie, remivernier.com/photos ; plusieurs des photographies de ce site, à Combourg, à la Vallée-aux-Loups ou à Ussé, sont de moi. Chateaubriand, et la période de l'histoire qu'il a traversée, sont pour moi une passion.
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