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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits [Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 3 juillet [1827], Bourbonne

Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)

[Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 3 juillet [1827], Bourbonne

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 2 min de lecture · p. 505 · chapitre 466 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Bourbonne, 3 juillet [1827]

M. de Chateaubriand m'a dit avoir écrit à Mme de Cottens mon projet de passer par Lausanne dans le grand voyage que je vais faire. Nous nous verrons donc, ma chère Rosalie, et vous voyez qu'il ne faut désespérer de rien. Je me faisais une fête de vous annoncer mon arrivée, et j'ai grondé M. de Chateaubriand. Cependant je suis fâchée contre vous. Comment pouvez-vous me dire que « les plaisirs de l'esprit et de la société sont mon partage » ? Hélas ! vous avez donc oublié l'état où je suis ? Je ne puis ni lire, ni écrire, ni travailler. Je vous écris ces quatre lignes à cinq heures du matin, après deux heures d'un mauvais sommeil. Eh bien, c'est le seul moment de la journée où je puisse tenir une plume sans me trouver mal.

Dès que j'ai mangé, quand ce ne serait qu'un biscuit à la cuiller, je perds toute possibilité d'une occupation quelconque. La moindre conversation me fatigue ; je ne puis arrêter mon esprit à rien, ni fixer même une idée un peu de suite. Voilà mon triste état, et pourtant je suis bien moins mal que je n'ai été. Je prends quelques bains à Bourbonne, puis je compte entrer en Suisse par Neuchâtel, Yverdon et Lausanne, vous voir cinq ou six jours, puis passer le Simplon, aller de Milan à Gênes, et revenir par la nouvelle route de la Corniche qui est ouverte. Tout cela est subordonné à l'état où je serai. Je pense avec douceur à cette réunion d'un moment ; mais il y a pourtant quelque chose de triste à se retrouver après une longue absence, à voir les traces et les ravages du temps. Nous ne nous verrons plus comme il y a vingt ans; il faudra perdre nos souvenirs.

Adieu. J'ai écrit bien longtemps. Répondez à Bourbonne-les-Bains, Haute-Marne. Je partirai du 15 au 20. Je vous embrasse.

Ma fille aînée, Félicie, est avec moi. Elle a voulu m'accompagner. Sa sœur est à Vichy pour une maladie de foie que tous les tourments qu'elle a eus pour moi lui ont donnée. On lui défend les chaleurs du Midi, et on me les ordonne. J'allais partir seule. Félicie s'est décidée à venir avec moi. Si elle eût fait la même chose, il y a douze jours, je ne serais pas si malade. Je lui sais gré de ce procédé, mais je cherche inutilement à être heureuse ; mon âme en a perdu le pouvoir, elle a trop souffert. Le temps peut-être me rendra un peu de confiance, mais il faut vivre.