Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie · Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 4 juin [1823], Paris
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Paris, 4 juin [1823].
Saurez-vous qui vous écrit? Reconnaitrez-vous cette écriture que vous n'avez pas vue depuis tant d'années? l'ai été si malade, si près de mourir, je suis encore si souffrante, qu'il faut être indulgente pour moi. Il ne faut rien reprocher à ceux que la disposition de leur âme a portés à se détacher de tout. Ce découragement n'arrive que quand on souffre beaucoup, quand on trouve qu'on n'est bon à rien, qu'on ne peut ni donner du bonheur, ni en recevoir. Vous me direz : mais pourquoi m'écrivez-vous ? Parce que j'ai été tentée cent fois de le faire, - parce que je n'ai jamais vu de vos compatriotes sans leur parler de vous ; parce que le souvenir de votre bonté pour moi est toujours resté au fond de mon cœur et que je me suis toujours reproché de ne pas vous aller chercher et de ne pas vous dire que cette bonté m'était toujours chère. Je vous le dis à présent, et pardonnez-moi de ne pas l'avoir fait plus tôt. Donnez-moi de vos nouvelles ; dites-moi que je ne suis pas devenue tout à fait étrangère pour vous et que, malgré la séparation à laquelle nos destinées nous condamnent, vous vous souviendrez encore quelquefois du temps que nous avons passé ensemble. C'est là tout ce que je veux vous demander et ce que mon cœur et presque ma conscience ont besoin que vous m'accordiez.
CI. d.
Andilly, 25 septembre 1823.
Je ne veux pas regretter ce qui a renouvelé notre correspondance; et cependant, de si loin, je crains que vous ne vous soyez fait une idée inexacte de ce que je vous ai dit. Mon cœur seul a été blessé, l'a été profondément, mais le monde n'a point le droit d'accuser celle qui m'a causé cette peine. A l'extérieur, rien ne paraît, et tout le reste de la vie se passera ainsi, car les torts qui viennent des sentimens sont sans ressource et sans remède. Ma chère, chère Clara me reste, elle loge avec moi, elle m'a soignée, consolée, je dois la vie à sa tendresse, et le Ciel l'en a récompensée. Son mari est aussi bon qu'elle, et ils ont deux enfants charmants. Voilà mon intérieur ; et sans cette pensée déchirante qui ne me quitte jamais, - cette douleur dont rien ne peut me consoler, - je serais heureuse, mais je ne le suis point.
• Donnez-moi donc votre amitié, votre pitié, et ne pensez jamais à moi comme à une personne brillante et heureuse.
Je vous écris d'une petite maison de campagne, dans la vallée de Montmorency, où je passe les étés. Elle est à peu près grande comme Chaumière ; je l'ai fait bâtir à côté d'un bouquet de futaie qui me fait de l'ombre, et dans une vue admirable, même en pensant à celles de Suisse. Je n ai pu prendre sur moi de retourner à Ussé depuis tous mes chagrins. J'ai peur des souvenirs que je trouverais là. A Andilly, il n'y en a point, puisque tout est neuf. J'ai été longtemps sans m'y attacher; ce n'est que de cette année que je m'y suis plu. A Paris, je reste toujours chez moi. Depuis que je ne suis plus obligée de mener Clara dans le monde, je n'y suis plus retournée, mais j'ai toujours quelques personnes le soir chez moi et cela fait de la conversation. C'est le seul plaisir auquel je puisse prendre; j'ai des amis aimables et qui vous plairaient. J'aimerais à vous voir dans ce petit cercle où vos cousins Pictet ont bien voulu venir plusieurs fois. Faut-il donc renoncer à vous voir jamais ici? Je voudrais vous dire que j'ai des chances de vous aller chercher en Suisse, mais je ne l'espère pas. Je suis toujours souffrante et si affaiblie que je ne puis supporter la moindre fatigue. Le voyage de Paris à Andilly, qui est de 4 lieues, est le bout de ma force. Je crois bien que si j'étais une fois arrivée, l'air vif de vos montagnes me ferait du bien ; le plaisir de me retrouver avec vous m'en ferait encore plus. Mais les difficultés me font peur; moi qui n'en trouvais à rien autrefois, j'en trouve à tout : et quand ce n'est pas la peur qui me tient, c'est le découragement qui me glace. A quoi bon ? A quoi bon? C'est ce que je me dis perpétuellement. Voyez, ma chère Rosalie, quel pauvre débris est venu se rappeler à vous. Ne valait-il pas autant me laisser oublier? Vous ne voulez pas que je le croie, et je vous en remercie, car l'affection me fait encore du bien, et c'est la seule chose qui m'en fasse.
Parlez-moi de vous comme je vous ai parlé de moi. Qu'avez-vous fait pendant cette longue absence ? Que faites-vous encore? J'envie Mme d'Arlens de s'être emparée de vous. Je ne l'ai point oubliée, ni ses filles. Vous m'aviez parlé du mariage de l'une, et l'autre, est-elle mariée aussi ? Etaient-elles ses filles ou ses nièces? Parlez-moi de vous, d'elles, de la vie que vous menez. Votre herbier est-il fini? Mais, quel blasphème! Est-ce qu'un herbier finit jamais ? Mme de Montolieu est-elle à Lausanne ? Vous souvenez-vous de la visite que nous lui fîmes et de cet orage qui me fit tant de peur? Je vois encore ces beaux nuages entassés sur le mont Blanc et les Alpes au delà du lac, - et les éclairs, - et le soleil couchant au milieu de tout cela que nous voyions en revenant dans cette calèche ? Il me semble que c'était hier.
Adieu, ma chère Rosalie, écrivez-moi. Ne laissons plus rompre cette chaîne, même si nous devons ne plus nous revoir.
Paris, 28 octobre [1823].
Est-il possible que je me sois privée si longtemps du plaisir que je viens d'éprouver en lisant votre lettre, en retrouvant cette analogie d'idées et de sentiments qui avait fondé notre amitié et qui aurait dû la conserver toujours ? Je suis coupable, je le suis envers vous, je le suis envers moi-même, vous m'auriez fait du bien, mais rien ne pouvait m'en faire. J'ai été trop malheureuse. Ne
jugez pas ces peines ; il faut être mère pour les sentir et peut-être peu de mères pouvaient souffrir comme je l'ai fait. Il fallait qu'il se joignit à mes peines la vivacité d'affection, la force, la persévérance de caractère qui m'est particulière et qui a tant ajouté à mes chagrins parce que je ne pouvais me décourager. J'espérais toujours et j'étais toujours trompée. Ce qui m'étonne, c'est de vivre encore. — Mais ne parlons plus de cela; il n'y a pas de remède. Je ne conteste pas ce que vous dites : on ne peut exiger qu'on soit autrement qu'on est; sans doute; mais c'est qu'on soit ainsi, qu'on se soit fait ainsi qui est la douleur. C'est d'avoir vu une influence étrangère altérer peu à peu le caractère que j'avais formé, les goûts, les sentiments, les opinions que j'avais placés dans ce cœur qui n'est plus celui qui comprenait le mien. Ma chère Rosalie, la douleur, c'est de chercher l'être qu'on aimait et de ne plus le retrouver, et rien ne peut consoler de cette douleur. L mort du moins laisse l'espérance de se réunir un jour à ce qu'on aime, mais le changement des cœurs sépare pour l'éternité tout entière. Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas assez guérie ni assez calme pour que ce triste sujet ne me fasse pas toujours mal.
Je vous remercie des détails que vous me donnez sur vous, et je suis triste que vous ignoriez ainsi tout ce qui me regarde. Je croyais qu'Alexis de Noailles, qui me donnait tous les ans de vos nouvelles, vous parlait aussi de moi.
Clara s'appelle la duchesse de Rauzan et a épousé le marquis de Chastellux, qui, en l'épousant, a pris le nom de Duras et le titre qui appartiendrait à notre fils aîné. Il le remplace, il est bon, aimable, plein d'esprit et de capacité. Il occupe au ministère des Affaires étrangères la seconde place sous M. de Chateaubriand, celle qu'avait M. de Rayneval. Il a toujours été dans la diplomatie; il a deux enfants, une fille et un fils, et Clara est grosse. Ils logent avec moi, et Clara, par ses soins, sa tendresse et sa conduite parfaite, fait la gloire et la consolation de ma vie.
Non, ma chère Rosalie, M. de Chateaubriand ne m'a point abandonnée. Son amitié m'a toujours été fidèle et la mienne l'a suivi dans toutes ses fortunes, Depuis quinze ans je le vois tous les jours ; il n'a jamais cessé de m'être attaché, et son affection est aussi une consolation dans ma vie, un adoucissement à mes peines. Mais un des résultats d'une grande douleur, c'est d'empêcher de jouir de ce qui nous reste : on a perdu la sécurité, on n'ose s'appuyer sur rien, et cela suffit pour tout gâter.
Ma vie est peu variée parce que je reste chez moi; la certitude de me trouver y attire les personnes qui aiment la conversation et une société sûre et tranquille. Je recherche et j'aime les personnes distinguées par l'esprit ou par le caractère, et, comme je hais les pinions exagérées et violentes je vois des gens que ma position éloignerait peut-être de moi, autrement. Il serait trop
long de vous nommer tous ceux que je vois. M. de Humboldt est un des hommes que je vois le plus souvent, et, si ce n'était trop me vanter, je vous dirais qu'il a de l'amitié pour moi. Je vois M. Cuvier, M. Villemain, M. de Talleyrand, enfin la plupart des hommes distingués qui sont à Paris. En femme, je vois tous les jours Mme de Sainte-Maure, l'amie de mon enfance, dont je vous ai sûrement parlé autrefois ; puis je vois'encore bien d'autres femmes que vous ne connaissez point. Tous les soirs, depuis neuf heures jusqu'à minuit, j'ai un petit cercle dont le fond se compose des mêmes personnes et où il y a toujours de la conversation. C'est depuis quatre ans que j'ai renoncé à sortir, après une rechute de mes affreuses souffrances, - qui a duré près d'un an, - et qui avait interrompu toutes mes relations de société. Je ne voyais plus alors que Mme de Sainte-Maure, M. de Chateaubriand, deux ou trois amis à Paris. Mais le monde me fatiguait tant qu'à cette époque j'ai passé huit mois de ‚suite à Saint-Cloud pour l'éviter. - Vous me direz qu'à tout prendre c'est là une existence agréable et qui serait du choix de bien des gens. Cela est vrai, et je l'apprécie, mais une grande peine empoisonne tout, même les plaisirs de la vie sociale. On se distrait, on vit, et c'est beaucoup que de vivre, - mais, le bonheur, ce repos de l'âme et du cœur, ce bien-être moral qui fait que la vie elle-même est une jouissance, - on ne le connaît plus.
Je vous ai parlé de moi bien longuement. Vous l'avez voulu. D'ailleurs, il faut bien que je me remette au courant avec vous. Je jouis de vous avoir retrouvée, j'avais du remords d'avoir laissé s'interrompre cette amitié que la reconnaissance comme l'affection devait me faire conserver; ce tort me pesait ; il me semble que je me raccommode avec moi-même en vous écrivant et que je vous rends ce que je vous retenais injustement depuis si long-temps. Si nous nous voyons jamais, vous me pardonnerez, vous comprendrez qu'il y a des situations où tout disparaît, où rien ne semble plus mériter qu'on s'en occupe. J'ai connu cet affreux désespoir, et je m'étonne, en me rappelant ce que j'ai souffert, que ma raison y ait résisté. C'est à Clara que je le dois ; c'est sa tendresse et ses soins qui m'ont sauvée. - Aimez-la donc, car c'est un ange.
Adieu, ma chère Rosalie; écrivez-moi, parlez-moi de vous, et ne craignez plus les négligences de cette « belle dame de la cour si maniérée, si affectée et si brillante ». Je vous permets les vers, mais pas les satires.
CI. d.
Soit pour la révélation du sentiment blessé et en perpétuelle révolte, soit comme force de réfutation, il me semble que ces lettres, si belles d'intime analyse et d'émotion, se suffisent. Ce qui ajoute à la preuve, et rend suprême l'évidence, c'est l'opposition que, sans y penser, Mme de Duras institue entre M. de Chateaubriand et Félicie : le contraste ne saurait être plus accusé, plus accusateur. Elle déclare que M. de Chateaubriand lui a été toujours fidèle, qu'elle le voit tous les jours; que son affection la console et adoucit ses peines. La cause de ces peines, ce n'est donc pas lui.
A l'appui de ces premières confidences, en voici d'autres, et, cette fois, l'ouverture est complète ; le cœur se vide à fond, tout y passe. Il n'y a plus de secret ni pour Rosalie de Constant ni pour nous.