Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 19 mai [1810], Ussé
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ussé, 19 mai [1810].
Combien j'ai été émue, chère Rosalie, en recevant comme un aimable souvenir, ce reproche si doux et si pénétrant de mon indigne paresse, qui n'est rien, qui ne prouve rien, sinon que je suis paresseuse, car mon cœur est le même et mon tendre intérêt vous a suivie pendant tous ces mois que j'ai passés sans vous écrire. Ne me croyez pas cependant tout à fait aussi coupable. J'ai donné cet été pour vous une lettre à MM. de Gramont et de Thuisy qui allaient en Suisse. Ils ont cru que c'était une lettre de recommandation, et, ne s'arrêtant pas à Lausanne, ils l'ont brûlée. Je n'ai su tout cela que cet hiver et alors j'aurais dû vous demander de vos nouvelles et ne pas vous laisser croire à cet affreux oubli. Rien n'est plus joli que ce que vous m'envoyez, mais je ne veux y voir que vous, que cette amitié qui vaut mieux que tout ce que votre Suisse produit de plus charmant. Dites-moi seulement si ces costumes sont de vous; ils en auraient encore bien plus de prix à mes yeux. La petite guirlande est charmante... et ce bon thé ! je le prendrai en pensant à vous et à cette chère Suisse à laquelle je ne veux pas renoncer; mais quand? mais comment s'accomplira ce voyage?
La guerre dispose de notre destinée et nous jette dans mille embarras. Cependant, c'est une idée que je chéris, un projet tout près de mon cœur. Donnez-moi donc de vos nouvelles et ne m'en croyez pas indigne. Mon journal offrirait peu de variété. Je n'ai pas quitté Ussé; j'y ai passé l'hiver, et quelques amis m'ont tenu compagnie. La mort d'un de nos voisins nous a vivement affectés. Ce voisin ne vous est pas tout à fait étranger; vous en avez entendu parler à M. de Fleury; il servait de père à ses entants. C'était M. de Chastenet dont la femme était amie intime de Mme de Fleury. On ne pouvait posséder à la fois tant de qualités aimables et attachantes. Nous nous étions convenu dès le premier moment, et ce voisinage avait mille agréments pour nous. Sa malheureuse famille ne se console pas et chaque jour leur fera mieux sentir l'étendue de cette perte.
Sa Majesté nous a enlevé aussi M. de Voyes qu'on a fait partir d'Anvers et que nous regrettons beaucoup dans notre Touraine. On ne peut être plus parfaitement aimable et spirituel qu'il ne l'est, et c'est ce que l'Empereur a très bien su remarquer. Ce poste est fort beau mais ne vaut pas l'excellent établissement des armes, et les voisins surtout le trouvent. J'avais quelque plaisir à parler suisse avec ce préfet. Il connaît et aime vos montagnes où il a beaucoup voyagé. C'est encore une perte pour Ussé et un sujet de tristesse. Ce qui en donne beaucoup, c'est l'absence du maître de la maison qui est en Languedoc depuis deux mois, pour d'ennuyeuses et interminables affaires. Voilà, ma chère Rosalie, tous mes chagrins. C'est un devoir de l'amitié que je remplis en vous les contant.
J'ai voulu vous envoyer Ussé, mais j'ai été si mécontente de mon ouvrage que j'ai tout jeté au feu. Quand je serai à Paris, je vous en ferai tenir une copie par un dessinateur qui travaille pour le grand ouvrage de M. de la Borde, et qui est venu ici l'été dernier, mais pour si peu de jours qu'il n'a pu faire que ses propres dessins.
Avez-vous des nouvelles de monsieur votre frère ? A-t-il pu se réunir à vous ? Les difficultés augmentent tous les jours et atteignent toutes les situations et toutes les fortunes.
Parlez de moi à madame votre tante. Je salue Chaumière et n'oublierai jamais la bonne réception qu'on m'y a faite. Ussé est grand et beau; mais l'habitation de cette petite maison au bout d'un verger serait bien plus congenial to my heart. Ceci n'a rien d'un asile et serait au contraire susceptible de toute la représentation d'autrefois. C'est un défaut à mes yeux ; j'aime l'harmonie en tout, mais il faut s'arranger de ce qu'on trouve. Adieu: reconnaissance encore de cet aimable souvenir, mais il lui manque quelque chose, tant que je n'ai pas de vos nouvelles.