Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion
Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 8 octobre [1805], Noisiel
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Noisiel, 8 octobre [1805].
Je n'avais pas besoin de votre aimable lettre, chère Madame, pour penser qu'il manquait quelque chose à mon bonheur en me retrouvant au milieu de ma famille et de mes amis ; votre absence a troublé une si douce réunion, les regrets que je donnais à la société qui convenait si parfaitement à mon cœur et à mes goûts m'ont fait juger moins agréable celle que je retrouvais. Mes souvenirs m'ont reportée à d'autres temps ; j'ai presque souhaité que l'hiver fût passé!... Voyez de combien de torts vous avez à répondre, et si vous ne me devez pas un peu d'amitié en dédommagement de m'avoir rendue si ingrate. Je la réclame. l'ai aimé à en lire les assurances, mon cœur en a besoin. Conservez-la-moi donc, chère Rosalie; laissez-moi espérer que lorsque j'irai, le printemps prochain, habiter la jolie petite maison, je retrouverai la même bonté, la même indulgence, et que l'absente ne sera plus une étrangère... N'employez jamais ce vilain mot ; mon tendre intérêt pour vous, pour les vôtres, pour votre pays, doit me sauver d'être nommée ainsi. Depuis mon retour, je lis tous les articles de gazette qui parlent de Suisse avec une double attention. Je voudrais qu'elle fût tranquille et heureuse; que le calme de ses belles vallées ne fût jamais troublé par les orages de la guerre, mais, pauvre Suisse! chacun dit qu'elle va en devenir le théâtre, au moins la partie voisine de l'Allemagne, et quelle guerre sera celle-ci? On prend des mesures si alarmantes, - on paraît si déterminé à ne céder sur aucun point... C'est une désolation. | Chacun s'afflige, s'inquiète, voit du noir dans l'avenir, et, tout en se communiquant ses chagrins, on en vient à des lamentations d'une tristesse à mourir. Je me suis enfuie à la campagne pour échapper à cette mélancolie (nous n'aimons ni l'une ni l'autre, il me semble, les plaintes qui ne servent de rien), mais je n'ai pas quitté Paris sans avoir fait vos commissions. Il se trouve qu'Elzéar de Sabran est en ce moment en Suisse ; peut-être l'avez-vous vu, et alors vous aurez eu vous-même les renseignements que vous désiriez. Pourtant à tout hasard, j'ai chargé quelqu'un de voir une personne qui connaît le C [commandant] de Buffevent et je vous dirai la réponse quand je retournerai à Paris. Les détails sur les cartons ont été plus satisfaisants. On se sert, en effet, d'une sorte d'émeri pour égaliser l'intérieur des boîtes, mais la qualité même du carton est encore plus essentielle. J'en enverrai des échantillons, avec une note sur la manière de les coller, - et les outils les plus nécessaires, que je dois trouver prêts à mon retour et qui consistent en une espèce de règle de fer et un petit instrument fort tranchant. Voulez-vous bien dire tout cela à Me Serjean et la prier de ne pas s'impatienter si le paquet n'arrive pas aussi promptement que je le désirerais.
Vous voulez des détails sur ce qui m'entoure, sur mes amis, et eux en veulent sur vous, et j'ai du plaisir à leur parler de votre inaltérable bonté, de votre amabilité, de vos talents, je montre mon joli bouquet, et je dis : cette excellente personne m'aime un peu. - Je suis ici chez cette tante dont vous m'avez vue inquiète, Mme d'Ennery, la femme de celui dont il est question dans les Mémoires du baron de Besenval. C'est une personne d'une sensibilité excessive et très spirituelle, mais d'une mauvaise santé, et habituellement souffrante et inquiète d'elle. Je la chéris comme une mère; et quoiqu'elle ait une fille, elle m'a traitée toute ma vie comme si j'étais la sienne. J'avais tort de dire que j'étais chez elle en ce moment; c'est à sa fille, la duchesse de Levis1, qu'appartient cette terre. C'est aussi une aimable personne, mais froide et peu communicative. Nous sommes liées dès notre enfance; - seulement depuis deux ans plus intimement. Elle a sept ans de plus que moi ; elle est encore belle et a des manières extrêmement nobles. - M. de Duras2 est ici. J'aurais peur d'être accusée de partialité si je vous parlais de lui avec beaucoup de détail, mais j'espère que vous le connaîtrez quelque jour. Ma belle-mère3, que j'ai laissée à Paris, est une personne du premier mérite, religieuse sans aucune superstition et en tout point la femme forte de l'Evangile. La princesse de Chimay4, son amie, demeure avec elle ; avec un extérieur beaucoup plus doux, et la même force et la même résignation, elles tirent toutes deux leur courage de la même source. Mais mon amie à moi, ma Joséphine5, ma sœur d'adoption, celle à laquelle m'unit une amitié de toute ma vie, commencée au berceau et qui ne finira qu'à la mort, je ne vous en parle point. Elle n'est pas à Paris et n'y reviendra que dans quinze jours. Vous l'aimeriez, aimable Rosalie, votre cœur saurait apprécier le sien et sentir les mérites de son charmant caractère. Son mari est un petit neveu du duc de Montausier (gouverneur du duc de Bourgogne sous Louis XIV), il se nomme M. de Montausier de Sainte-Maure : leur existence est très agréable, et la Révolution leur a laissé de la fortune. Nous avons encore une amie commune, une charmante personne, Mme de Cossé. Vous vouliez connaître mes entours, en voilà une partie. Ajoutez-y une tante de Poix6 et sa famille, que vous connaissez de réputation, et votre aimable intérêt sera satisfait. Mais je ne le suis pas en voyant quelle grande partie de cette lettre j'ai employée à vous parler de moi. J'exige que la réponse me parle de vous avec autant de détails et qu'à mon retour en Suisse, je puisse connaître parfaitement tout ce qui vous appartient et vous touche.
1. Gaston-Pierre-Marc, duc de Lévis ; 7 mars 1764 - 19 février 1830 ; marié 26 mai 1785 à Pauline-Louise-Françoise de Paule Charpentier d'Ennery, morte 31 octobre 1819. ↩
2. Amédée-Bretagne-Malo de Durfort, duc de Duras, né à Paris, le 5 avril 1771, mort à Versailles le 1er août 1838 ; - marié le 27 novembre 1797 à Claire-Louise-Rose-Bonne de Coëtnempren de Kersaint. ↩
3. Emmanuel-Céleste-Augustin, appelé le duc de Durfort du vivant de son père, ensuite duc de Duras, né à Paris le 28 août 1741, mort à Londres le 20 mars 1800 ; marié le 16 décembre 1760 à Louise-Henriette-Charlotte-Philippine de Noailles, morte le 12 février 1832. ↩
4. Marie-Anne-Gabrielle-Josèphe-Françoise-Xavière d'Alsace d'Hénin Liétard, princesse de Chimay. ↩
5. Antoinette-Joséphine-Gilberte de Damas de Marillac : 13 décembre 1776 - 19 septembre 1839 ; mariée le 5 septembre 1797 à Louis-Auguste-Marie-César marquis de Sainte-Maure Montausier. ↩
6. Louis-Philippe-Marc-Antoine de Noailles, prince de Poix, né 21 novembre 1752 - 15 février 1819; marié à Anne-Louise-Marie de Beauvau. ↩
Mille tendres compliments à Mme de Charrière; choses aimables sans fin à M. et à Mme d'Arlens, au bon docteur Schoell. Je joins ici de l'outremer ; il ne restait chez le marchand de cette espèce que le peu que je vous envoie. Si vous en êtes contente, je vous en apporterai au printemps. Adieu, chère! voici une lettre de la longueur de laquelle je suis honteuse. Pardonnez-la-moi et comptez à jamais sur la tendre amitié que je vous ai vouée. Mes petites filles veulent être rappelées à votre souvenir.