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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 26 septembre [1805], Berne

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion

Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 26 septembre [1805], Berne

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 3 min de lecture · p. 42 · chapitre 10 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Berne, 26 septembre [1805].

Je ne puis me résoudre, dear Madam, à appeler une contrariété le retour qui m'a fait recevoir quelques jours plus tôt votre charmante lettre. J'avais besoin de ce souvenir et je ne saurais vous dire à quel point j'en ai été touchée. Est-il bien vrai que cette étrangère a laissé quelque regret dans votre cœur ? Le mien en était si rempli en vous quittant qu'il a été longtemps encore à se réconcilier avec l'idée de préférer quelque chose à votre douce et aimable société; et si vous n'eussiez pas dû partir aussi, je crois que je serais restée à Lausanne, non plus pour le beau lac, la belle vue de ses montagnes, mais pour vous, pour tâcher d'acquérir quelques droits à votre amitié. Je suis triste quand je pense combien J en ai peu, combien il serait naturel que vous m'oubliassiez tout a fait, tandis que personne ne pourrait le trouver mauvais, - que moi, - qui sens, à mon tendre attachement, que ce serait une véritable ingratitude ; mais je me figure que les rapports d'amitiés et de goûts que vous croyez découvrir entre nous et qui me rendraient fière et heureuse suppléeront au peu de temps que nous avons eu pour nous connaître et nous juger. Pour moi, je n'ai jamais pu souffrir ces philosophes qui disent qu'il faut étudier ses amis ; je ne me plains du court espace de temps que par l'attrait que j'aurais trouvé à en passer davantage près de vous ; et vous qui n'avez pas voulu d'un voyage tête-à-tête, vous ne croyez donc pas non plus qu'il faille les étudier? Donc le voyage, je ne le regrette plus, il vous aurait fatiguée et nullement intéressée. Vous avez dû recevoir quelques mauvaises plantes trouvées sur la Gemmi. La saison était trop avancée ; il n'y en avait presque plus. Cette course a été tout à fait pénible. Nous n'avons été de retour qu'à neuf heures, ayant la nuit la plus noire pour descendre le Kandersteg et presqu'impossibilité de distinguer la route. La Gemmi est un chaos. C'est la seule fois que j'aie senti de l'oppression sur les Hautes-Alpes, mais cette désolation, ce bouleversement, cette tristesse sont faits pour en donner. Comment a-t-on pu trouver là des beautés ? Ne croyez-vous pas qu'il n'y a rien de beau que ce qui porte l'empreinte de la main bienfaisante de la divinité, et l'ordre est le signe auquel on doit la reconnaître. Mais là, des neiges, des pierres confusément entassées, et des torrents d'une eau blanche dont les bords sont arides et dévastés. Rien au monde n'est si triste que cet aspect. En revenant du Kandersteg, ma Clara a été un peu malade. Je l'ai ramenée vite; elle est bien aujourd'hui, mais depuis dimanche, le temps s'est si fort gâté qu'on dit qu'il y aurait de la folie à reprendre mes courses .

D'un autre côté, M. de Duras et ma belle-mère me rappellent à Paris. Il faut partir, et nous quittons Berne demain. J'y ai vu tout ce qu'il y a à voir, et la belle galerie d'histoire naturelle qui est vraiment remarquable, et le tombeau de Langeac de Hindelbourg. C'est une si grande, si noble idée ! C'est dommage qu'on ait exécuté ce bel ouvrage avec de la pierre commune. Il me semble que vous ne l'avez jamais vu : nous y retournerons ensemble l'année prochaine. J'aime tant à penser à ce temps-là et au joli petit cottage ! Veuillez dire à madame votre tante combien je serais heureuse d'être sa voisine, mais cette guerre. Ne reviendra-t-elle pas troubler nos projets ? On ne rencontre ici que des régiments qui partent, on n'y parle que de guerre! Il semble qu'on ait oublié que la paix est un état bien plus naturel : on a l'air de ne plus savoir ce que c'est. Adieu, aimable Rosalie, permettez-moi de vous donner ce nom. Adieu ! Croyez à ma plus tendre amitié et conservez-moi la vôtre... Quel barbouillage ! Pardon, mais il est tard et je suis și grognée par Jenny que j'écris much too long letters, que je ne sais en vérité ce que je dis.

Mille souvenirs et compliments à M. et Mme d'Arlens.