Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras
Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La plainte vive que Mme de Duras confiait à Rosalie était-elle méritée? Les circonstances plaident en faveur de Chateaubriand, et ce n'est que justice de les noter ici. Mme de Duras fut retenue à Enghien par le traitement qu'elle y suivit, jusqu'au 12 ou au 15 du mois d'août. Rentré à Paris, dès les premiers jours du même mois, Chateaubriand n'y retrouva donc pas son amie. Il fut absorbé par les réparations et améliorations qu'il entreprit à sa nouvelle maison, boulevard d'Enfer, 84. C'est, de toutes ses habitations, celle où il demeura le plus longtemps, douze ans environ. Il l'avait achetée en 1822 ; et lui-même a raconté pour quel motif et à quel prix cette acquisition : des lettres de lui confirment sur ce point le récit des Mémoires d'outre-tombe. Il ne put jamais payer cette maison; et ce fut la dette principale qui l'écrasa pendant de longues années. Noble fardeau, tout de générosité et de charité. Pour s'acquitter en partie, il sera obligé de besogner comme un mercenaire ; et afin de travailler avec plus de suite, et en même temps de dépenser moins, il ira s'établir dans un petit logement en Suisse.
Mme de Duras écrit donc à Rosalie : « M. de Chateaubriand est dans sa nouvelle maison qu'il arrange, et il travaille, à ce qu'il dit. » Sa place n'était-elle pas là, dans sa nouvelle maison ? et n'était-ce pas à lui à guider et à inspirer, selon ses goûts, maçons, peintres, jardiniers? « Je ne sors point de mon ermitage, écrit-il le 4 septembre à Mme de Cottens ; je suis au milieu des maçons ; je fais aussi un petit jardin... Enfin j'ai fait peindre en couleur verdâtre les murs extérieurs de ma bibliothèque » Le 23 octobre, 1l arrangeait encore sa solitude, heureux que le « beau temps extraordinaire pour la saison le favorisât ».
Et quant au travail dont Me de Duras parle avec une nuance de doute, c'était travail réel et urgent, même travail de forçat. Il achevait d'annoter l'Essai pour la nouvelle édition de ses Œuvres. « Aujourd'hui (4 septembre), mande-t-il à Mme de Cottens, paraît mon trop fameux ouvrage de Londres qu'on m'a tant reproché. » Aussitôt expédié ce gros travail de revision et de correction, « maudit travail qui l'arrêtait », il écrit le même jour à Mme de Constant ; il va passer la journée avec Me de Duras ; le 9, il revient la voir : c'est encore une journée dérobée au labeur qui doit assurer sa vie et celle de Mme de Chateaubriand. Donc, mardi, visite ; dimanche, visite, et ainsi de suite ; visites quotidiennes quand Me de Duras vient à Paris. Or, l'édition de ses Œuvres ne doit pas souffrir de retard ; elle réclame tous ses soins; et, de ce chef, le voilà tenu de court pour longtemps.
« Je suis à la chaîne comme un vrai galérien » (23 octobre). - Maintenant, je vous dirai que ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt, ce sont ces malheureux Natchezž que je croyais avoir arrangés à Lausanne. Quand j'ai voulu les mettre à la presse ici, il m'a pris mille scrupules et j'ai revu le tout d'un bout à l'autre. » (1" décembre 1826.) - Ces « arrangements » de maison et de livres n'étaient pas ses seuls travaux : « De retour à Paris, raconte-t-il, ma vie se trouva occupée entre mon établissement rue d'Enfer, mes combats renouvelés à la Chambre des Pairs et dans mes brochures contre les divers projets de loi contraires aux libertés publiques, entre mes discours et mes écrits en faveur des Grecs et mon travail pour mes Œuvres complètes ».
Ainsi serait corrigée la sévérité du jugement que Mme de Duras vient de formuler sur le caractère de Chateaubriand et qui porte sur le fond même de son être. On pourrait ajouter que sa maladie la portait à noircir toutes choses ; et encore, que le médecin, après la demi-paralysie qui l'avait atteinte récemment, lui avait recommandé de recevoir le moins possible. « J'ai été si malade depuis trois semaines... je suis comme si j'avais le cerveau paralysé. » Il ne semble pas que, malgré le mot qu'elle employa, le soupçon lui soit venu de la gravité du coup qui l'avait frappée.
Chateaubriand n'était donc pas si coupable en l'occurrence ; mais ce qu'il faut reconnaître, c'est que le jugement, formé de mille observations antérieures, était comme suspendu et n'attendait qu'une occasion pour éclater : « l'oubli » de Chateaubriand ne fit qu'en provoquer l'explosion. Informé par une longue pratique, ce jugement, si rigoureux soit-il, est encore empreint d'une estime affectueuse; tel que le constitue ce mélange de sévérité et d'affection, je crois qu'il ne sera pas réformé : personne ne dira mieux que Mme de Duras et personne ne fut mieux renseigné.
Elle avait le droit de faire de telles confidences à son amie, avant adressé directement au cher frère, et à maintes reprises, l'équivalent de ces reproches. Le cas doit être rare d'une adoration portée à ce degré de ferveur, jointe à une liberté d'esprit poussée à ce degré d'indépendance. La franchise du caractère l'emportait en Mme de Duras sur l'entraînement du cœur, sans d'ailleurs porter un tort quelconque à la passion, qui restait entière, après comme devant. Quand elle avait envie de parler, elle parlait ; et comme elle était la sincérité même, ce qu'elle pensait, c'est cela même qu'elle disait : aimante, dévouée et frondeuse. Au Breton de père et de mère qu'était Chateaubriand, Bretonne et demie, quoiqu'elle ne fût, par sa naissance, que demi-Bretonne.