Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 9 février [1811]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
9 février [1811].
Vous m'avez envoyé des choses charmantes, aimable Rosalie. Tout m'est précieux de votre part, mais ce joli manuscrit, où je trouve vos pensées, vos opinions, votre âme, m'est plus précieux que tout le reste. Cependant il a produit un effet fâcheux sur moi. Je sens aujourd'hui que j'écris à un auteur qui a le droit d'être sévère; et la connaissance de votre bonté, de la simplicité rare de votre cœur peut seule me rassurer pour mes pauvres lettres. J'ai été charmée de cette comédie : - caractère, intrigue, style, tout m'a plu, et j'espère que ce n'étaient pas les préventions de l'amitié qui m'aveuglaient. Je crois que ce sentiment, quand il est réel, éclaire le jugement et tient lieu d'expérience et d'habileté. Vous avez peint à merveille tous les inconvénients de ces romans qui séduisent la jeunesse, - mais, si nous étions ensemble, je crois, ma chère, que je prendrais contre vous le parti des illusions. Je suis lasse de cet esprit d'analyse qui règne aujourd'hui. En ôtant toujours, de tout ce qui n'est pas solide, ce qui ne peut pas se prouver, on dépouille les pensées de ce qu'elles ont de noble, les actions, de ce qu'elles ont de généreux ; - — il reste des cadavres, ou plutôt des squelettes, où l'on voit à découvert tout l'homme, les vilains motifs qui le font agir et les tristes calculs de l'intérêt et de la vanité. Gardons nos illusions ; on n'est réellement malheureux que quand on les a toutes perdues. J'espère que je les conserverai tant que je vivrai; elles sont dangereuses peut-être, mais elles ne corrompent point le cœur, elles ne le dessèchent pas comme la triste vérité ; elles rendent crédule, sans doute ; on est trompé, mais, pourvu qu'on le soit toute sa vie, n'est-ce pas tout ce qu'il faut ? Si l'amitié, si les nobles sentiments, si l'élévation de l'âme, si les généreux désintéressements sont des illusions, je veux les garder. Je n'entreprendrai pas de déterminer ce qui est réel dans le songe de la vie; - tout sera songe; si vous voulez, mais tout sera doux et consolant.
Voilà que je bavarde avec vous comme si nous étions à herboriser sur les bords du Léman.
Je ne suis pourtant pas en train de causer; je suis tourmentée à l'excès des affaires de M. de Chateaubriand, qui va probablement être de l'Institut, honneur dont il ne se soucie guère et dont se soucient encore moins messieurs de l'Académie. Ce sont de ces bizarreries du temps1.
1. L'élection eut lieu le mercredi 20 février 1811. ↩
Il a été charmé des vers de M. Manuel; il me charge de lui en faire parvenir ses remercîments. J'ai été très contente des extraits de ce journal. M. de Chateaubriand les a lus avec beaucoup de plaisir; il ne les connaissait point. Il s'occupe depuis longtemps beaucoup plus de son jardin que de sa renommée. Tout ceci l'excède; il est ennuyé au dernier point des gens de lettres, et il n'aspire qu'au repos.
Vous aurez dans quinze jours son Itinéraire. Je suis touchée de le voir si attendu, si loué, si prôné d'avance. Il est rare qu'un ouvrage justifie de grandes espérances. L'imagination va toujours si loin, et les noms d'Athènes, de Sparte, d'Argos l'éveillent si facilement... Malheureusement, M. de Chateaubriand n'a vu dans la triste Morée que des fleuves sans eau, des ruines à peine reconnaissables, de malheureux habitants qui ont perdu jusqu'à la moindre trace du génie de leurs ancêtres, qui ignorent le nom de la Grèce et qui ne savent pas qu'ils habitent les ruines de Lacédémone! Tout cela, loin d'offrir des tableaux agréables, resserre l'âme ; le présent, triste réalité qui pèse sur le voyageur, l'arrache sans cesse à ses souvenirs; cette Grèce désolée, remplie d'agas et de pachas, ne peut plus même faire un contraste avec la Grèce de Léonidas ; elle en est trop loin, le passage est trop heurté. L'esprit ne peut sauter tout à coup des Thermopyles aux vexations des pachas de Morée. Cela fait mal, mais ce mal est inévitable. Je serai impatiente de savoir votre opinion de ce livre dans lequel au reste le talent de l'auteur se montre dans tout son éclat ; mais, ce qui s'y montre plus que tout, c'est son caractère. Vous le trouverez là dans la bonhomie du coin de son feu, peut-être trop simple quelquefois. Mais il est ainsi : c'est un être supérieur, et l'âme et le cœur d'un enfant.
Ah ! quel bavardage! Vous voyez comme je suis pressée. J'écris en courant, mais je ne veux pas laisser partir encore ce courrier sans vous parler de ma reconnaissance de votre aimable envoi, et du plaisir que m'a fait cette comédie. En avez-vous fait d'autres? A présent que la glace est brisée, j'espère que vous m'avouerez toutes vos occupations en ce genre. Ecrivez-moi, chère Rosalie. Vos lettres sont si aimables, elles vous ressemblent, et c'est un grand mérite. Mandez-moi si vous avez assez de crédit sur votre cousin, M. Benjamin Constant, pour me procurer la lecture de son roman. On m'en a parlé, je sais qu'il est à Paris en manuscrit, et j'ai une envie extrême de le lire. Je ne le garderai que le nombre d'heures qu'il voudra fixer; je ne le prêterai point, et je serai d'une discrétion à toute épreuve. Bonjour, chère et aimable Rosalie. Conservez-moi votre amitié qui m'est si chère. Ah ! que vous avez tort de dire du mal des illusions, qui est ce qui nourrit cette amitié à laquelle vous voulez bien attacher du prix. Si nous nous étions vues deux ans au lieu de deux mois, vous connaîtriez tous mes défauts et vous ne m'aimeriez plus du tout.
Mes filles vous remercient mille fois de leurs jolis sacs, elles sont bien fières que vous ayez pensé à elles.