Livre III — Chateaubriand ambassadeur et plénipotentiaire · Livre III — Chateaubriand ambassadeur et plénipotentiaire (suite)
Chateaubriand → Mme de Duras, 11 novembre 1822, Vérone
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vérone, ce 11 novembre 1822.
Je vous écrirai demain une très longue lettre par le courrier français que nous expédierons avec des dépêches. Aujourd'hui je ne vous expédie qu'un petit mot par le courrier anglais qui m'a apporté hier votre lettre du 4.
Tous vos ragots sur Mme Mathieu de Montmorency] sont vrais, mais à moitié. Elle n'est venue qu'à Chambéry, où nous lui avons envoyé un courrier pour lui apprendre que le départ de son mari était différé. Mathieu ne quittera Vérone que le 18, et il est probable que le Congrès sera clos quinze jours après. Je compte donc être à Paris du 10 au 15 de décembre. Je vous parlerai à fond du Congrès dans ma grande lettre qui partira demain et qui vous arrivera peut-être aussitôt que ce billet. Reconnaissez-moi donc au moins la vertu de l'exactitude.
Hyacinthe est malade de toutes sortes de maux. Mais j'espère qu'il se guérira lui-même sans avoir recours aux médecins qui le tueraient peut-être : tant ils s'entendent peu sur le remède à lui donner !
Henri se porte toujours bien. Nous avons tous été souffrants d'un mal peu agréable pour un Congrès. Nous sommes tous guéris : on attribue cela à l'eau du pays. Jugez toutes les plaisanteries que feront sur nous les libéraux. En tête de la première page, se lit, encadré, ce post-scriptum] : le courrier anglais qui devait vous porter cette lettre n'est pas parti. Vous n'y gagneriez rien, et vous aurez tout à la fois.
Voici la grande lettre, datée du 12 novembre :
Vous voulez savoir tout du Congrès, chère sœur : il faudrait vingt conversations pour vous le faire comprendre. Tout se passe entre les chefs de cabinets ; nous autres, plénipotentiaires, nous ne savons rien que ce que nos chefs veulent bien nous dire. Nous n'avons eu encore qu'une séance; nous en aurons une seconde, cette semaine, où l'on nous dira ce qu'on a terminé des affaires d'Espagne. Après quoi Mathieu partira. Il n'est pas question d'Empereurs et Rois, on ne les voit pas. Ils n'ont été qu'une fois à un bal pour la fête de l'Impératrice. Il y a tous les soirs une réunion politique chez cette méchante créature, la comtesse de Liéven; on y chuchote, chacun dans un coin, ou bien M. de Metternich raconte tout haut la manière de faire des macaronis. On admire et on se couche. La conclusion de tout cela, direz-vous, est que je n'ai point de succès. Aucun assurément, mais point de non-succès. On me traite comme mes confrères. Le fait est que M. de Metternich a peur de moi ; c'est un homme médiocre, sans fond, sans vues, dont le talent consiste à amoindrir tout, à réduire à rien ce qui a l'apparence d'être quelque chose, et qui n'a d'empire que sur la faiblesse. Il est faux. Cela est d'obligation ; il est assez léger pour un Allemand : il fut à Lovelace, dans sa jeunesse, ce qu'il est à Mazarin dans son âge mûr. Il cherche à séduire tout ce qui l'approche, et, quand il ne réussit pas, il devient ennemi. J'ai joué la passion, mais apparemment que mon accent était faux. Il doit avoir pour moi tout juste l'éloignement qu'ont eu tous les ministres en France depuis sept ans : il est de la même race. Ses manières sont au reste assez agréables et il a retenu des airs et des imitations de M. de Talleyrand. Ce qui me désole, c'est que ce petit homme a pris de l'ascendant sur l'empereur de Russie. Il a attaqué le côté généreux de ce prince, et, par ce moyen, lui a fait faire cent sottises, de concert avec l'Angleterre, dans les affaires de Turquie. Alexandre s'en aperçoit quelquefois et serait tenté de revenir, mais il est très faible, très
irrésolu, et la vigueur de son esprit ne répond pas à la noblesse de son caractère : mais l'élévation d'âme me subjugue toujours ; et, tout en reconnaissant ce qui manque à ce prince, je l'aime à présent, et je suis revenu de tous mes anciens préjugés. Il passera dans l'histoire pour un niais et pour une dupe, et ce n'est qu'un homme qui a sacrifié une puissance immense à ce qu'il a cru juste et utile au bien général. En vieillissant, il a beaucoup gagné : il est encore jeune de tournure, mais il ne l'est pas de visage ; il a du chevalier et du prêtre : il me représente les évêques des xi° et xu siècles qui couvraient leur tonsure d'un casque et qui se battaient à Ascalon et à Bouvines. Il est très bien pour moi, surtout en particulier, car en public il est un peu gêné par Metternich. J'ai établi des relations intimes avec lui au moyen de la bonne comtesse Tolstoï qui, malheureusement, retourne à Paris samedi prochain. Alexandre est prévenu contre Villèle à cause de sa modération dans les affaires d'Espagne, et, en général, à cause de sa modération, car Alexandre est maintenant de l'extrême droite. Je porte la peine du péché de Villèle : on me regarde avec raison comme son ami et on me soupçonne d'être l'interprète de ses opinions et de ses principes.
A tout prendre, je suis content d'être venu ici, quoique, s'il devait y avoir un autre Congrès, j'y viendrais seul ou je n'y viendrais pas. J'ai appris des choses que je n'aurais jamais sues, et vu des hommes que je n'aurais jamais connus. Cela complète mon éducation politique ; maintenant je suis mûr, si l'on veut de moi. Si on n'en veut pas, je suis tout consolé, et j'écrirai l'histoire si on me dispense de la faire. Je suis toujours charmé de votre gendre, et, si je suis ministre, il sera sous-secrétaire d'Etat; mais Dieu sait quand !
Mathieu a de tels succès auprès de Metternich que le portefeuille lui est assuré : tout ceci pour vous seule, à moins que vous ne croyiez devoir en dire quelque chose à Villèle. Il est probable qu'après le départ de Mathieu, qui, comme ministre, passe avant tous et gêne mes mouvements, mes actions hausseront, surtout si Villèle m'écrit et me regarde comme l'homme principal.