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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme Swetchine → Mme de Nesselrode, 30 octobre [?] 1829 [1826]

Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)

Mme Swetchine → Mme de Nesselrode, 30 octobre [?] 1829 [1826]

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 494 · chapitre 453 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

30 octobre [?] 1829 [1826].

Je vous disais, dans ma dernière lettre, que j'espérais prolonger jusqu'à novembre ma paisible solitude; mais la nouvelle que j'ai reçue du terrible accident de Mme de Duras m'a bientôt fait changer de projet. Dans une nuit qui suivit un jour où elle n'avait pas été plus mal qu'à l'ordinaire, Mme de Duras voit disparaître tout à coup la lumière d'une lampe placée près d'elle ; elle se retourne et l'aperçoit de nouveau ; l'œil et la joue tournés du côté de la lampe avaient été paralysés ; la cécité de l'œil était complète. Vous pouvez juger de l'anxiété et de l'épouvante d'un tel moment. Les secours les plus prompts et les plus efficaces lui furent administrés ; l'œil parut reprendre ses fonctions, mais si imparfaitement qu'aujourd'hui encore il peut à peine discerner le contour des objets. Comme s'il n'y avait pas assez de périls dans une si terrible menace, notre inquiétude est condamnée à se porter encore sur d'autres points. Les médecins pensent que cet état n'est que sympathique avec l'état intérieur, et c'est surtout une lésion organique qu'ils paraissent redouter. L'autre jour, pour quelques cuillerées de purée de chicorée, elle a été comme sur la roue pendant six ou sept heures. Ajoutez à cela des nerfs dans un état d'irritabilité continuelle, un abattement complet et des faiblesses qui sont comme des crises au milieu d'un état qui paraîtrait incapable de les supporter. Son changement seul motiverait toutes les craintes, on peut l'appeler une destruction. Eh bien! au milieu de tout cela, dès que notre si chère amie se sent un peu mieux, elle marche, fait le tour de son jardin, et je l'ai vue prolonger sans inconvénient sa promenade pendant un quart d'heure.

Au moral, c'est de même: son silence, sa profonde préoccupation font place à l'expression la plus tendre et la plus expansive ; elle cause un peu alors et reprend ce sourire si spirituel et si bienveillant qui donne tant de charme à sa physionomie. Je suis profondément frappée de la manière touchante et religieuse dont elle accueille ses maux et le danger qui la menace. Les premières paroles qu'elle m'ait dites sont qu'elle regarde l'état où elle est comme inguérissable, comme une sorte de transition de la vie à la mort; qu'elle y voit également un avertissement de Dieu, et que tout ce qu'elle désire est de le mettre à profit : enfin, il est impossible d'aborder les idées les plus graves et les plus solennelles avec plus de courage et de véritable force de tête. Quelle immense consolation la bonté de Dieu nous donne ! Mais aussi combien l'attendrissement est plus douloureux quand, faisant un retour sur soi-même, on a toute la mesure du bien qu'on est menacé de perdre ! Ceux qui ne connaissent que superficiellement Mme de Duras peuvent n'avoir pas attendu d'elle les preuves qu'elle donne aujourd'hui de la véritable supériorité de son âme. Pour moi, ma bien chère amie, il n'entre pas une idée de surprise dans ma triste joie. Le monde et la vie pouvaient faire trop de bruit autour d'elle, mais la rectitude de son intelligence devait l'emporter sur tout, et Dieu produire en elle tous les bienfaits de sa grâce, en s'emparant de ce dévouement passionné qui fait l'essence de son caractère. J'ai vu encore, dans le monde qui ignore en partie ces détails, des gens persuadés que Mme de Duras était en proie à toutes les angoisses d'une pleine révolte contre la mort, et qu'elle en éloigne l'idée. On se la représente dans les emportements d'une imagination quine sait pas se soumettre; et moi, avec bien d'autres, pouvons certifier qu'il est impossible d'être plus dans la vérité, d'oser l'envisager avec plus de fermeté et de douceur. Cette lutte même si naturelle entre l'instinct de l'existence et la crainte du terrible passage, paraît avoir cessé ; la résignation a tout surmonté en ôtant à la tristesse tout ce qu'elle en dévore et détruit. Mon inquiétude est bien grande, chère amie, mais elle a ses vicissitudes d'espoir; quelquefois je suis abattue, quelquefois aussi je me dis que j'exagère le danger, et que maint exemple devrait me rassurer.

Il est impossible d'être plus soigneuse, plus attentive, plus charmante que Clara pour sa mère ; je me suis attachée à elle doublement pendant cet intervalle et mon séjour à Saint-Germain. C'est une des meilleures et des plus intelligentes mères que je connaisse, la femme la plus tendre, et aujourd'hui on dirait qu'elle est fille seulement, tant elle se consacre exclusivement à sa mère. Mme de la Rochejaquelein a été retenue par une maladie qu'a faite sa belle-mère1.

1. Madame Swetchine, par M. de Falloux. ↩