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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)

Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand

Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 160–161 · chapitre 109 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Il est poussé à bout. » Oui, vraiment, poussé à bout par le ministère, plus particulièrement par Decazes et par l'ancien ami Pasquier. Un de ses domestiques avait été acheté par la police ; et désormais le métier de ce serviteur consistait à espionner son maître, à rapporter qui il recevait, ce qui se disait chez lui, ce qu'on lui écrivait, ce qu'il écrivait lui-même. Un jour, ce vendu prétendit avoir trouvé sur le bureau de M. de Chateaubriand une lettre qui prouvait une conspiration et qui contenait les noms des conspirateurs. Chateaubriand était complice. Pasquier le déclare avec une conviction absolue dans ses Mémoires. « Autre preuve de complicité », ajoute-t-il, « M. de Chateaubriand prit la défense de Vitrolles » auteur d'une certaine Note secrète qui se rattachait au complot. Des poursuites furent intentées. Justement indigné de la trahison installée policièrement à son foyer et de l'ignoble accusation portée contre lui, Chateaubriand élève sa grande voix. Les Remarques sur les affaires du moment, datées de Paris, 31 juillet 1818, sont comme un long et furieux rugissement.

« ... Deux, trois colonels devaient échelonner leurs régiments, de Saint-Cloud à Vincennes, le jour où un crime devait être commis. En conséquence de ces infâmes calomnies, le juge se trouva forcé d'envoyer un mandat de comparution à l'un de ces colonels, afin qu'il vienne déclarer ce qu'il pourrait savoir d'une conspiration contre le roi. Ce brave militaire reçoit le mandat l'anniversaire du jour où son père et son grand-père périrent les premiers pour la monarchie !

« Qu'un autre colonel [La Rochejaquelein ] ne prétende point en appeler aux cendres de ses deux frères, qu'il ne vienne point montrer sur son visage les blessures qu'il obtint au service de la patrie, ni, sur son corps, celles qu'il reçut pour son roi dans les Cent-Jours ; qu'il cesse d'étaler l'orgueil d'un nom qui représente l'honneur de la vieille France et qui reste comme un immortel débris d'un grand naufrage. Il est un conspirateur contre le Roi! Il devait... Je n'oserais achever le blasphème dans ce pays qui voit encore les ruines des chaumières de la Vendée... Sous le voile de l'anonyme, calomniateurs sans périls et par conséquent doublement lâches,... ils osent tout, excepté signer leur nom, ce qui prouve au moins qu'ils rougissent de quelque chose. «

« Avant d'aller plus loin, je demanderai à ceux qui donnent si facilement des brevets de conspirateurs aux meilleurs serviteurs du Roi, s'ils sont eux-mêmes des hommes si fidèles? N'ont-ils jamais abandonné Bonaparte? N'ont-ils point, pendant les Cent-Jours, manqué à d'autres serments? Où étaient-ils alors ? Etaient-ils à Gand, dans la Vendée, sur les bords de la Drôme? Quelles places occupaient-ils? Vous qui osez nous appeler des conspirateurs, héritiers de tous les gouvernements de fait, êtes-vous bien descendus dans le fond de votre conscience? Au mot de trahison, ne devriez-vous pas rougir? Quand vous accusez, ne vous condamnez-vous pas? Vous parlez de Biron ? Ah ! du moins, il avait servi longtemps son maître avant d'être coupable, et vous, vous n'avez jamais su que trahir les vôtres... »

Voilà pour Decazes, Molé, Pasquier, et autres ministres.

« Jugez ce qui sortira de sa plume lorsqu'il ne ménagera plus rien. » En effet ! S'il ne ménage plus rien, dans les Remarques publiées en brochure, et bientôt dans les articles du Conservateur, il est juste de ne pas oublier à quelles ignobles provocations il s'était vu contraint de répondre. Lui du moins frappait en face, en plein soleil, et visière levée. Mais eux? Ils achetaient ses domestiques, les transformaient en espions, et leur enjoignaient de fouiller dans ses papiers : avec ce système, ils arrivaient à ce beau résultat qu'on leur remettait aux mains des pièces fabriquées.

« Il écrit dans le lieu où l'on a les opinions les plus exagérées. » Quel lieu ? A Montboissier? A Montgraham ? A Noisiel? Lui-même semble répondre dans ses Mémoires :

« J'étais à Noisiel dans l'été de 1818, lorsque mon libraire me vint voir. Je lui fis part de l'idée qui m'occupait. Il prit feu, s'offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les frais. » L'idée qui l'occupait, c'était de fonder un journal royaliste, le Conservateur. Or c'est à Noisiel, chez la duchesse de Lévis, que turent rédigés les premiers articles : ils sont en effet des plus vifs et ne ménagent personne dans le camp ministériel. Les billets suivants à la duchesse de Duras se rapportent à la création et à l'apparition de ce journal que Chateaubriand allait illustrer.

Je suis désolé, mais cela m'est tout à fait impossible; je décide aujourd'hui la grande question du Conservateur et je dine pour cette affaire capitale avec les intéressés. Demain, j'aurais été à vos ordres. Tâchez de retenir Mme de N... jusqu'à lundi. Vous pouvez tout ce que vous voulez.