Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)

Livre VI — Les romans de Madame de Duras

Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 24 min de lecture · p. 363–375 · chapitre 352 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les analyses y sont pénétrantes et palpitantes, parce que les douleurs étudiées l'ont été dans l'âme de l'auteur. Parmi les adoratrices de Chateaubriand, Mme de Duras est, à coup sûr, celle qui l'admire le plus et le mieux; c'est aussi Mme de Duras qui, dans sa manière d'écrire, subit le moins l'influence de son génie - si nous exceptons, autre curiosité, Mme de Chateaubriand.

Aux écrits et aux correspondances de la chère sœur, comparez, par exemple, les lettres si belles de Mme de Vichet à Chateaubriand1; celles-ci, par l'ampleur harmonieuse de la phrase et par la poésie du style, comme aussi par une certaine mélancolie attendrissante, font penser quelquefois au grand style de l'auteur qu'elle aime, - suprême hommage d'adoratrice qui, sans y prétendre, se modèle sur l'objet de son culte.

1. Un dernier amour de René. - Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de Vichet] publiée par T. de Wyzewa (chez Perrin). « Délicieuses lettres qui eussent pris rang, deux siècles plus tôt, parmi les chefs-d'œuvre de notre littérature épistolaire... Andromaque n'eût pas écrit avec plus de grace douloureuse ni Phèdre avec plus de bienséance dans plus de passion... Du siècle nouveau, la marquise tient la sentimentalité romantique mise à la mode par l'auteur qu'elle déifie ». (E.-M de Vogüé.) ↩

Chez Mme de Duras, rien de pareil. Le contraste de son style avec le style du cher frère est absolu. C'est une autre façon d'écrire, de penser, de sentir, de rêver, de souffrir : style précis et nuancé, élégant et rapide, souvent frappé en maximes, sans un seul des éclairs sublimes, sans une seule des grandes images qui caractérisent Chateaubriand.

« En tout, des passions plus profondes que leur expression, et jamais d'emportement ni d'exubérance, non plus qu'en une conversation polie. » - « Son style est né naturel et achevé », dit encore Sainte-Beuve, « un style à la façon de Voltaire, mais chez une femme. » Le rapprochement de ces deux noms, Mme de Duras et Voltaire, par le grand critique, est infiniment curieux. Ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'il souligne et illustre, le plus merveilleusement du monde, l'indépendance littéraire de l'auteur d'Ourika et d'Edouard, vis-à-vis de Chateaubriand, indépendance qui va jusqu'à l'opposition : un style à la façon de Voltaire.

Remonter à la source de ces « passions profondes », surtout de cette passion maternelle, la retrouver à l'état aigu, dans le bouillonnement de la plaie; remplacer les noms de fantaisie par les noms véritables, c'est. il me semble, renouveler le sens et redoubler l'intérêt de ces charmantes productions.

Il n'est pas hors de propos de remarquer que Mme de Duras n'était pas aussi impréparée à écrire que l'a prétendu Sainte-Beuve, et que Ourika ne fut pas composée en quelques heures, du moins la première moitié, ce qui donnerait à entendre que la suite et la fin marchèrent à l'avenant. L'auteur du portrait de Mme de Duras se trompe aussi quand il dit qu'elle lisait peu. Mme de Duras nous a parlé « d'immenses lectures » ; elle comptait plus de deux mille volumes dans sa bibliothèque. Elle lisait avec empressement les livres nouveaux. Elle distingue très bien, dans sa correspondance, ceux qui doivent réussir et vivre ; elle en note les côtés supérieurs sans attendre les jugements consacrés ; et, dans ses impressions jetées au courant de la plume, elle témoigne d'un goût exquis. Elle pratique les auteurs anglais ; elle cite les chefs-d'œuvre de la littérature italienne ; elle traduit Horace, et s'en inspire heureusement ; elle lit Tacite, dans la traduction de Dureau de la Malle, avec un vif sentiment des beautés de cet auteur. Non seulement elle lit, mais elle écrit. Elle mande à Mme Swetchine, en 1817, qu'elle traduit je ne sais quel auteur anglais; et son travail s'appellerait plutôt composition ; car, au livre traduit et souvent abrégé, elle ajoute beaucoup de son cru.

On trouvera, à des dates voisines de la publication d'Edouard, des lettres signées de noms illustres : princes, princesses, ducs, savants, dames du monde : elles nous initieront aux impressions des contemporains les mieux placés pour comprendre et goûter, mais aussi pour traduire les jugements de la société. On n'y découvrira pas le moindre soupçon des intimités que nous avons surprises. En revanche, il y a telles remarques et critiques, concernant des usages tombés en désuétude, que l'on chercherait en vain dans les articles publiés alors et depuis.

Fromentin s'est inspiré du roman de Mme de Duras, Édouard, en composant Dominique, mais seulement après les cent premières pages où il raconte l'enfance et l'adolescence de son héros. Dans cette première partie, Dominique est, pour Fromentin, ce que fut Edouard pour Mme de Duras, un livre de souvenirs personnels.

Voulant mettre en œuvre le roman d'amour idéal, de passion exaltée, mais pure, qui fut celui de sa prime jeunesse, il éprouva, sans nulle doute, lui, novice en cet art du roman, le besoin et le désir d'étudier un modèle du genre. Or, nul modèle ne pouvait mieux s'accorder avec les souvenirs de son adolescence que le roman d'Edouard. Sainte-Beuve le lui désignait : « S'il est quelques livres que les cœurs oisifs et cultivés aiment tous les ans à relire, et qu'ils veulent sentir refleurir dans leur mémoire comme le lilas ou l'aubépine en sa saison, Edouard est un de ces livres. » Là, toutes les délicatesses et toutes les susceptibilités des plus nobles sentiments s'unissent, en deux jeunes cœurs, aux plus vives ardeurs d'un amour partagé : et ces deux cœurs, l'impossible tout à la fois les excite et les sépare. Fromentin y retrouvait son histoire ; il y revivait l'exaltation d'amour qui avait fait battre son cœur à le briser; il y pouvait reconnaître les troubles délicieux de ses vingt ans.

Eut-il le soupçon que le récit d'Edouard était fait d'impressions, d'émotions, de sentiments et de tristesses vécus, et qu'il était un vrai fragment de mémoires, sous couleur de fiction? A ce titre encore, Edouard pouvait servir de modèle à Fromentin, déjà préoccupé d'écrire ses Mémoires, alors qu'il n'avait que vingt-deux ans, et que sa vie se résumait dans une adoration amoureuse1.

1. Voir Lettres de jeunesse d'Eugène Fromentin, 1842-1848, dans la Revue des Deux: Mondes, du 1er octobre 1905. ↩

Après avoir lu et relu ce charmant récit, où le sentiment passe insensiblement de l'admiration au culte, de l'adoration désintéressée ou qui se croit et se dit telle à l'amour conscient, mais timide et inavoué, puis à l'aveu direct, et de l'amour déclaré à l'amour partagé, mais purement idéal, et qui se heurte en désespéré à l'obstacle invincible; après avoir reconnu son thème et son cas dans la gradation toute naturelle de ces sentiments, peut-être prit-il la résolution d'oublier sa lecture pour mieux se souvenir de son cœur ; peut-être pensa-t-il avoir échappé à l'obsession du chef-d'œuvre étudié ; peut-être, en écrivant, eut-il la conviction qu'il restait seul en face de lui-même, maître de sa pensée et libre de ses moyens.

Toujours est-il qu'il s'est souvenu de sa lecture, et non seulement de sa vie. Des que s'ouvre le vrai roman, c'est-à-dire dès que Madeleine est mariée et que l'obstacle révèle à Dominique la nature et la profondeur du sentiment qui le possède, l'imitation commence. Les scènes qui se déroulent dans les confidences de Dominique reproduisent les scènes qui se succèdent dans les confidences d'Edouard - toutes « ces scènes si bien assorties et si bien enchaînées », disait Sainte-Beuve en dessinant le portrait de Mme de Duras, et dont il avait loué le charme pénétrant.

Le cas doit être rare d'une pareille obsession dans une pareille sincérité et sécurité de travail, avec une si belle conscience de sa personnalité et un talent d'écrivain si original.

Fromentin garde son style, qui est peinture et poésie, son genre d'observation et d'analyse, qui préfère « les détails de sensibilité tout extérieure ». - « Ce ne sont pas les idées qui m'encombrent, mais les impressions » écrivait-il au moment où son cœur palpitait de l'amour raconté dans Dominique. Et encore : « J'ai une vie extérieure assez active. J'absorbe surtout énormément par les yeux. » - « Le côté qui reste toujours jeune et qui fera mon désespoir jusqu'à ce qu'il fasse ma force et mon talent, c'est celui qui touche aux choses visibles, et qui regarde la nature. » Et un peu plus tard, en 1848 : « Mes impressions de voyage cessent d'être des réalités et prennent le charme attendrissant des souvenirs. C'est le moment où j'aimerais à les écrire ; ils se dégagent, avec une limpidité admirable, de la confusion des incidents. »

Les « incidents » réels restent donc « confus » pour lui ; à plus forte raison n'a-t-il pas très développée la faculté de les imaginer, de les combiner et enchaîner en forme de roman, sauf ceux que les sensations et les impressions de son enfance ont gravés à jamais dans sa mémoire. Il a dit : « Il se formait en moi une mémoire spéciale, assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude singulière à se pénétrer des impressions. »

Aussi, dans Dominique, emprunte-t-il à son modèle, Edouard, ce que j'appellerai l'ossature, la structure générale, ou encore, la matérialité des « faits », la succession des « incidents » et des « scènes » ; mais, par la forme, par les phrases, par les mots, les șcènes sont bien de lui. C'est même une curiosité d'observer comment il adopte les scènes d'Edouard, et comment il les adapte à son récit.

Ce qu'il voit, ce qu'il entend au bénéfice de ses fictions, il le décrit avec une vivacité pleine de justesse et de charme, mais cela seulement qui provoque et souligne la sensation ou l'impression. Un de ses mots rend très bien la dominante de son talent et de son œuvre : c'est la « sensibilité extérieure ».

Il extériorise le sentiment ; il le traduit et le commente dans les impressions ; il le répand et le disperse, il le dissipe même un peu dans la variété des détails curieusement observés; il le distrait de son objet dans le choix et la notation artistique des couleurs, des sons et des formes.

Quoi qu'en ait dit le grand critique, il y a sacrifice du moral au physique; non point sacrifice total; car les traits extérieurs, si bien décrits, provoquent, peignent ou symbolisent la passion qui est en jeu. Admirable poésie ! Toujours est-il que la magie de la « vision › est plus forte, dans Dominique, que la magie de l'amour. Fromentin va, du monde extérieur, aux intimités de l'âme, et s'attarde, chemin faisant, au spectacle qui s'offre. Pour un homme que la passion possède et affole, pour un amoureux qui ne devrait être occupé que de l'être adoré, il reste trop attentif et trop sensible au pittoresque environnant. L'amant de Mme de Nièvres est bien plus encore « l'amant des choses agrestes et des harmonies naturelles ».

« La passion ne l'a pas marqué au front ; il n'y est pas voué. » Il n'en sera pas victime : il ne risque pas d'en mourir. Et, en effet, un autre amour, facile et régulier, celui-là, le consolera de l'impossible amour. Il sera heureux et fera des heureux. On le devinerait à ceci que Dominique est assez maître de sa pensée, de son regard, de tous ses sens, pour observer toutes choses. Le peintre qu'est Fromentin se réveille et se ressaisit au milieu des plus violents transports de l'amoureux ; il se complaît à des descriptions et à des tableaux - qui sont merveilleux de vérité et de coloris. Mais ce sont des distractions et des diversions incompatibles avec le véritable amour.

Mme de Duras est toute âme et tout cœur, dans Edouard, comme dans sa vie.. « La passion l'a marquée au front ; elle y est vouée. » Et quand elle dénoue l'amour de Mme de Nevers et d'Edouard dans le désespoir et dans la mort, elle livre le secret de ses pressentiments passionnés, elle fait l'aveu de sa profonde désespérance. Les choses vues ou entendues ne sont, dans son roman, tantôt que des fonds et des cadres, tantôt que des points de départ ou d'appui, des causes occasionnelles. Le sentiment ne supprime pas la « sensibilité extérieure ». Mais comme il la dépasse et la domine !

Quand se présente l'occasion de décrire en vue de l'effet moral, la peinture intervient, et, si sobres qu'en soient les traits et les couleurs, on peut voir, dans Edouard, qu'elle n'en est pas moins pittoresque, pas moins exquise. Un écrivain de talent et de goût, Bertin l'aîné, a remarqué « que la description de la forge était digne de l'illustre ami », c'est-à-dire de Chateaubriand, et la réflexion était juste.

Me de Duras ne fait qu'un avec ses deux héros ; elle aime et souffre véritablement avec eux. Et c'est pourquoi elle oublie habituellement la féerie du monde extérieur et s'absorbe tour à tour dans les délices idéales ou dans les désespoirs de la passion. Elle a placé tout son roman en plein cœur, et la vivante analyse y reste tout intérieure. Les scènes s'y succèdent, amenées et nouées toujours plus étroitement par les exigences du cœur. La passion y est directe et absolue, sans trêve, ni diversion, ni distraction, haletante de sa poursuite obstinée, incessamment heurtée à l'obstacle qui reparaît soudain, et d'abord l'excite, et, finalement la brise, - douloureuse et noble, comme l'âme qu'elle révèle et consume.

Du roman d'Edouard au roman de Dominique, c'est une perpétuelle adoption, transposition ou opposition. Les tableaux de fraîcheur exquise et les sourires trempés de larmes, dans l'œuvre de Mme de Duras, sont remplacés, dans celle de Fromentin, par des crises d'amour exaspéré, par des scènes d'irritabilité nerveuse. Telle la scène des fleurs, d'une grâce achevée dans Édouard, d'une exaltation furieuse dans Dominique ; telles les promenades à deux, si paisibles dans les bois du château de Faverange, échevelées dans les futaies du château de Nièvres ; telle, la scène des baisers qui termine l'un et l'autre roman ; car, après cette faiblesse, Edouard ne revoit plus qu'évanouie, et en passant, Mme de Nevers; de même que Dominique ne se retrouve plus en présence de Me de Nièvres, que pour s'entendre intimer l'ordre de l'éternelle séparation.

La similitude des situations dénonce, je dirais illustre le modèle ; elle le signale moins encore par l'identité et la succession presque rigoureuse des mêmes scènes, que par l'effort systématique, et très évident, de la transposition et de l'opposition.

Sainte-Beuve louait ainsi Dominique : « Enfin j'ai rencontré un roman qui m'émeut doucement et qui me touche. Autrefois, quand on ouvrait un livre de ce genre, on voulait être touché, ému, intéressé ; maintenant, et depuis longtemps, on veut être empoigné, c'est le mot - violent et dur comme la chose. On a haussé et forcé la clé de tout. Mais enfin je retrouve quelqu'un qui laisse la note dans son naturel et qui me prend par mes fibres délicates, sans me heurter, sans m'offenser et me faire souffrir. Je retrouve, comme dirait F'Fénelon, un auteur aimable et qui s'insinue. Oh! que de fois je me suis écrié, en voyant tant de talents énergiques dont quelques-uns me sont chers, et que j'apprécie pour leur qualité de relief et de couleur, - que de fois j'ai dit tout bas : qui donc unira la force à la délicatesse? Ou même, ne fût-ce que pour changer, qui me donnera la délicatesse toute seule? Qui me rendra celle du cœur, ou, à son défaut, celle même de l'esprit? » Sainte-Beuve semble développer le vers d'Horace :

Non satis est pulchra esse poëmata; dulcia sunto.

En parlant ainsi de la délicatesse unie à la force, délicatesse du cœur, Sainte-Beuve se souvint-il d'Edouard, et le prit-il, en pensée, pour point de comparaison et pour type du roman qui émeut doucement et qui touche ? Remarquez le mot doucement. La supposition jaillit des lignes citées. Mais il y a mieux qu'une pure et hasardeuse supposition. Un peu plus loin, dans la même causerie consacrée à Dominique, il écrit : « Trop souvent les romanciers modernes... se comportent comme des enrichis ; ils commencent par tout regarder comme s'ils n'étaient pas chez eux... L'homme bien né, comme on l'entendait autrefois, était au milieu des belles choses comme dans son élément; il y était chez lui, non pas insensible sans doute, mais il ne s'y montrait pas non plus perpétuellement attentif, et tout occupé de les faire remarquer aux autres : il vivait au milieu, il en usait, et il vaquait à ses affaires, à ses plaisirs, à ses sentiments. »

Ne serait-ce pas là un souvenir et comme une paraphrase de ce passage d'Edouard? « Dans cette maison (d'un fermier général), il semblait qu'on voulait jouir à tout moment de cette fortune récente et de tous les plaisirs qu'elle peut donner... Chez M. le maréchal d'Olonne, au contraire, cette possession des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y pensait plus : il n'était jamais occupé d'en jouir. »

Il est opportun de remarquer qu'en adoptant et modifiant les scènes d'Edouard, en les transposant, Fromentin, le plus souvent, hausse et force la clé. Nous en verrons de très curieux exemples. Or, il ne m'apparaît pas que le résultat soit d'ajouter à la vérité, à l'intérêt, à la beauté, surtout à la « délicatesse ». Le paroxysme où se tend et s'emporte la passion, jusque-là contenue et combattue, rend trop peu vraisemblable le soudain recul de l'amante, parvenue « au degré extrême de l'abime ». La chute serait la seule conclusion de telles nervosités, de telles surexcitations, de telles violences dans les aveux réciproques et dans les gages mutuels.

Puisque Fromentin voulait sauver Madeleine - et il le devait au respect de ses chers souvenirs - puisqu'il voulait raconter l'histoire d'un amour resté à peu près idéal, il ne fallait pas aiguillonner la passion jusqu'à ce degré de fureur où elle échappe tout à fait à la maîtrise de l'âme, où elle n'est plus qu'impulsion sensuelle et fatalité physiologique. Sainte-Beuve avait raison de dire : « Cette fin laisse à désirer. »

Et pourquoi laisse-t-elle à désirer? Parce que les scènes d'Édouard, si « délicates » et si « douces » au milieu même des larmes, si touchantes dans la réserve des attitudes au milieu même du désespoir, si profondément psychologiques, avaient été transposées en d'irrésistibles excitations, en des crises déchirantes, par l'auteur de Dominique.

Dulcia sunto.

Il y a dans ces scènes métamorphosées quelque chose de dur, de cruel, de sec, de brutal, qui n'est pas selon la logique de la passion annoncée, — non plus que dans le modèle.

Les citations qui suivent et que je ferai abondantes, pour le plus grand plaisir et la plus grande sécurité du lecteur, vont permettre à chacun de constater la réalité des emprunts et l'outrance perpétuelle du procédé.

Les points de rencontre entre les deux romans sont nombreux ; je ne retiens ici que les plus caractéristiques.

Mais avant de les aligner, je veux et dois répéter qu'il s'agit de situations et de scènes, et nullement d'emprunts textuels.

Et d'ailleurs, il est opportun de rappeler que, pour la premiere partie du roman, une centaine de pages environ, Fromentin n'écoute et n'entend que la voix de ses souvenirs. Le causeur des Lundis a pu dire, et c'est une manière adoucie de critiquer la suite : « Les cent pages où il nous a rendu l'enfance et l'adolescence de Dominique sont et resteront véritablement charmantes. » Même dans les scènes inspirées d'Edouard, la manière de voir, d'analyser, de peindre surtout est absolument personnelle.

Les tableaux, les portraits, cette nature extérieure toujours si bien sentie et si fraîchement rendue, et dont chaque détail, choisi avec un art consommé, se mêle aux émotions et les provoque, les reflète, les prolonge, les traduit, sont bien l'œuvre originale et tout admirable de Fromentin. Poésie des couleurs et séduction des formes : beauté plutôt extérieure. Frénétiques accès, succédant à la douceur attendrie du premier amour : beauté qui « heurte », qui « offense » et « fait souffrir ».

Non satis est pulchra esse poëmata; dulcia sunto.

Avec un style moins voyant, moins en dehors, moins pictural, moins romantique, avec moins d'imagination et d'éclat, moins de poésie descriptive, il y a, dans Edouard, plus de vérité humaine et philosophique, plus de rapidité et de sûreté dans la marche, plus de délicatesse et de profondeur d'analyse unies à plus de force et d'émotion, - plus d'esprit, de cœur et d'âme, plus de passion, infiniment.

« Ame si noble, est-il dit de Mme de Duras dans les Mémoires d'outre-tombe, esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de Me de Staël à la grâce du talent de Mme de La F'Fayette. »

Voici les rapprochements et les preuves :

ÉDoUARD : « Pourquoi serait-elle blessée ? me disais-je, c'est un culte que je lui rends dans le secret de mon cœur; je ne prétends à rien, je n'espère rien ; l'adorer, c'est ma vie. »

DOMINIQUE : « L'idée d'un mariage n'avait pas même encouragé le naïf élan d'une affection qui se suffisait presque à elle-même, se donnait pour se répandre et cherchait un culte uniquement pour adorer. »

ÉDoUARD : « J'oubliais que j'avais mortellement redouté qu'elle ne découvrît ma passion, et j'étais si désespéré que je crois qu'en ce moment je la lui aurais avouée moi-même pour la faire sortir. fût-ce par la colère, de cette froideur et de cette indifférence qui me mettaient au désespoir. »

DOMINIQUE : « Si... je disais à Madeleine que je l'aimais... Chose singulière ! Cette pensée d'être compris, qui m'avait causé jadis tant d'effroi, ne me causait aujourd'hui aucun embarras. J'aurais de la peine à vous expliquer comment une fantaisie aussi hardie pouvait naître dans un esprit que je vous ai montré d'abord si pusillanime. »

AU BAL. Mme de Nevers invite Edouard à danser avec elle et n'obtient d'abord que des refus. Et dans Dominique :

« Vous ne dansez pas, me dit Madeleine, un peu plus tard, en me rencontrant sur son passage, et je m'y trouvais souvent sans le vouloir. - Non, je ne danserai pas, lui dis-je. - Pas même avec moi, reprit-elle, avec un peu d'étonnement. - Ni avec vous, ni avec personne. »

Et, comme dans Edouard, il y a le visage du maréchal d'Olonne tout à coup devenu « sérieux et mécontent », qui blesse et humilie Edouard, ainsi, dans Dominique :

« M. de Nièvres entra plus froidement. Je le trouvai guindé, sec et tranchant. Je crus sentir en lui des froideurs de coup d'œil que je ne lui connaissais pas »

DANS LA SOLITUDE. Edouard va passer des mois dans la solitude, à Faverange, avec Me de Nevers et, de même, Dominique, dans la solitude, aux Trembles, avec Mme de Nièvres.

« Mme de Nevers avait été élevée à Faverange par sa grand'- mère et elle aimait ce vieux château comme un ami.

Dominique avait été élevé aux Trembles par une sœur de son père. « Il y a des noms, des noms de lieux surtout, que je n'ai jamais pu prononcer de sang-froid. Le nom des Trembles est de ce nombre. »

Au moment de quitter Faverange, Me de Nevers s'écrie :

« Je ne me suis jamais trouvée plus heureuse ». Et, de son côté, Edouard : « Un triste pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés. »

Quand Dominique s'éloigne des Trembles, il fait la même réflexion :

« J'en avais fini avec les jours heureux. »

DANS LA CHAMBRE de MC de Nevers, après son départ :

«Je ne partis que quelques heures après elle : je les employai à dire un tendre adieu à tout ce qui restait d'elle. J'entrai dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet où elle n'était plus. Je me mis à genoux devant le siège qu'elle occupait; je baisai ce qu'elle avait touché ; je m'emparai de ce qu'elle avait oublié ; je pressai sur mon cœur ces vestiges qu'avait laissés sa présence. Hélas ! c'était tout ce qu'il m'était permis de posséder d'elle ; mais ils m'étaient chers comme elle-même, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui l'avaient entourée, de ce siège où elle s'était assise, de cet air qu'elle avait respiré. »

DANS LA CHAMBRE de Mme de Nièvres, qui est en voyage :

« J'allai jusqu'à la fenêtre : c'était là que Madeleine avait l'habitude de se tenir et je m'assis dans un petit fauteuil à dossier bas qui lui servait de siège. J'y demeurai quelques minutes en proie à une anxiété des plus vives, retenu malgré moi par le désir de savourer des impressions dont la nouveauté me paraissait exquise. Je ne regardais rien ; pour rien au monde je n'aurais osé porter la main sur le moindre des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement à me pénétrer de cette indiscrète émotion, j'avais au cœur des battements si convulsifs, si précipités, si distincts que j'appuyais les deux mains sur ma poitrine pour en étouffer autant que possible les palpitations incommodes. »

A LA PORTE de l'appartement de Me de Nevers et AVEC ELLE,

Dans son cabinet

« Je vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du château de Faverange. Cette lumière venait d'un cabinet d'étude qui dépendait de l'appartement de Mme de Nevers. Un escalier tournant, pratiqué dans une tourelle, conduisait de la terrasse à ce cabinet. La porte était ouverte, je m'en rapprochai involontairement; mais à peine eus-je franchi les premières marches que je m'arrêtai tout à coup. « Que vais-je faire, pensai-je, lui déplaire, peut-être l'irriter?» Je m'assis sur les marches ; mais bientôt, entraîné par ma faiblesse, je montai plus haut.

« Je n'entrerai pas, me disais-je; je resterai à la porte, je l'entendrai seulement, et je me sentirai près d'elle. » Je m'assis sur la dernière marche, à l'entrée d'une petite pièce qui précédait le cabinet; Mme de Nevers était dans ce cabinet! Bientôt, je l'entendis marcher, puis s'arrêter, puis marcher encore. Mon cœur, plein d'elle, battait dans mon sein avec une affreuse violence. Je me levai, je me rassis, sans savoir ce que je voulais faire. En ce moment, sa porte s'ouvrit :

« Agathe [femme de chambre], dit-elle, est-ce vous? - Non, répondis-je, me pardonnerez-vous? J'ai vu de la lumière dans ce cabinet... J'ai pensé que vous y étiez... Je ne sais comment je suis ici. - Edouard, dit-elle, venez, j'allais vous écrire, il vaut mieux que je vous parle, et peut-être que j'aurais dû vous parler plus tôt. » Je vis qu'elle avait pleuré »

A LA PORTE de l'appartement de Mme de Nièvres et AVEC ELLE,

Dans sa Chambre

« A minuit, il y avait encore de la lumière dans la chambre de Madeleine. Un massif d'arbres, plantés près du château et directement en face des fenêtres, recevait un reflet rougissant qui, toutes les nuits, m'apprenait à quelle heure Madeleine achevait sa veillée. Le plus souvent, c'était fort tard.

« Une heure après minuit, le reflet paraissait encore. Je pris une chaussure légère et je descendis l'escalier à tâtons... J'allai ainsi jusqu'à la porte de l'appartement de Madeleine.. J'écoutai... Je posai la main sur la serrure : la clef y était. Je m'éloignai, ‚je revins, et je m'éloignai de nouveau; mon cœur battait à se rompre... Je restai cloué sur place sans aucune idée de ce que « allais faire... Je me retrouvai dans le parc sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y étais venu. »

« C'était en novembre... deux fenêtres déjà éclairées se détachaient en lumière sur la façade du château (de Nièvres). J'allai droit au vestibule, dont la porte était seulement poussée; quelqu'un le traversait au moment où j'y rentrais. Il faisait très sombre. « Madame de Nièvres », dis-je, en croyant parler à une femme de chambre. La personne à qui je venais de m'adresser se retourna brusquement, vint droit à moi, et jeta un cri. C'était Madeleine. Elle tit quelques pas vers l'escalier, m'entraînant avec elle... Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la main... »

Voici l'admirable SCÈNE DES FLEURS, dans Edouard :

« Un jour, la chaleur était étouffante; on n'avait pu sortir de tout le jour ; le soleil venait de se coucher, et l'on avait ouvert les fenêtres pour obtenir un peu de fraîcheur. M. le maréchal d'Olonne, l'abbé et deux hommes d'une petite ville voisine assez instruits étaient engagés dans une conversation sur l'économie politique... Mme de Nevers s'était assise dans l'embrasure d'une des fenêtres pour respirer l'air frais du soir; un grand jasmin qui tapissait le mur de ce côté du château montait dans la fenêtre et s'entrelaçait dans le balcon. Debout à deux pas derrière elle, je voyais son profil charmant se dessiner sur un ciel d'azur encore doré par les rayons du couchant; l'air était rempli de ces petites particules brillantes qui nagent dans l'atmosphère à la fin d'un jour chaud de l'été; les côtes, les rivières, la forêt étaient enveloppées d'une vapeur violette qui n'était plus le jour et qui n'était pas encore l'obscurité. Une vive émotion s'empara de mon cœur. De temps en temps, un souffle d'air arrivait à moi; il m'apportait le parfum du jasmin, et ce souffle embaumé semblait s'exhaler de celle qui m'était si chère ! Je respirais avec avidité. La paix de ces campagnes, l'heure, le silence, l'expression de ce doux visage, si fort en harmonie avec tout ce qui l'entourait, tout m'enivrait d'amour. Mais, bientôt, mille réflexions douloureuses se présentaient à moi. « Je l'adore, pensais-je, et je suis pour jamais séparé d'elle! Elle est là, je passe ma vie près d'elle, elle lit dans mon cœur, elle devine mes sentiments, elle les voit peut-être sans colère. Eh bien ! jamais, jamais nous ne serons rien l'un à l'autre! La barrière qui nous sépare est insurmontable... Je ne puis que l'adorer ; le mépris la poursuivrait dans mes bras ! Et, cependant, nos cœurs sont créés l'un pour l'autre. Et n'est-ce pas là peut-être ce qu'elle a voulu dire l'autre jour ! » Un mouvement irrésistible me rapprocha d'elle ; j'allai m'asseoir sur cette même fenêtre où elle était assise, et j'appuyai ma tête sur le balcon. Mon cœur était trop plein pour parler. « Edouard, me dit-elle, qu'avez-vous ? - Ne le savez-vous pas? » lui dis-je. Elle fut un moment sans répondre ; puis, elle me dit : « Il est vrai, je le sais ; mais, si vous ne voulez pas m'affliger, ne soyez pas ainsi malheureux. Quand vous souffrez, je souffre avec vous : ne le savez vous pas aussi ? - Je devrais être heureux de ce que vous me dites, répondis-je, et cependant je ne le puis. - Quoi ! dit-elle, si nous passions notre vie comme nous avons passé ces deux mois, vous seriez malheureux ? » Je n'osais lui dire que oui; je cueillis des fleurs de ces jasmins qui l'entouraient et qu'on ne distinguait plus qu'à peine ; je les lui donnai, je les lui repris, puis je les couvris de mes baisers et de mes larmes. Bientôt j'entendis qu'elle pleurait, et je tus au désespoir. « Si vous êtes malheureuse, lui dis-je, combien je suis coupable ! dois-je donc vous fuir ? - Ah ! dit-elle, il est trop tard ! » On apporta des lumières, je m'enfuis du salon ; je me trouvais si à plaindre ! et, pourtant, j'étais si heureux, que mon âme était entièrement bouleversée.