Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 23 juillet [1825], Saint-Germain
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Saint-Germain, 23 juillet [1825].
Assurément je devrais vous écrire ce que je voulais vous écrire, mais j'étais combattue entre le désir de vous voir ici, mille bonnes raisons que j'avais à dire et que je m'imaginais qui vous persuaderaient, puis la crainte que ce voyage ne fût au-dessus de vos forces, dont je ne puis juger, et les reproches affreux que je me ferais si vous tombiez malade par ma faute, par mon égoïsme de préférer le bonheur que j'aurais à vous voir ici, à votre sûreté, à votre santé, à votre repos, et le fait est que je ne puis avoir un avis parce que je ne vous vois pas. Si vous êtes réellement aussi faible que vous le dites, ce serait de la folie ; mais si ce sont des maux de nerfs, le changement d'air et de lieu est bon. Il est bien triste pourtant d'être arrêtées ainsi par une si petite distance, -je le dis pour vous comme pour moi, - de désirer se voir et de ne le pouvoir, et qu'il n'y ait qu'une vie, qu'on ne puisse dire : une autre fois, quand la force et la jeunesse seront revenues avec le printemps. Il faut se résigner, chère Rosalie, et s'écrire, comme disait Mme d'Houdetot. Cherchons du moins à nous distraire, ne pouvant nous consoler. Et cependant, n'allez pas croire que je suis devenue amie de cette philosophie des distractions. J'en suis à mille lieues. Il y a quelque chose qui dégrade l'homme dans l'imprévoyance et la légèreté, - et les distractions ne sont pas autre chose. Mais le courage manque pour considérer l'avenir et la vie face à face. On remet au lendemain pour cela comme pour tout, comme j'ai fait pour ma lettre. C'est mon grand défaut, c'est celui de la faiblesse. J'envie la force parce qu'au fond elle fait la base de tout ce qui est bien, et la faiblesse, de tout ce qui est mal. C'est ce que l'on trouve au fond du vase, comme ces résidus chimiques.
Ma chère, avez-vous lu le Lord Byron1 de Mme Belloc. Je dis : le sien, car elle l'a créé, mais c'est un charmant ouvrage dont l'auteur a bien de l'esprit et donne, je crois, à son héros, les belles et brillantes qualités qu'elle possède elle-même. Dites-moi si on l'a à Genève, parce que je vous l'enverrais. Un livre qui plaît est un trésor à la campagne et partout. Il vaut mieux que tout ce qu'on n'aime pas d'affection, il vous dit ce qui vous plaît, et la visite n'est jamais trop longue. J'ai ici plus de monde que je n'en veux et je n'y ai pas assez de repos. Mme de Poix est au Val, mais, le mois prochain, elle va à Mouchy, et cela fera ce mouvement de moins. Il me plaît pourtant, c'est un intérieur comme on le ferait à plaisir. Bien des choses cependant auraient pu le troubler1, mais il y a des gens qui ne se laissent pas être malheureux, ils ont bien raison.
1. Allusion peut-être à la folie de Nathalie, duchesse de Mouchy. ↩
Je vous enverrai Édouard à lire quand j'aurai une occasion sûre. Je l'ai fait imprimer à cinquante exemplaires, mais il se trouve qu'il faut en donner cinq à tous les ministres, de sorte que je n'ai pas le courage de le retirer de chez l'imprimeur ; je ne veux pas subir cette loi, ce serait une sorte de publicité qui m'est supportable ; mais il me reste les épreuves et les bonnes feuilles, et, jusqu'à nouvel ordre, je les prête à mes amis. J'ai de grands doutes que ce soit bon, je n'aurais jamais cru à cette conscience timorée d'auteur. Je les vois tous si sûrs que ce qu'ils font est superbe... je les envie.
Dites-moi si le lac est desséché ; et vos prairies sont-elles couleur de poussière ? Et vos arbres sont-ils gris ? Tel est l'état de notre forêt, - de cette forêt que je vous promettais verte, fraîche, ombragée. Elle est rôtie. Toutes les sources sont taries ; les daims, les chevreuils meurent dans tous les coins, l'herbe ne les nourrit plus et ils n'ont plus un ruisseau pour se désaltérer. Nous n'espérons plus que dans la châsse de sainte Geneviève. Jamais on n'a vu un pareil été. Les grandes salles de marbre de l'hôtel de Noailles sont un abri contre cette chaleur, mais, du reste, je hais cette maison; il n'y a point d'ombre, quoiqu'il y ait des arbres. Il faut faire 200 pas au soleil pour atteindre la forêt et elle a encore mille autres inconvénients. Adieu, chère Rosalie, je suis triste de ne pas vous voir. Je verrai vos Anglais avec grand plaisir et tout ce qui viendra de votre part. Adieu. Je vous embrasse tendrement. Henri [duc de Rauzan] va à Lisbonne, mais ce sera pour peu de mois, et Clara me reste. Cela ne me fâche pas ; il était fâché de ne rien faire, comme disent les hommes.