Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Chateaubriand → Mme de Duras, 30 août 1821, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Paris, ce 30 août 1821.
Votre petite lettre de Domo d'Ossola m'a fait grand plaisir. J'étais en peine de ce passage du Simplon. Enfin, vous êtes en,
Italie ! J'avais remarqué comme vous cette colonne brisée. Vous aurez retrouvé l'arc projeté à Milan. On dit qu'on l'achève, mais qui peut achever ce que le bras qui fendit les rochers a commencé? Et mon avenue de tulipiers ? C'est encore de lui. Je vous en ai déjà demandé des nouvelles dans ma lettre que vous aurez trouvée à Milan. Je n'ai point vu Gênes où vous êtes. J'ai toujours l'arrière-pensée de faire une dernière course à Rome, mais quand et comment? A mon âge, les projets sont des folies. Je n'ai point quitté ma rue d'Enfer où je travaille trop pour ma santé. Si jamais je puis ne rien faire, je crois que je serai l'homme le plus heureux du monde. Je ne sais si l'air de l'Italie vous fera du bien, je compte encore plus pour vous sur le mouvement et la distraction du voyage. Vous aviez envie de voir l'Italie du moyen âge ; je vous avais conseillé d'aller jusqu'à Florence et de revenir par les belles routes de la côte qui n'étaient pas faites de mon temps. Si vous êtes allée tout droit de Milan à Gênes, le chemin sera trop court. Enfin, vous me donnerez de vos nouvelles. Ce sera déjà quelque chose quand je saurai que vous êtes rentrée en France et que vous vous rapprochez de nous. Vous aurez vu nos vieux amis à Turin et à Gênes. Ils sont heureux d'être à l'abri de nos ennuis politiques.
Je ne puis vous dire ce qui se passe à Paris. Je n'en sais rien du tout. Pourtant il est arrivé 6 sauvages du Missouri, et ils sont conduits par un M. de Launay qui se trouve avoir été mon premier compagnon d'enfance à Combourg1. Voilà encore une des bizarreries de ma vie. Revenez, vous savez que je vous ai prédit que vous resteriez trente ans après moi dans ce triste monde. Je n'ai pas entendu parler de Frisell. Valery est parti pour vous rejoindre avec ses jambes de sept lieues, et il ne s'embarrasse pas plus des Alpes que de Montmartre.
1. Voir Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 81, 82, édition Biré. ↩