Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 31 juillet [1826], Enghien
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Enghien, 31 juillet [1826].
Chère Rosalie, je ne concevais rien à votre silence et j'en étais inquiète. Pourquoi me faites-vous ces reproches ? Hélas! je suis dans un trop triste état pour en mériter. Je n'ai été ni à la mer, ni en Angleterre. Je suis ici à trois lieues de Paris, dans un établissement d'eaux thermales à prendre des douches de vapeur. J'ai été mieux pendant deux jours, - mais me voilà à ma douxième douche -, sans amélioration sensible dans mon état. Je crois souvent que c'est là l'hypocondrie à son plus haut degré, car je n'ai pas de fièvre ; je ne souffre pas violemment, mais toutes les fonctions sont lentes, difficiles et accompagnées de spasmes qui me fatiguent beaucoup ; - ma tristesse est excessive et augmente tous les jours, avec l'horreur de voir du monde. La société même de mes amis m'est importune, mon caractère est changé; je le vois, et je m'en effraye ; ma force, mon énergie ont disparu; je n'ai plus de volonté ni de courage ; je pleure toute la journée comme un enfant, et souvent sans cause que le malaise ou le découragement. Plaignez-moi donc et priez pour moi, j'ai besoin de l'un et de l'autre.
Je vois depuis peu un médecin suisse, M. Biett, ami de la famille Delessert, et très habile, à ce que l'on dit. Il croit que mon mal est un rhumatisme chronique sur les muscles des intestins, et il me traite en conséquence. Je ne prends rien à l'intérieur; ainsi, s'il se trompait, cela n'aurait pas de graves inconvénients. Je voudrais être transportée par une baguette dans votre chaumière dont je me fais une idée charmante. Cet herbier est donc immense qu'il n'est pas encore fini ?
Ma chère, vous me parlez en énigmes sur M. et Mme de Chat. Vous ne me dites pas la vérité et je veux la savoir. Vous n'en avez pas été contente, je le crains, cela m'afflige. Ils sont sauvages; il est difficile de faire connaissance avec eux, mais ils sont bien reconnaissants de votre bonté et de tout ce que vous avez fait pour eux.
Je vais prendre encore ici douze douches de vapeur, cela fera vingt-quatre, puis je retournerai à Saint-Germain. Si j'éprouve un peu de mieux, j'y resterai et peut-être même j'y passerai l'hiver. Si mon mal s'aggrave, j'irai dans le midi. Il y a long-temps qu'on me le conseille et que je ne puis m'y décider. Je ne puis souffrir d'aller ainsi, comme tant d autres, mourir sur le grand chemin, et il est probable que je finirai par là. Chère Rosalie, écrivez-moi, brisez la glace sur les Chateaubriand, dites-moi le fond de votre cœur. Hélas ! sans doute il n'est pas toujours ce que je voudrais et m'a souvent affligée, mais la perfection de caractère ne peut être donnée que par la religion à ceux que le talent et le génie possèdent ; ils ne sont pas eux-mêmes les trois quarts du temps. Adieu. Je vous embrasse de toute mon âme. Envoyez-moi une petite fleur des Alpes peinte par vous, grande comme une carte.