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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme de Duras → Rosalie de Constant, 19 août [1813], Ussé

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

Mme de Duras → Rosalie de Constant, 19 août [1813], Ussé

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 6 min de lecture · p. 109–110 · chapitre 48 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ussé, 19 août [1813].

Chère Rosalie, une brebis égarée tant de fois n'est-elle pas une brebis perdue? Veut-on encore la recevoir au bercail? Oui, je l'espère, voyez ma confiance. Mon cœur me dit de compter sur vous ; malgré ma paresse, mes torts, mon apparent oubli, je reviens à vous et j'y reviens avec confiance. Si j'arrivais à Lausanne, je courrais d'abord à La Chaumière et j'y trouverais une amie ; si j'étais malheureuse, je vous ouvrirais mon cœur; enfin je ne sais d'où me vient cette sécurité, mais elle existe. Une fois nous nous sommes entendues. Quelques-uns de ces mots qui fondent l'amitié ont été dits par nous ; il y a des gens que je vois tous les jours ; il y en a qui s'appellent mes amis et auxquels je ne dirai jamais ces mots-là. Ils me seront éternellement étrangers, et vous, que j'ai vue si peu de moments, jamais, jamais, nous ne deviendrons étrangères l'une à l'autre.

Que je vous parle donc de ce qui m'occupe: je m'accuse d'avoir tardé si longtemps. Ma chère Rosalie, je marie ma fille, ma Félicie, que vous connaissez, que vous avez vue une enfant et qui est maintenant une belle et charmante personne, âgée aujourd'hui de quinze ans. Tout est réuni dans le mariage qu'elle fait, personne, naissance, fortune, âge, tout est bien, tout est tel que mes vœux les plus brillants pouvaient me le figurer. Elle épouse M. de Talmont, de la maison de La Trémoille, - le fils unique du prince de Talmont, qui périt si glorieusement dans la guerre de la Vendée. Il a vingt-six ans, la plus belle figure et la plus belle taille, un caractère charmant et excellent, des principes, de la raison, une conduite parfaite, une fortune fort bonne à présent et cent mille livres de rente un jour après sa mère dont il est l'unique enfant. Enfin, ma chère, pour que rien ne manque à ma satisfaction dans ce mariage, j'ai celle de voir que la personne de Félicie a été comptée pour beaucoup. M. de Talmont l'a préférée à de jeunes personnes avec les mêmes avantages unis à une très grande fortune que Félicie n'avait pas, et dès qu'il l'a vue, il l'a aimée de manière à me faire espérer son bonheur dans un heu où il est si rare. Le mariage doit se faire à la fin de septembre; je retournerai à Paris le 10 pour les préparatifs, et voilà, chère Rosalie, où nous en sommes. Vous seriezbien trompée si, malgré tout ce que je viens de vous dire, vous croyiez que tout est jouissance dans mon cœur. Je le dis, parce qu'on ne me pardonnerait pas qu'il en fût autrement, et le bonheur rend tout si hostile autour de nous qu'une plainte révolterait tous les envieux. Mais, cependant, que d'inquiétudes dans le cœur d'une mère qui marie sa fille à quinze ans ! Non, vous n'en avez pas l'idée, mais ne regrettez pas des jouissances qui sont si chèrement achetées. C'est une terrible charge que de disposer du sort d'un autre, de prendre la responsabilité du bonheur de sa fille. On a beau dire qu'on a fait pour le mieux, il faudrait être bien insensible pour se consoler par cette phrase du malheur de ce qu'on a de plus cher en ce monde. Je sais bien que les parents sont condamnés, en France, à cette terrible responsabilité, mais je n'en connais pas de plus pesante. Qui de nous voudrait pousser sa fille à se faire religieuse à quinze ans? Et le mariage est-il un vœu moins sacré? N'est-il pas cent fois plus cruel si on est malheureux, puisque enfin il n'est même pas permis d'être malheureux, seul ! Quand je pense qu'au moment où ma Félicie sortira de l'enfance elle se trouvera liée pour toute sa vie; - que, si elle ne trouve pas le bonheur dans cette union, c'est moi qui aurai tissu ce lien ; quand ces idées me poursuivent, j'oublie tout ce qui doit me rassurer, et je suis au désespoir. Il me semble que je sacrifie ma fille, et cependant rien au monde ne réunit autant d'avantages que ce mariage qui lui plaît aussi à elle-même. Je suis donc folle, mais j'ai éprouvé, et je ne sais si vous êtes de même, qu'il y a des situations de la vie où il y a tant à dire pour et contre, - que le devoir lui-même paraît incertain. On est dans un vague cent fois pire que la nécessité d'un grand sacrifice. Plaignez-moi, ma chère Rosalie; si je vous ai montré toutes les anxiétés de mon cœur, vous me plaindrez. Ici on ne me concevrait pas, ou l'on se moquerait de moi ; laissez-moi regretter avec vous que ma Félicie ne se marie pas comme vos jeunes filles de Lausanne. Voilà ce qui aurait fait le bonheur de ma vie, - mais ce n'est point dans nos mœurs, et dois-je sacrifier ce qui se présente à une chance incertaine ? Félicie n'a que quinze ans, mais elle est raisonnable comme à vingt. - Elle a déjà refusé un autre mariage ; celui-ci lui plaît. Ainsi, malgré son entier abandon à moi, elle peut juger assez par elle-même pour m'ôter une partie de ce poids affreux de responsabilité? - Enfin, - que vous dire ?Tantôt je vois d'une façon cette question, tantôt d'une autre, et je suis dans une misérable agitation. Plaignez-moi, beaucoup, beaucoup, chère Rosalie, - jamais assez pour tout ce que je souffre. Ce qui ajoute peut-être à cet état d'anxiété, c'est que je suis très souffrante; depuis quelque temps j'ai des maux d'estomac insupportables, je ne puis manger, et je suis redevenue plus maigre que quand nous nous sommes connues. J'aurais besoin de respirer le bon air de vos montagnes. Je suis toujours oppressée. Chère Rosalie, voyez comme je vous parle de moi. Cela est-il pardonnable après un si long silence ?

Voyez-vous quelquefois M. de Golofkin? Je l'ai rencontré cet hiver, il est un peu hâbleur, mais amusant. J'ai vu aussi continuellement un ancien adorateur de Mme de Staël, M. Sismondi, qui a de l'esprit, mais qui est toujours un peu trop sur les bancs de l'école. Ne dites pas cela, car je serais très fâchée qu'il lui revint une critique de ma part.

M. de Chateaubriand n'a rien imprimé, mais il a fait un magnifique ouvrage, une tragédie qui fait l'admiration des connaisseurs, et que moi j'admire aussi sans m'y connaître. Il est vrai que mon amitié pour l'auteur peut faire récuser mes jugements... Vous savez que ce pauvre Elzéar est sorti de prison. Il est à Plombières ; on craint qu'il ne reste exilé. Son amie a perdu son fils, lemalheur la poursuit. M. Sismondi m'a conté, le plus sérieusement du monde, d'étranges détails de sa rupture1, avec votre cousin2 et de la quantité de vin muscat qu'elle buvait pour se calmer. Je voudrais qu'un jour nous pussions causer à notre aise de cette personne extraordinaire que je trouve toujours au-dessus de ses ridicules. A force d'esprit, elle parvient à vaincre ce maître du monde (le ridicule), car n'allez pas croire que c'est d'un autre maître que je veux parler: celui-là est inflexible.

1. Mme de Staël. ↩

2. Benjamin Constant. ↩

Ecrivez-moi à Paris, rue de Varennes, n° 24, ou à Ussé, où je resterai jusqu'au 10. Chère Rosalie, soyez généreuse, ne vous vengez pas, parlez-moi de vous. Continuez-vous vos leçons d'astronomie? Je pensais a vous cet été en regardant le beau ciel rempli d'étoiles de notre Touraine. Je regrettais de n'être pas sur le balcon de la Chaumière.

Adieu. Croyez que rien ne peut effacer de mon cœur ces deux mois d'amitié ; vous le voyez bien. C'est un trésor enfoui, mais il reste là, au fond de mon cœur, tout entier; les années n'en ont pas enlevé une parcelle. Mais le jour ne viendra-t-il pas où je pourrai le grossir, ce trésor ? Ne nous reverrons-nous jamais ?...