Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme de la Tour du Pin → Mme de Duras, 28 janvier [1812], Bruxelles
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Bruxelles, le 28 janvier [1812].
Eh ! vraiment oui, chère amie, Pauline est grosse : elle m'avait bien recommandé de ne pas vous le dire avant qu'elle vous l'écrivît officiellement. Je lui avais arraché son secret, il y a un mois, parce que son père l'avait à peu près écrit à quelqu'un ici et qu'elle n'a pas pu mentir hardiment lorsque je lui ai écrit si positivement pour le lui demander. Je vous conjure néanmoins de ne jamais lui dire que c'est moi qui vous l'ai écrit, si elle ne vous l'a pas encore appris elle-même. J'avais gardé son secret avec une exactitude extrême, même envers mon mari, parce que je sais qu'il dit toujours les petits secrets. J'ai menti vingt fois et encore ce matin même à déjeuner envers un homme de ma connaissance intime qui m'assurait qu'on avait proclamé cette grande nouvelle hier au soir chez la douairière d'Arenberg. Mais Me de Trazégnies sort de chez moi, elle me dit que Mme de Bérenger a écrit elle-même son état à Mme de Lannoy d'Ursel sans lui demander le secret, et que celle-ci l'a dit à tout le monde; je me crois par là dégagée de mon serment et je me dépêche de vous en parler parce que j'ai eu ce secret au bout de ma plume dans mes deux lettres précédentes et qu'il me pesait horriblement. Je suis sûre que, de même que moi, vous regretterez de n'être pas à Paris pour voir le ventre de Pauline; c'est la chose du monde qui me plairait et m'amuserait le plus ; mais, ma chère, que pensez-vous de cette grossesse à 36 ans? Croyez-vous qu'elle accouchera heureusement ? Et si elle avait le malheur de ne pas conserver cet enfant? Quels cruels regrets ! Elle ne connaissait pas le bonheur d'être mère ; elle avait pris son parti ; maintenant qu'elle en a l'espérance, que serait-ce si elle allait la voir détruite1? Je suis fort tourmentée pour elle, et elle-même me dit que son cœur n'a pas encore ressenti la joie et qu'elle a de tristes pressentiments. Je désire vivement qu'ils ne se réalisent pas : je ne croyais pas m'intéresser autant à elle, mais cette circonstance me prouve que je l'aime. J'en suis bien aise, car je suis comme Mme du Deffand : j'ai peur de ne rien aimer.
1. Me de Bérenger accoucha d'une fille, Elisabeth, qui fut la comtesse Charles de Vogüé, et mourut le 2 septembre 1877 ; née le 29 juin 1812. M. le comte Arthur de Vogüé est le petit-fils de la comtesse Pauline de Bérenger. ↩
Ce que vous m'avez écrit sur cela, ma très chère, est exactement, et mot pour mot, ce que mon pauvre cher et moi en pensons1. J'ai été si frappée de la justesse de tout ce que vous dites là-dessus que je l'ai copié dans une lettre que j'écrivais à Humbert où je lui parlais de cet ouvrage; il ne veut pas me faire la grâce de le lire ; il est si plongé dans la littérature italienne qu'il ne veut lire autre chose qu'elle et du latin : il me disait dans sa dernière lettre qu'il avait été à Luques pour souhaiter la bonne année à la grande Duchesse, que c'était les Géorgiques à la main qu'il fallait faire ce voyage. Il aime tout ce qui est beau, il jouit de tout ce qu'il voit, et il est tout entier à ce qu'il fait. La grande duchesse a promis à son préfet qu'elle parlerait de lui dans le prochain rapport qu'elle fait tous les trois mois à l'Empereur lui-même. Sa correspondance est une véritable conversation, et ses lettres ne sont jamais plus éloignées que huit jours. Vous voyez que, lorsqu'on m'écrit, je suis très exacte à répondre tout de suite.
1. Les Lettres de Me du Deffand. ↩
Pauline me dit aussi que votre Walpole [Chateaubriand] ira vous voir au printemps. Pourquoi pas, chère amie ? Il me semble qu'il y aurait de l'affectation à le refuser; et je ne sais pas ce qu'il pourrait penser lui-même du danger que vous craignez. Néanmoins, s'il doit y en avoir, si votre tête vous fait redouter de vous retrouver avec lui dans la solitude de la campagne, ne vous y exposez pas, ma chère, ne me parlez plus de votre vieillesse. Mme du Deffand avait certainement de l'amour pour M. Walpole, et elle avait 70 ans; et moi, qui en aurai 42 dans huit jours, j'ai de l'amour dans ce moment même pour un jeune homme de 22. - Oui, ma chère, je suis folle d'un jeune homme de 22 ans, vous en rirez tout comme vous voudrez, mais je l'aime à la folie et je voudrais en faire mon... gendre ! N'en parlez à personne au monde, je vous en conjure, et croyez que, si je vous en parle, c'est le nec plus ultra de ma confiance en vous. On a beaucoup dit qu'il allait épouser Charlotte parce qu'il est attaché comme auditeur à la préfecture : ce bruit qui m'a causé du chagrin a même été jusqu'à Paris : je ne conçois pas comment il est né, parce qu'il n'y a encore rien eu de dit entre la famille et nous. Il n'y a que lui de garçon ; et il ne serait pas impossible qu'ils ne regardassent pas beaucoup à la fortune, mais que l'éducation, le nom, les entours et le cœur du jeune homme ne les décidassent. Je vous impose le secret le plus absolu avec tout le monde sans exception, et si vous en entendiez parler, n'en convenez pas, je vous en prie. Charlotte ne se doute pas qu'il a du goût pour elle ; mais je l'ai vu depuis longtemps, et vous ne pouvez comprendre encore, chère amie, l'espèce d'intérêt que l'on sent pour un jeune homme que l'on voudrait avoir pour gendre. Si j'avais senti à 20 ans, pour un homme, ce que je sens pour lui, j'en aurais été effrayée à juste titre ; le cœur me bat avec force quand il entre dans la chambre. J'épie tous ses mouvemens, et je suis plus habile que lui à démêler ce qu'il éprouve. Enfin, chère amie, j'ai un désir très vif de cette union, mais je n'ai encore que des espérances si vagues que je n'ose m'y fier : il ne pourrait mieux faire pour son bonheur, je le dis sans orgueil, ou avec orgueil, puisqu'on dit que j'en ai. Adieu, je vous aime de toute mon âme.