Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme de la Tour du Pin → Mme de Duras, 25 juillet 1813, Amiens
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Amiens, 25 juillet 1813.
Je suis sûre, chère amie, que vous êtes dans vos grands rugissements de ce qu'il y a des siècles que je ne vous ai écrit. J'ai été dans un de mes plus grands accès de spleen, et j'y suis encore. Le temps a sur moi un empire surprenant. Quand il pleut sans cesse, et cela depuis deux mois, je suis triste à périr; je me mettrais dans un trou, je crois que personne au monde ne m'aime, que je suis un être oublié, rejeté sur la terre, je prie Dieu de m'ôter de semblables pensées, mais il ne m'exauce pas, et cette maladie, car c'en est une, à laquelle je préfèrerais la fièvre, la goutte, etc., me rend la plus malheureuse personne de la terre. Je crois entre autres choses que je vais devenir folle ou imbécile; j'ai une oppression affreuse, le cœur me bat et j'ai la tête lourde, mes idées sont toutes brouillées, et il y a plus d'une personne à Charenton plus sage que moi. Cela, ma chère, est encore pis que vos obstructions, ou, pour mieux dire, c'est la même chose ; car je suis persuadée que j'ai aussi des obstructions.
Ce qui m'a aussi empêchée de vous écrire, c'est que votre dernière lettre était sèche et glacée, elle m'a comprimé le cœur et j'y ai vu ce dont je suis menacée depuis longtemps, c'est que M. de Ch[ateaubriand] en viendra à ses fins et que vous ne m'aimerez plus. Je suis fermement persuadée que c'est une des choses du monde qu'il désire le plus, et il a bien raison ; il ne m'aime pas, et il sait bien pourquoi; il ne se soucie pas que vous m'aimiez ; nous nous livrons combat dans votre cœur ; il est bien plus adroit que moi, mais je suis comme ma sainte Luce1; il a beau mettre tous ses attelages pour me sortir de ma place, il ne peut y réussir, jusqu'à présent du moins2. Mais depuis quelque temps, vous commencez à lui donner raison, et si une fois vous cédez un peu, je suis perdue pour le moment, car quand il vous persuaderait que vous ne m'aimez plus, ne le croyez pas, chère amie. Vous allez penser que ma folie me tient de vous dire tout cela, et peut-être en est-ce un petit coin, mais au moins est-il bien certain que si je perdais votre amitié (je dis celle qui est au premier rang, car, dans cette possession-là, je veux tout ou rien), je ne sais pas ce qui me resterait. Je pense quelquefois que M. de Chateaubriand me regarde comme cette ennuyeuse fée Logistille, dans l'Arioste, qui détruisait tous les enchantemens ; il ne faudrait pas que j'allasse à la Vallée, de peur que je ne la rendisse un désert comme le jardin d'Alcine. Au reste, je rencontre ici des passions incroyables pour lui; des femmes qui ne l'ont jamais vu et qui voudraient une relique de lui, une ligne, un mot de son écriture.
1. Henriette Lucy de Dillon, marquise de La Tour du Pin-Gouvernet. ↩
2. Allusion à la légende de sainte Luce. ↩
A propos de cela, j'ai été l'autre jour à la campagne dîner chez Mme de Courtebonne : c'est une de ces femmes qui se trouvent obligées de s'ennuyer à la mort à la campagne et à qui il faut un jardin anglais : elle n'est pas bien sûre d'être du meilleur goût, et cette incertitude cruelle la jette dans des phrases etdans des bavardages, dans des explications sans fin, c'est comme ces gens qui veulent faire leurs preuves pour entrer dans un ordre de chevalerie. Elle est dans la plus profonde admiration de ce que je puis me résoudre à habiter Amiens, et ne revient pas de sa surprise de ce que je ne laisse pas là mon mari et mes enfans pour aller à Paris. Elle parlait de vous avec une familiarité qui a failli me porter aux dernières extrémités ; comme si c'était votre amie intime, elle me disait en me parlant de vous : une femme de votre connaissance. Ah ! la sotte femme! Ses filles sont assez gentilles, mais elles se croient aussi obligées de s'ennuyer parce qu'elles sont à 25 lieues de leurs petites amies. Cécile ouvrait de grands yeux de tous ces airs. Cette chère petite est devenue ma société, mon amie, ma compagne, depuis le mariage de sa sœur; cela l'a vieillie de dix ans; il me semble qu'elle en ait vingt-cinq avec tous les charmes de l'enfance; elle est si raisonnable, si spirituelle! Elle ne néglige rien, elle pense à tout, et ne dit jamais un mot qui ne soit juste. C'est une enfant adorable pour le caractère, pour l'esprit, pour le cœur, je ne lui sais pas un défaut, et cela me fait peur; elle est trop bien ; si vous la voyiez avec son père, vous en seriez touchée : son attention toujours constante pour tout ce qui lui plaît, l'envie qu'elle a de le distraire, de l'amuser aussi ; aussi il en est tout à fait fou, il ne peut plus se passer d'elle. Charlotte est enfin partie hier de Bruxelles pour s'acheminer vers Amiens. Il y a trois mois qu'elle est mariée, et la voilà grosse de deux ; elle souffre un peu, mais on m'a mandé qu'elle était fort embellie de sa grossesse ; elle a parfaitement réussi dans sa nouvelle famille, il me revient cent choses agréables sur sa conduite, son excellent maintien, ses soins pour sa belle-mère, à laquelle il n'est pas toujours très aisé de plaire, et qui est fort capricieuse. Elle m'a écrit des lettres charmantes. Vous saurez, chère amie, et vous savez déjà quels délices pour le cœur d'une mère que de voir louer son ouvrage et de voir réussir sa fille. Votre chère Félicie vous donnera ce bonheur-là ; on dit, et c'est Mme de Béarn qui m'a dit cela, que Léopold est très amoureux, que Félicie a fondu toutes les glaces de son cœur. J'en suis ravie. On m'a dit aussi que Mme de Talmont] allait bientôt mourir, cela est-il vrai? Ah ! j'en serais vite consolée! Parlez-moi donc du jour de cette noce, du trousseau, des broderies, etc.. S'il était d'usage, à Paris comme en Belgique, de s'enfuir avec son mari, j'irais me mettre sur le chemin pour voir cette chère Félicie, mais je crois que ces vieilles dames feraient de beaux airs. Au lieu de cela, il leur faudra savoir par le menu tout ce qui se sera passé. Ma tante sait à une syllabe près tout ce qui s'est passé entre Alfred et Léontine : cela m'est odieux. Adieu, chère amie, adieu. Écrivez-moi donc et je vous écrirai. J'ai besoin de savoir comment et combien vous m'aimez. Mon pauvre cher est encore en tournée. Vous ne savez pas qu'il y a cinq fleuves dans le département de la Somme, qui, à cux cinq, ne sont pas gros comme votre Indre et qui de plus sont marécageux, donnent la fièvre, et qu'on veut dessécher tout cela. Et voilà où il est, parce que s'il n'y allait pas à présent, il y faudrait aller plus tard, et qu'il y aurait la fièvre. Je suis toute seule avec Cécile et Aymard ; ils sont bonne et gentille compagnie. Je les aime à la fureur, et mon cher Humbert! Vous reconnaîtrez bien là le chevalier] de Tuisy : il aimait l'ancien sous-préfet de Sens ; il voulait qu'Humbert logeât dans la maison qu'il laissait ; Humbert1 s'est logé pour la moitié moins ; voilà le chevalier] désespéré ; il lui recommande depuis le commis jusqu'à la blanchisseuse.
1. Ce fils, de si belle espérance, mourut à la fleur de l'âge, tué dans un duel. ↩