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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme de la Rochejaquelein → Rosalie de Constant, 21 janvier, à Nice [1828]

Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)

Mme de la Rochejaquelein → Rosalie de Constant, 21 janvier, à Nice [1828]

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 520–521 · chapitre 487 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

21 janvier, à Nice [1828].

Ah ! Mademoiselle, dans quel moment m'est parvenu votre charmant dessin et ce que vous avez bien voulu écrire sur le revers de si touchant ! Cet ormeau, appui du lierre, l'orage l'a enlevé sans pitié ! Ma pauvre mère, mon excellente mère, qui a tant souffert, elle a fini comme un ange, elle s'est reposée doucement dans le Seigneur. Toutes ses craintes de la mort ont disparu dans cette maladie ; elle a tout prévu, elle a vu arriver avec une résignation et un courage admirables ce moment si cruel qui la séparait de ses plus chères affections ! Il faut remercier Dieu de tout, a-t-elle dit. Elle répétait qu'il lui avait fait une grande, grande grâce de lui envoyer une maladie pour pouvoir se préparer à mourir, elle qui avait toujours tant redouté une mort subite!... Aurai-je le courage de vous retracer tous ces tristes détails? Une inflammation affreuse est venue se joindre à tous ses maux ordinaires, elle ne voulut croire d'abord qu'à une violente attaque de rhumatisme. Elle se refusa à toute espèce de remèdes, de sorte que le mal empira avec une promptitude extrême. J'avais quitté ma pauvre mère le 30 septembre lorsque Clara fut arrivée, elle avait eu quinze jours beaucoup meilleurs. J'emportais l'espérance que ce bel hiver lui ferait du bien et que ma sœur la ramènerait au mois de mars. Hélas !... Elle vous a mandé hier comment arriva le contraire... Quelques imprudences de régime ont hâté le mal. Nous savons, depuis notre perte, qu'il avait de profondes racines. Les lettres alarmantes que nous recevions à Paris m'ont ramenée ici avec mon mari presque sans m'arrêter, la Providence a permis que je trouvasse encore ma mère. Elle a conservé toute sa tête, tout son esprit présent jusqu'à la fin, et, s'exprimant par signes quand sa faiblesse et de nombreux aphtes sur la langue lui ont rendu presqu'impossible de parler, elle cherchait encore à nous sourire, Mademoiselle, et à nous serrer les mains. Elle levait les yeux au ciel et serrait la main d'un saint ecclésiastique qui l'a consolée dans toute sa maladie. Elle a demandé à recevoir les sacremens, puis l'extrême-onction. Elle s'est occupée de faire du bien pendant ses souffrances aiguës comme pendant les années de douleurs lentes qui les ont précédées. Elle en reçoit sans doute la récompense, et cette pensée, si elle ne peut consoler, adoucit du moins l'amertume de nos regrets! Vous lui étiez si attachée, Mademoiselle, que vous la pleurez ainsi que nous, j'en suis sûre. Elle vous a dû quelques jours bien doux et qui lui avaient fait du bien. Lausanne est le seul lieu dont elle parlât souvent avec le désir d'y séjourner. La paix et l'affection étaient les besoins de son âme; mais elle a trouvé l'une bien plus parfaite que celle de cette terre, et l'autre, ne la conservera-t-elle pas à jamais dans le cœur de ceux qui l'ont connue?

J'espère qu'en souvenir d'elle vous nous donnerez quelquefois de vos nouvelles ! Veuillez parler de moi à l'aimable et sensible Mme de Cottens, au bon, au respectable M. Huber. Parlez avec eux de celle qui avait trouvé tant de charme à les voir.

Adieu, Mademoiselle, croyez aux sentimens qui m'attachent à vous, vous pouvez les apprécier par le souvenir qui en est le lien.

Duras comtesse de la Rochejaquelein.

C'est le 16 quelle nous a été enlevée, à six heures et demie du soir !

Nous partons demain, ma sœur et moi, pour Paris.

Les deux sœurs se peignent au naturel dans ces lettres.

Clara, plus impressionnable, s'y montre abîmée dans sa douleur. Elle s'exprime en phrases courtes, haletantes, et comme entrecoupées de sanglots. Elle ne songe pas à raconter, à renseigner, ou si peu. Sa lettre n'est que soupirs et pensées de deuil. Le papier doit porter la trace des larmes qu'elle n'avait pu retenir en s'adressant à l'amie de sa mère.

Félicie est plus maîtresse d'elle-même et plus contenue dans l'expression de sa douleur. Elle a pleuré; cela se sent ; peut-être pleure-t-elle encore ; mais elle ne parle de ses pleurs que très incidemment, et à propos de ceux que versera Rosalie. Ni gémissante, ni abattue, elle raconte en phrases bien faites et bien liées ; elle « retrace » avec une abondance et une précision de détails qui ne laissent rien à désirer, et d'ailleurs avec une sincérité d'expression qui prend, pour ainsi dire, mesure sur le sentiment et se modèle exactement sur lui. Son style est calme et franc, d'un tour noble et naturel, et d'une belle allure. Voilà bien Félicie.

Sa lettre laisse une impression favorable. Les griefs que l'on pouvait nourrir contre la fille, cause peut-être inconsciente de longs et mortels chagrins, ne tiennent pas devant le témoignage que sa mère lui rendit deux mois avant la crise fatale : Félicie a plus de calme [que Clara] dans le caractère, et celame faisait du bien. Ses « torts » s'effacent sous les sourires que la mourante « s'efforçait » d'adresser également aux deux sœurs ; dans les « serrements de mains » qui répondaient quand la faiblesse lui rendait impossible de parler ; dans les regards enveloppants de ses « beaux yeux », qu'ensuite « elle levait au ciel ».

Derniers regards au ciel : acte d'espérance et rendez-vous suprême. C'était l'adieu !

Une douloureuse sympathie s'attache à cette femme de la cour, qui aima tant le monde, le mouvement, l'esprit, le génie, la société, les nouvelles, la vie, reine de la conversation, et qui eut à souffrir tant et si longtemps avant de mourir.

Et l'on se prend à rêver sur la misère de notre commune destinée. Quelle est cette énigme? Joubert, le moraliste, ami de Chateaubriand, répondait : « Ferme les yeux et tu verras. »