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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)

Livre VI — Les romans de Madame de Duras

Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 22 min de lecture · p. 351–362 · chapitre 351 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il est singulièrement doux de se sentir à son aise avec des personnes qui vous sont supérieures. On n'y est point si on éprouve le sentiment de son infériorité ; on n'y est pas non plus en s'apercevant qu'on l'a perdu ; mais on y est si elles vous le font oublier. M. le maréchal d'Olonne possédait ce don touchant de la bienveillance et de la bonté ; il inspirait toujours la vénération et jamais la crainte ; il avait cette sorte de sécurité sur ce qui nous est dû qui permet une indulgence sans bornes ; il savait bien qu'on n'en abuserait pas et que le respect pour lui était un sentiment auquel on n'avait jamais besoin de penser. Je sentais mon attachement pour lui croître chaque jour, et il paraissait touché du dévouement que je lui montrais... Chez M. le maréchal d'Olonne, au contraire, cette possession des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y pensait plus : il n'était jamais occupé d'en jouir, mais il l'était souvent de remplir les obligations qu'elle impose. Des assidus, des commensaux remplissaient aussi très souvent le salon de l'hôtel d'Olonne : mais c'étaient des parents pauvres, un neveu officier de marine, venant à Paris demander le prix de ses services ; c'était un vieux militaire couvert de blessures et réclamant la croix de Saint-Louis. C'étaient d'anciens aides de camp du maréchal ; c'était un voisin de ses terres ; c'était le fils d'un ancien ami. Il y avait une bonne raison à donner pour la présence de chacun d'eux ; on pouvait dire pourquoi ils étaient là, et il y avait une sorte de paternité dans cette protection bienveillante autour de laquelle ils venaient tous se ranger, etc.

A défaut des renseignements positifs que nous fourniront les lettres à Rosalie sur la date de composition d'Edouard, les louanges que l'auteur y décerne au maréchal d'Olonne pour son « silence respectueux » et son attitude pleine de dignité dans la disgrâce, suffiraient à prouver que le livre fut écrit avant juin 1824, c'est-à-dire avant l'ordonnance royale qui chassait Chateaubriand du ministère. Jamais, après l'éclat que fit le ministre congédié, après l'opposition furieuse où il se jeta, jamais la « chère sœur » n'aurait eu l'idée de flétrir avec tant d'énergie cette « insulte au pouvoir », et de préconiser ce « silence » comme la seule attitude qui convînt dans la disgrâce. De Chateaubriand passé à l'opposition, il ne se peut concevoir critique plus sévère - ni plus piquante, vu l'origine.

Cette page vigoureuse, et involontairement justicière, s'explique à sa date de 1821-1822 le plus naturellement du monde, par un incident ou plutôt par des bavardages dont Mme de Duras parle à Mme Swetchine et qui durent se renouveler périodiquement :

5 mai 1817.

Est-il possible qu'on vous ait mandé le plus sot bruit du monde qui n'a jamais eu de fondement, qui a duré deux jours, et qui est venu de ce que M. de Duras, qui était allé passer quelques jours à Ussé pour planter, voyant la saison s'avancer, est parti sans attendre la loi de recrutement. Mais rien, rien au monde n'a changé dans notre position. Le Roi est toujours le même pour M. de Duras, et, sans être plus en faveur auprès de lui, il n'est pas plus mal que lorsque vous étiez ici ; mais, chère amie, vous me feriez regretter une disgrâce, si elle devait vous ramener près de moi.

Le duc de Duras occupait à la Cour l'emploi le plus en vue. Il abordait le Roi directement; son crédit était réel par le fait même de ces libres communications avec Sa Majesté. Aussi son appui était-il très sollicité. Or, à plusieurs reprises, le bruit se répandit, comme en 1817, qu'il allait être disgracié : bruit intéressé, et qui d'ailleurs s'explique dans une cour à favoris et à favorites. Quoique ces rumeurs fussent sans fondement, M. et Mme de Duras avaient dû prévoir le cas, et, d'un commun accord, ils avaient arrêté le parti à prendre. Ils se confineraient à Ussé, et c'est cette attitude concertée que l'auteur caractérise dans Edouard avec une haute dignité et une ferme raison :

Les bruits qu'on fait courir sur la disgrâce de M. le duc d'A... sont donc vrais, lui demandai-je. - Ils sont trop vrais, me répondit-elle, et je crois que mon père la partagera. Suivant toute apparence, il sera exilé à Faverange, et je l'y accompagnerai. M. le maréchal d'Olonne me dit qu'en effet le duc d'A... était disgracié, et que, sans avoir partagé ni sa faveur ni sa puissance, il partagerait sa disgrâce : - « Je veux mettre ordre au plus pressé, être prêt et n'avoir rien à demander, pas même un délai. »

L'ordre d'exil arriva dans la soirée et répandit la douleur et la consternation à l'hôtel d'Olonne. M. le maréchal d'Olonne, avec le plus grand calme, donna des ordres précis, et, en fixant une occupation à chacun, suspendit les plaintes inutiles.

Le duc de L..., le prince d'Enrichemont et les autres amis de la famille accoururent à l'hôtel d'Olonne au premier bruit de cette disgrâce. M. le maréchal d'Olonne eut toutes les peines du monde à contenir le bouillant intérêt du duc de L... et à tempérer la violence de ses discours...

Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientôt les vestibules et les cours de l'hôtel d'Olonne. Quelques chariots partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers quittèrent Paris le lendemain. Tout Paris était venu dans la soirée à l'hôtel d'Olonne, mais M. le maréchal d'Olonne n'avait reçu que ses amis. Il dédaignait cette insulte au pouvoir dont les exemples étaient alors si communs ; il trouvait plus de dignité dans un respectueux silence. Je l'imite ; mais je ne doute pas qu'à cette époque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le maréchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de pouvoir fondé sur la plus étrange erreur.

M. le maréchal d'Olonne, en arrivant à Faverange, avait établi une régularité dans la manière de vivre qui laissait du temps pour tout. Il avait annoncé qu'il recevrait très peu de monde, et, avec le bon esprit qui lui était propre, il s'était créé des occupations qui avaient de l'intérêt, parce qu'elles avaient un but utile. De grands défrichements, la construction d'une manufacture, celle d'un hospice, occupaient une partie de ses matinées ; d'autres heures étaient employées dans son cabinet à écrire des mémoires sur quelques parties de sa vie plus consacrées aux affaires publiques. Le soir, tous réunis dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par des souvenirs ou des projets ; les gazettes, les lectures, fournissaient aussi à la conversation, et jamais un moment d'humeur ne trahissait les regrets de l'ambition dans le grand seigneur exilé, ni le dépit dans la victime d'une injustice. Cette simplicité, cette égalité d'âme, n'étaient point un effort dans M. le maréchal d'Olonne : il était si naturellement au-dessus de toutes les prospérités et de tous les revers de la fortune, qu'il ne lui en coûtait rien de les dédaigner ; et si la faiblesse humaine, se glissant à son insu dans son cœur, y eût fait entrer un regret de la vanité, il l'aurait raconté naïvement et s'en serait moqué le premier. Cette grande bonne foi d'un caractère élevé est un des spectacles les plus satisfaisants que l'homme puisse rencontrer ; il console et honore ceux mêmes qui ne sauraient y atteindre.

Le roman d'Edouard avait été lu en petit comité dès 1822. Si restreint que fût le cercle des initiés, ils appartenaient au monde de la cour et de la politique ; et ce monde provoque instantanément mille échos qui se répercutent à l'infini dans toutes les directions. C'était déjà toute une publicité. La duchesse de Dino, Talleyrand, Cuvier, Villemain avaient applaudi; le livre était donc bien connu, avant la publication.

Corriger à l'impression, en 1825, le passage qui semblait viser Chateaubriand, devenu chef de l'opposition et irréconciliable ennemi du ministère, c'eût été non pas discrétion et ménagement, mais lourdeur et maladresse. Et, d'autre part, supprimer tout à fait l'épisode de Faverange, c'eût été mutiler le roman dans sa partie essentielle et sans nul avantage pour le cher frère ; car la suppression aurait été remarquée ; elle aurait été l'aveu d'une faute ; elle aurait passé pour un blâme indirect à l'ami malheureux.

Aussi Edouard fut-il publié tel qu'il avait été composé et admiré. Chateaubriand l'avait lu au moment de la composition ; témoin ce billet [1821-1822] :

J'ai un mal de gorge abominable qui va m'empêcher de sortir aujourd'hui. Je ne vous verrai donc pas. Achevez l'Avocat Edouard. Vous me le lirez demain.

Chateaubriand ne s'avisa pas d'en tenir rigueur, lui si susceptible, à Mme de Duras ; il la savait fort éloignée de toute intention malveillante à son endroit. Dans la magnifique solennité de ses Mémoires, il citera le roman d'Ourika, ainsi que les mémoires inédits de sa noble et généreuse amie. Mais sur Edouard, « le principal titre », pas un mot. On pense bien que ce ne fut pas oubli. Il avait sur le cœur l'épisode de la disgrâce, supportée à Faverange dans un silence plein de dignité. Si involontaire que fut la leçon, encore est-il qu'il y avait leçon.

L'amie dont il est parlé dans un entretien d'Edouard et de Mme de Nevers, - « j'ai une amie qui m'est bien chère, son mari est ministre en Hollande, et elle est à La Haye depuis six moisi - c'est la grande amie avec laquelle nous avons fait connaissance, Mme de La Tour du Pin. Le marquis de La Tour du Pin occupa la place de ministre plénipotentiaire à La Haye, depuis le mois de mars 1791 jusqu'à la chute du trône. En 1809, M. de La Tour du Pin fut nommé préfet de Bruxelles par Napoléon. A la Restauration, il fut envoyé comme ambassadeur et ministre plénipotentiaire au Congrès de Vienne, d'où il passa avec les mêmes titres à la cour des Pays-Bas auprès de laquelle il résidait encore pendant la composition d'Édouard.

On pourra comparer, aux expressions enthousiastes de la correspondance relatives à Mme de La Tour du Pin, les passages suivants, plus contenus, parce qu'ils étaient destinés au public, mais au fond non moins enthousiastes :

Un jour, on avait parlé longtemps dans le salon du dévouement de Mme de B..., qui s'était enfermée avec son amie intime, Mme d'Anville, malade et mourante de la petite vérole. Tout le monde avait loué cette action, et l'on avait cité plusieurs amitiés de jeunes femmes dignes d'être comparées à celle-là. J'étais debout devant la cheminée et près du fauteuil de Mme de Nevers : « Je ne vous vois point d'amie intime, lui dis-je. - J'en ai une qui m'est bien chère, me répondit-elle : c'est la sœur du duc de L.... Nous sommes liées depuis l'enfance, mais je crains que nous ne soyons séparées pour bien longtemps : le marquis de C..., son mari, est ministre en Hollande, et elle est à La Haye depuis six mois. - Ressemble-t-elle à son frère? demandai-je. - Pas du tout, reprit Me de Nevers ; elle est aussi calme qu'il est étourdi. C'est un grand chagrin pour moi que son absence, dit Mme de Nevers. Personne ne m'est si nécessaire que Mme de C...; elle est ma raison, je ne me suis jamais mise en peine d'en avoir d'autre, et à présent que je suis seule, je ne sais plus me décider à rien. - Je ne vous aurais jamais cru cette indécision dans le caractère, lui dis-je. - Ah ! reprit-elle, il est si facile de cacher ses défauts dans le monde. Chacun met à peu près le même habit, et ceux qui passent n'ont pas le temps de voir que les visages sont différents... »

.. J'appris que Mme de Nevers partait dans deux jours pour aller voir à La Haye [à Bruxelles] son amie Mme de C... Je ne pus dissimuler ma tristesse, et quelquefois je crus remarquer que Mme de Nevers était triste...

« Votre malheur a fait une cruelle impression sur Nathalie, me dit un jour M. le maréchal d'Olonne ; elle ne s'en est point remise, elle n'a pas cessé d'être triste et souffrante depuis ce temps-là. Le voyage, J'espère, lui fera du bien. La Hollande est charmante au printemps. Mme de G... la promènera, et des objets nouveaux la distrairont. »

J'allai près de mon amie chercher de l'appui contre cette passion...

Eugénie employa toutes les forces de sa raison pour me démontrer la nécessité de combattre mes sentiments. Hélas! vous n'ignorez pus tout ce qui nous sépare ! Je crus qu'elle m'avait persuadée : je revins à Paris, armée de sa sagesse bien plus que de la mienne. Je pris la résolution de vous fuir; je cherchais la distraction dans ce monde où j'étais sûre de ne pas vous trouver, Quelle profonde indifférence je portais dans tous ces lieux où vous n'étiez pas !

Tout ce passage fait allusion, je pense, ou du moins fait nécessairement penser aux lettres si vives que Mme de La Tour du Pin écrivit à Me de Duras pour la mettre en garde contre la passion qui l'entraînait vers Chateaubriand.

Un domestique m'apprit que Mme de Nevers venait de se trouver mal et qu'elle était sans connaissance. Glacé d'effroi, je me précipitai vers son appartement ; je traversai deux ou trois grandes pièces sans savoir ce que je faisais, et je me trouvai à l'entrée de ce même cabinet où, la veille encore, nous avions osé croire au bonheur.

Mme de Nevers était couchée sur un canapé, pâle et sans mouvement. Une jeune femme que je ne connaissais point la soutenait dans ses bras ; je n'eus que le temps de l'entrevoir...

« Les explications sont inutiles entre nous, me dit M. le maréchal d'Olonne. Ma fille m'a tout avoué. Son amie, instruite plus tôt que moi des calomnies qu'on répandait sur elle, est venue de Hollande pour l'arracher de l'abîme où elle était prête à tomber.

En traçant ces mots, Mme de Duras se souvient de l'avertissement sévère que Mme de La Tour du Pin lui avait donné en 1812 :

Je veux vous arrêter sur le bord de l'abîme où vous êtes près de tomber.

Il me paraît évident que, dans la peinture de l'amour qui affole Edouard et Mme de Nevers, l'auteur s'est inspiré maintes fois de sa passion exaltée pour Chateaubriand.

Le nom d'Eugénie, attribué à cette amie la plus intime, Mme de La Tour du Pin - laquelle s'appelait Anna - est tout à la fois précaution et souvenir, - souvenir d'une autre amie bien chère à son cœur :

Nous finirons l'automne avec ma tante [de Poix] et une jeune personne qui s'appelle Eugénie, qui a été élevée par elle et avec moi, que j'aime et qui est aimable.

La phrase que nous avons lue au début de ces extraits à propos de l'amie. « On avait cité plusieurs amitiés de jeunes femmes dignes d'être comparées à celles-là, « c'est-à-dire à Mme de B... » qui s'était enfermée avec son amie intime, Mme d'Anville, malade et mourante de la petite vérole i, cette phrase est un témoignage d'affectueuse admiration décerné à une autre amie non moins intime, Mme de Sainte-Maure, que Mme de Duras aimait à l'égal d'une sœur. Elle a voulu célébrer le dévouement de cette amie sous le mystère d'une allusion insaisissable à toute autre qu'à l'intéressée. Nous avons lu dans une lettre à Rosalie :

Ma chère Mme de Sainte-Maure n'est pas encore revenue de Bourgogne ; elle ne sera ici que le mois prochain ; elle est retenue par son bon cœur auprès d'une belle-sœur dont l'enfant est mourant; et, si vous la connaissiez, vous sauriez que le malheur est pour elle un attrait, comme serait pour une autre la beauté, l'esprit ou l'élégance.

Edouard nous dévoile le cœur et l'âme de Mme de Duras tout autant qu'Ourika, mais autrement, diversement. Il nous montre encore ses tristesses, ses désolations, ses luttes, son désespoir causés par Félicie; mais aussi, et par contre, et surtout, sa tendresse pour Clara, cet « ange dont les soins l'ont sauvée », tendresse d'admiration, « reconnaissance passionnée ».

Édouard est la glorification et l'idéalisation de Clara, c'est la couronne décernée à sa piété filiale, à son angélique fidélité.

En ce sens, Ourika et Edouard se font pendant et s'opposent. Le roman d'Edouard a plus de consistance que le premier. On s'intéresse à l'amour romanesque du jeune homme ; on se passionne avec lui et pour lui, à mesure que se dresse l'obstacle.

Lui et Mme de Nevers, on les voudrait heureux d'un bonheur partagé. Et quand arrive le dénouement, départ en désespéré de l'hôtel d'Olonne, mort cherchée et trouvée dans l'attaque du camp anglais, le cœur se serre; des larmes montent aux yeux, comme en apprenant le malheur d'un être pratiqué et aimé.

Edouard n'est pas une ombre de rêve. Ce n'est pas non plus un caractère fortement tranché : il y a mélange et combinaisons; c'est tout de même un vivant extrêmement aimable et distingué, avec lequel il semble qu'on se soit lié et dont on avait épousé le chimérique espoir.

Si ce n'est pas un caractère - et nous savons pourquoi - c'est une ravissante figure et un durable souvenir.

Mieux garanti que dans Ourika, le secret de l'âme ardente qui se peint et se voile sous le nom d'Edouard, déborde pourtant le rôle de ce personnage, se répand dans toutes les scènes du livre, et se révèle, dans maintes réflexions. En voici quelques-unes, profanes celles-là, qui auront l'avantage de nous rappeler les chagrins de la mère et sa manière de moraliste : « pensées renfermées dans un tour vif, précis et délicat »

Les grandes douleurs n'ont pas besoin de confidents ; l'âme qui peut les contenir se suffit à elle-même ; il faut entrevoir ailleurs l'espérance pour sentir le besoin de l'intérêt des autres. A quoi bon toucher à des plaies inguérissables ? Tout est fini pour moi dans la vie, et je suis, déjà, à mes yeux, comme si je n'étais plus.

Cette âme inaccessible aux consolations était encore généreuse, bienveillante, élevée ; elle aurait donné le bonheur qu'elle ne pouvait plus recevoir.

On croit des souvenirs ineffaçables, et cependant, quand on va les chercher au fond de son âme, on y réveille mille nouvelles douleurs.

Son esprit servait à tout, et il n'en avait jamais que ce qu'il fallait : il possédait au suprême degré l'art de faire sortir la plaisanterie de la raison.

L'opposition du bon sens aux idées fausses est presque toujours comique ; mon père m'apprit à trouver ridicule ce qui manquait de vérité. Il ne pouvait mieux en conjurer le danger.

C'est un danger pourtant, et un grand malheur, que la passion dans l'appréciation des choses de la vie, même quand les principes les plus purs et la raison la plus saine sont vos guides. On ne peut haïr fortement ce qui est mal sans adorer ce qui est bien, et ces mouvements violents sont-ils faits pour le cœur de l'homme ? Hélas ! ils le laissent vide et dévasté comme une ruine, et cet accroissement momentané de la vie amène et produit la mort.

Ces matières étaient sérieuses, mais elles ne le paraissaient pas. Ce n'est pas la frivolité qui produit la légèreté de la conversation, c'est cette justesse qui, comme l'éclair, jette une lumière vive et prompte sur tous les objets. Je sentis en écoutant mon père, qu'il n'y a rien de si piquant que le bon sens d'un homme d'esprit.

Dès que je fus seul dans ma chambre, je me jetai à genoux ; je priai pour mon père, ou plutôt je priai mon père... mes larmes recommencèrent de couler ; je repassai les souvenirs de mon enfance ; je pleurai de nouveau ma mère, car toutes les douleurs se tiennent et la dernière réveille toutes les autres.

Lorsque j'y réfléchis, je ne comprends pas que M. le maréchal d'Olonne n'eût point encore deviné mes sentiments secrets : mais la vieillesse et la jeunesse manquent également de pénétration : l'une ne voit que ses espérances et l'autre que ses souvenirs.

Ce bien-être ineffable que donne la passion ne saurait être détruit que par le changement de ceux qui l'éprouvent, car la passion est plus forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle.

L'imagination préoccupée par l'amour ressemble à cette forêt enchantée que nous peint Le Tasse, et dont toutes les issues ramenaient toujours dans le même lieu. La passion répond à tout, et tout ramène à elle.

La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est cependant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est grand, noble, élevé. Il nous semblait quelquefois que nous étions capables de tout ce que nous lisions de sublime. Rien ne nous étonnait, et l'idéal de la vie nous semblait l'état naturel de nos cœurs, tant nous vivions facilement dans cette sphère élevée des sentiments généreux..

J'étais coudoyé et arrêté à chaque instant par la foule qui se pressait dans cette rue populeuse. Ces hommes qui allaient tranquillement à leurs affaires me faisaient horreur. La nature humaine se révolte contre l'isolement ; elle a besoin de compassion : la vue d'un autre homme, d'un semblable, insensible à nos douleurs, blesse ce don de pitié que Dieu mit au fond de nos âmes et que la société étouffe et remplace par l'égoïsme. Ce sentiment amer augmentait encore mon irritation : on dirait que le désespoir se multiplie par lui-même.

Une dernière pensée. qui reproduit presque mot à mot certains passages d'une lettre de plaintes très vives à Chateaubriand ; elle nous rappelle d'une part la supériorité de Mme de Duras sur Chateaubriand en fait de sentiments, de l'autre les orages de cette amitié :

On attendait Mme de Nevers de jour en jour, et mon cœur palpitait de joie en pensant que j'allais la revoir. Loin d'elle, je ne pouvais croire longtemps que je l'eusse offensée. Je sentais que je l'aimais avec tant de désintéressement, j'avais tellement la conscience que j'aurais donné ma vie pour lui épargner un moment de peine, que je finissais par ne plus croire qu'elle fut mécontente de moi, à force d'être assuré qu'elle n'avait pas le droit de l'être.

Et puis, comment ne pas remarquer cette pensée de la mort qui revient sans cesse dans Edouard, et je dirais trop souvent, si ce n'était encore la traduction d'un état d'âme, l'aveu tout ensemble d'une épouvante très grande et parfois d'un désir obsédant? Sur l'effroi trop peu dissimulé que la pensée de la mort lui causait, des fables couraient dans le monde ; et l'on trouverait dans la correspondance de La Mennais un passage bien curieux à ce sujet. Mme Swetchine écrit :

J'ai vu encore dans le monde des gens persuadés que Mme de Duras était en proie à toutes les angoisses d'une pleine révolte contre la mort, et qu'elle en éloigne l'idée On se la représente dans les emportements d'une imagination qui ne sait pas se soumettre.

Distraite et calmée, à de certains moments, par le travail de la composition, souvent elle était reprise de désespoir ; et c'est ce découragement physique et moral qui se trahissait soit quand elle parlait si souvent de la mort par la bouche d'Édouard, soit quand elle écrivait à Chateaubriand, en 1821, date approximative de la composition du roman :

Dans l'état où je suis, que puis-je regretter ? Je me sens si à charge aux autres et à moi-même que le moment qui finira ce triste état ne me paraît pas un malheur.

« Edouard, lui dis-je un jour, est-il donc impossible de vous faire du bien ? » Les larmes lui vinrent aux yeux. « Laissez-moi, me dit-il, je ne veux pas me rattacher a la vie. »

L'amour mêle souvent l'idée de la mort à celle du bonheur, mais ce n'est pas la mort dans l'appareil funèbre dont j'étais environné, c'est l'idée de l'éternité, de l'infini, d'une éternelle réunion, que l'amour cherche dans la mort ; il recule devant un cercueil solitaire.

Il était impossible que ces violentes agitations n'altérassent pas ma santé : je me sentais dépérir et mourir; d'affreuses palpitations me faisaient croire quelquefois que je touchais à la fin de ma vie, et j'étais si malheureux que j'en voyais le terme avec joie.

Vous êtes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je, et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas fait pour moi, je n'y prétends pas ; mais dites-moi seulement, dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai plus, que ce tombeau qui me renfermera bientôt attirera quelquefois vos pas.

Où avez-vous donc passé la journée, me demanda-t-elle? - Qu'importe ? lui répondis-je ; mon absence sera bientôt éternelle. - Edouard, me dit-elle, est-ce donc la les promesses que vous m'aviez faites ? - Je ne sais ce que j'ai promis, lui dis-je ; mais la vie m'est à charge : je n'ai plus d'avenir, et je ne vois de repos que dans la mort. Pourquoi s'en effrayer? lui dis-je ; elle sera plus bienfaisante pour moi que la vie...

Ah ! que la mort me sera douce! Je bénirais celui qui me la donnerait en ce moment.

Je quitterai la vie sans regret : qu'a-t-elle qui me retienne ? Je désire la mort plutôt : je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis après la mort, qu'elle sera le commencement de notre éternelle union.

La mort seule alors deviendrait ma consolation et mon but : tout n'était plus rien pour moi dans le monde : le monde lui-mème n'était plus qu'un désert et un tombeau.

«Ange adoré... tu le sens bien toi-même, je ne puis vivre sans toi... Il faut donc mourir !... Dis, seras-tu à moi dans le ciel ? » Je passai mes bras autour d'elle : elle ne s'y opposa point ; elle pencha sa tête sur mon épaule. « Qu'il serait doux, dit-elle, de mourir ainsi! »

La vie se présentait devant moi comme un champ immense et stérile où je ne pouvais faire un pas sans dégoût et sans désespoir.

Il me semblait que je retrouvais dans cette église une force qui m'était inconnue, et que le repentir, au lieu de me plonger dans le désespoir, m'animait de je ne sais quel désir d'expier mes fautes en me sacrifiant moi-même, et de retrouver ainsi la paix le premier besoin du cœur de l'homme.

Je rentrai à l'hôtel d'Olonne comme un homme condamné à mort, mais dont la sentence ne sera exécutée que dans quelque temps. J'étais résigné, et mon désespoir s'était calmé.

Belle pensée, qui rappelle certaines Réflexions et Prières :

La raison nous dit, comme la foi, que le mal doit être expié. Quel motif de crainte que le mal que nous avons fait ! - Acceptons les croix amères que la Providence nous envoie comme le moyen d'expier des offenses si souvent répétées. - La grande science de l'homme, c'est celle de sa paix et de son bonheur.

Ainsi l'œuvre qui contient, sous le titre Réflexions et Prières, les sentiments à l'état direct et avoué, se rattache, par quelques pensées, au roman d'Edouard.

Sous le trait de lumière qui nous est venu de confidences épistolaires ignorées, les écrits de Mme de Duras prennent un intérêt plus vif. Aux imaginations romanesques se substituent des réalités vécues, aux noms fictifs, des noms connus.

Éclos sous l'influence de cette brillante et plus directe autobiographie qui s'appelle René, sous le charme des souvenirs personnels qui se cachent dans les Martyrs et s'avouent dans le Dernier des Abencérages, les romans de Mme de Duras n'en sont, à aucun degré, une imitation. Par rapport aux œuvres de Chateaubriand, l'originalité d'Ourika et d'Édouard est entière, absolue. Même la mélancolie, qui y est profonde et incurable, ne procède en rien de la fastueuse et d'ailleurs sincère mélancolie de René. Elle est autre dans les causes, dans le genre, dans la plainte, dans l'attitude, dans les dénouements. Chez Mme de Duras, le désespoir se fait soumission à la volonté de Dieu, ce qui n'empêche pas la fatalité de briser inflexiblement et de tuer sans « pitié »; tandis que, selon la remarque de Sainte-Beuve, on sent que René guérira. Rien d'appuyé ni de chanté dans Edouard; un goût alerte et très un ; des sentiments toujours délicats et infiniment douloureux, exprimes en phrases simples, vives, et, pour ainsi dire, d'une voix douce.