Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand · Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)
Chateaubriand → Mme de Duras, 16 août 1820, Dieppe
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Voir le fac-similé.
Dieppe, ce 16 août 1820.
Je suis ici depuis lundi. Cet air de la mer me fait un bien infini. Je passe mes jours à regarder ces flots qui nous ont vus naître : apparemment qu'on tient de son berceau comme de sa mère. Je suis allé revoir le château d'Arques, ce matin. J'ai cueilli un gros bouquet d'immortelles sauvages : elles avaient bien choisi leur sol. Mais les Henri, où sont-ils? Je vous dirai que je suis tout fier d'avoir retrouvé une preuve de mon ancienne mémoire. Dieppe est ma seconde garnison ; j'y étais en 89. J'ai reconnu jusqu'à la maison où je demeurais, le rivage où j'apprenais à faire l'exercice, et je me souvenais si exactement des ruines d'Arques qu'il m'a semblé que je les avais quittées hier. Et pourtant quel hier! Toute une monarchie a croulé, et moi, je ne suis bon qu'à finir.
Je ne serai pas longtemps ici. On m'a rendu trop d'honneurs, ce qui m'oblige à trop de visites. Et puis, c'est surtout le mouvement de la voiture qui me fait du bien. Je continuerai mon voyage le long des côtes et reviendrai à Paris par Fervacques et Montboissier. Je n'espère presque plus avoir ici une lettre de vous. Je meurs pourtant d'envie d'avoir de vos nouvelles. Si vous comptiez mon amitié pour quelque chose, vous seriez assurée de guérir. Jésus, fils de Strach, ne dit-il pas qu'un ami est la médecine du cœur ? Il a bien raison, et je vous dois le soulagement de beaucoup des peines de ma vie.