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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 17 mai [1811], Ussé

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 17 mai [1811], Ussé

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 2 min de lecture · p. 81 · chapitre 35 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ussé, 17 mai [1811].

Vous recevrez, aimable Rosalie, ce que vous avez eu la bonté de désirer depuis longtemps : une petite vue d'Ussé, assez mal faite, mais qui pourtant donne un peu l'idée du lieu. J'y ai joint l'Itinéraire, et je vous demande mille pardons d'avoir oublié d'envoyer chercher la commission de M. Bernardin de Saint-Pierre ; mais la laine ne s'est faite qu'après mon départ, le dessin n'était pas prêt, et j'étais si assiégée de monde et d'affaires, si inquiète de la position de notre ami [Chateaubriand], que je n'étais capable de penser à rien. C'est le jour même de mon départ que l'Institut a rejeté son discours : je ne suis partie qu'après la séance, et bien agitée de cette affaire. Il est à présent à la campagne et fort occupé de son jardin et de ses arbres. Vous me manderez votre avis de l'Itinéraire, qui a passé six semaines dans mon armoire, attendant toujours ce mauvais petit dessin. C'est lui qu'il faut accuser de tous mes retards, et vous aurez bien raison de trouver qu'il n'en valait pas la peine.

Me voici dans ma retraite pour bien longtemps. Je n'ose penser à la quantité de mois qui vont s'écouler avant que je revoie mes amis. Je trouve qu'en vieillissant le monde devient bien plus nécessaire. Dans la jeunesse, tout plaît; on a une vivacité de cœur, une abondance de pensées et d'illusions qui pare et qui peuple la solitude ; car ce n'est guère ce qu'on y trouve qui plaît, c'est ce qu'on y apporte, et, dans l'âge mûr, ce sont de tristes réflexions, des rêves évanouis et tout le fâcheux attirail de la vieillesse. Je n'en suis pas encore là tout à fait, mais j'entrevois ce but, et j'aime à m'en distraire par la société et la conversation.

Je ne vous dirai donc rien de la nature que j'ai retrouvée à Ussé dans toute sa parure ; il me faudrait pour me toucher aujourd'hui vos belles montagnes et votre beau lac ; je suis insensible à tout le reste.

J'ai bien peur d'avoir été indiscrète en vous parlant du roman de M. Benjamin. Dites-moi donc seulement s'il sera imprimé et si nous le lirons. Donnez-moi de vos nouvelles, aimable Rosalie, - vous m'avez gâtée autrefois, mais vous vous êtes lassée de m'aimer. Pour moi, je ne changerai jamais, et le tendre attachement que vous m'avez inspiré ne finira plus.

Mille compliments à Mme de Charrière. Mais ne m'a-t-on pas cent fois oubliée à Lausanne? Avec quelle confiance vais-je offrir là mon souvenir ! Il n'y a que vous au monde qui puissiez conserver intérêt à cet oiseau de passage qui vous a visitée quelques instants.