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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)

Livre VI — Les romans de Madame de Duras

Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 22 min de lecture · p. 338–350 · chapitre 350 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Celui qui nous est dépeint sous ce premier aspect pourra bien, par son amour douloureux, rappeler - mais si faiblement - le jeune Benoist d'Azy, qui fut en effet amoureux de Clara ; le plus souvent, c'est de Mme de Duras qu'il est le prête-nom ou le porte-voix, déjà nous trouvons un portrait d'elle-même « retourné et déguisé en homme. La voilà, telle que le chagrin l'a faite, telle qu'on la surprenait dans sa solitude. Aux instances que ses amis lui adressaient d'ouvrir son cœur, de se confier, de s'épancher, c'estelle qui répond, comme dans Ourika, mais avec une nuance plus accentuée :

Je ne dois plus rien vous refuser, mais n'exigez pas que je vous parle de mes peines. J'essayerai d'écrire et de vous faire connaître celui dont vous avez conservé la vie. Au bout de quelque temps, il entra dans ma chambre, tenant dans sa main un gros cahier d'une écriture assez fine : « Tenez, me dit-il, ma promesse est accomplie. Vous ne vous plaindrez plus qu'il n'y a pas de passé dans notre amitié. Lisez ce cahier, mais ne me parlez pas de ce qu'il contient. »

Cette répugnance à parler de ses chagrins - en parler, n'était-ce pas accuser Félicie ? - Mme de Duras la trouvait au plus profond de ses instincts et de son amour. Dans les quelques lignes qu'on vient de lire, elle nous livre un trait de son caractère ; elle y reviendra en une phrase plus explicite dans l'abandon de la correspondance.

« Analyser Edouard marquerait bien peu de goût et nous ne l'essayerons pas. » Sainte-Beuve le dit de l'analyse littéraire ; et vraiment il a raison d'ajouter : « On ne peut rien détacher d'un tel tissu, et il n'est point permis de le broder en l'admirant. » L'analyse que le critique déclarait impossible, il l'a tentée aussitôt, du moins pour la scène des fleurs, et avec quelle maîtrise ! Il l'a détachée de l'ensemble, l'a brodée en l'admirant, l'a mise en une flatteuse lumière ; et, du tissu ou de la broderie, on ne sait auquel donner la préférence.

Mais combien d'autres remarques plus essentielles, et d'un intérêt tout différent, s'offrent d'elles-mêmes quand on est initié à la vie de Mme de Duras et qu'on a surpris ses secrets!

Faverange représente Ussé ; et c'est au château d'Ussé que se passèrent ses plus belles années. C'est là qu'elle connut le bonheur; là qu'elle le savoura de longs mois, chaque année, au sein d'une paix délicieuse : - bonheur si vivement senti, qu'à de certaines heures elle s'en effrayait : « Je crois que notre nature ne soutiendrait pas un bonheur parfait. La part que j'en ai est assez grande pour me faire peur quelquefois... Car enfin ne suis-je pas bien favorisée d'avoir, après la Révolution, conservé encore une famille nombreuse, des amis, et une belle habitation comme Ussé, et deux bonnes et jolies filles1? »

1. Lettre à Rosalie, 31 mai 1809. ↩

On a déjà vu qu'elles furent rares, dans sa vie, ces années heureuses. Du jour de cette confidence au terme de cette période enchantée, nous comptons quatre ans ; et après, sous les apparences les plus brillantes, ce ne sont que tristesses sans fin aggravées de maux sans remèdes.

A l'ombre des tours de ce beau château, sous les ombrages séculaires de ce parc immense, elle avait vu grandir sa fille adorée ; et son culte s'était développé avec les qualités et les charmes de son objet. Elle lui reconnaissait tous les dons, tous les talents, toutes les vertus. Volontiers, elle lui aurait dédié le mot de Me de Sévigné, mère idolâtre : « C'est la plus belle fille du monde ». Mme de Duras disait l'équivalent : « Félicie est belle comme un ange » ; et encore : « elle a la physionomie d'un ange ».

Après le mariage de Félicie, la pauvre mère n'eut plus jamais le courage de revenir à ce château d'Ussé, témoin de son bonheur. « Un triste pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés. » - « Je ne me suis jamais trouvée plus heureuse, et je suis sûre que mon père quittera Faverange avec regret. » C'est Édouard qui parle le premier ; et nous savons de qui Edouard est le porte-voix. Mme de Nevers lui fait écho, - répétant ce que disait Clara, d'accord en cela comme en tout avec sa mère.

Or dans une lettre toute voisine du temps où Mme de Duras écrivait Edouard (1821-1822), elle s'exprimait ainsi : « Je n'ai pu prendre sur moi de retourner à Ussé depuis tous mes chagrins. J'ai peur des souvenirs que je trouverais là. »

Elle le revit pourtant, ce beau château d'Ussé, plusieurs jours, peut-être plusieurs mois durant ; elle le revit d'un regard arrêté, studieux et attendri, mais, en pensée seulement, et pour le décrire avec une minutieuse exactitude, pendant qu'elle composait Edouard, ce livre tout plein d'elle-même, tout palpitant de ses affections, de ses impressions et de ses souvenirs. C'est à ce lieu de délices, - paradis terrestre, d'où l'infidélité de « son ange » l'a pour jamais bannie, - qu'elle voulut rattacher la plus belle scène de son roman, l'image même et l'idéal du bonheur. Car il est facile de s'en convaincre en comparant la description d'Ussé dans la correspondance, et celle de Faverange dans le roman, le château de Faverange, par un ensemble de détails absolument caractéristiques, n'est autre que le château d'Ussé.

L'identification est ici d'une importance capitale : elle servira d'appui à des remarques intéressantes, et qui ont leur délicatesse.

Rapprochons les deux châteaux, traits pour traits, celui du roman et celui de la réalité, afin d'en bien constater la similitude, répétons le mot, l'identité.

Faverange était ce vieux château dont Mme de Nevers m'avait parlé une fois. Situé à quelques heures d'Uzerche, sur un rocher, au bord de la Corrèze, sa position était ravissante. - [Uzerche, chef-lieu de canton, un peu plus de 3.000 habitants].

Le château d'Ussé, situé à trois lieues de Langeais, s'élève sur un coteau escarpé, au-dessus de canaux dérivés de l'Indre. « Le plus beau lieu du monde », écrivait Mme de La Tour du Pin. Et Mme de Duras : « la gaieté de l'aspect est remarquable ; c'est un mouvement continuel ; c'est l'ancienne France. » - Langeais, chef-lieu de canton, un peu plus de 3.000 habitants.

Faverange :

Un grand parc fort sauvage environnait le château; la rivière qui baignait le pied des terrasses fermait le parc de trois côtés. Une forêt de vieux châtaigniers couvrait un espace considérable et s'étendait depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la rivière. Ces arbres vénérables avaient donné leur ombre à plusieurs générations. - Je sortis du château ; j'errais sur les ter- - Les rivières, les campagnes, les collines bleuâtres qui fermaient l'horizon, tout me plaisait dans cet aspect. - Les coteaux, la rivière, la forêt étaient enveloppés d'une vapeur violette qui n'était plus le jour, el qui n'était pas encore l'obscurité.

Ussé :

Un parc magnifique de 227 hectares, clos de murs, couronne le coteau et s'étend au sud jusqu'à la forêt de Chinon. Quelques petits soins, écrivait encore Mme de Duras, le feront ressembler à un parc anglais fort sauvage ; la nature y a tout fait. - Rien n'est si beau que ce parc et l'antique futaie qui couronne le château. - Il avait appartenu successivement aux Montjean, de Reuil, d'Epinay, de Rioux, de Valentinay. Vauban, dont la fille aînée avait épousé un membre de la famille Valentinay, fit construire les belles terrasses qui dominent le cours de l'Indre. - Ces terrasses régularisèrent les pentes sur lesquelles était comme accrochée la forteresse primitive et lui firent un cadre charmant au-dessus de l'aimable vallée de l'Indre.

Faverange :

Je vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du château... Un escalier tournant pratiqué dans une tourelle conduisait de la terrasse à ce cabinet... Le duc de L.... qu'on ne fixait jamais longtemps sur le même sujet, revint à parler de Faverange et s'engoua de tout ce qu'il voyait, de l'aspect du château par le clair de lune, de l'escalier gothique, surtout de la salle où nous étions. - Grandes salles gothiques boisées de chêne et ornées de trophées d'armes comme au temps de la chevalerie. - Il plaisanta sur la délivrance de Mme de Nevers, enfermée dans le donjon gothique, comme une princesse du temps de la chevalerie.

Ussé :

Le château, construit sur un plan tout gothique, dans la seconde moitié du xv° siècle, a été profondément modifié dans la suite. Son enceinte de murs épais a été coupée, et, par la brèche, le jour est entré à flots dans la cour intérieure, dont plusieurs façades ont été refaites avec des agréments nouveaux. Le donjon, la porte d'entrée resserrée entre deux tours, les mâchicoulis et les échauguettes ont subsisté, mais réduits par les dispositions actuelles, au rôle d'éléments décoratifs et pittoresques1.

1. Tours et les châteaux de la Touraine, par Paul Vitry, 1905. ↩

Les principales curiosités de l'un comme de l'autre château sont le « bel escalier » ou « l'escalier gothique », le « donjon gothique » ou « donjon du xv° siècle », « les vieilles boiseries sculptées », « les vastes salles », la grande pièce carrée ou bibliothèque :

On passait ordinairement les matinées dans une grande bibliothèque que M. le maréchal d'Olonne avait fait arranger depuis qu'il était à Faverange.

J'ai déjà bien des souvenirs de vous, écrivait Mme de Duras à Rosalie. Celui-ci sera pour ma bibliothèque (à Ussé) que je vais faire arranger cet été. - Vous voyez bien dans le coin cette pièce carrée, c'est ma bibliothèque. Voici quatre fenêtres. La vue de l'une enfile la jolie rivière d'Indre et tous ses détours et les coteaux qui la bordent. Celle qui lui est opposée a la vue de la futaie et d'immenses prairies jusqu'à la Loire. Des deux autres fenêtres, on voit les campagnes jusqu'à la Loire, et quelques châteaux sur les coteaux, au delà.

Les sentiments exprimés par la correspondante de Rosalie, à propos d'Ussé, ne s'accordent pas moins avec les sentiments éprouvés par Edouard et la duchesse de Nevers à Faverange. Mme de Duras écrit, de son « beau château » en 1809, ce mot que nous avons relevé à un autre point de vue : « La part de bonheur que j'ai est assez grande pour me faire peur. » Elle aussi supplierait le temps de suspendre son vol ; elle voudrait jouir en sécurité, et, sur l'océan des âges, jeter l'ancre, mais non point un seul jour.

Voici, dans le roman, la paraphrase de ce bonheur, de ce désir et de cet effroi :

A Faverange, tout m'aurait plu dans la disposition actuelle de mon âme. La solitude, la vie que nous menions, l'air de paix, de contentement de Me de Nevers, tout me jetait dans cet état si doux où le présent suffit, où l'on ne demande rien au passé ni à l'avenir, où l'on voudrait faire durer le présent, retenir l'heure qui s'échappe et le jour qui va finir.

Aussi bien que les sentiments, ce sont les mêmes habitudes soit à Faverange, soit à Ussé, ou, ce qui revient au même, puisqu'il s'agit d'habitudes, à l'h « tel d'Olonne.

A Faverange :

Le soir, tous réunis dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par ses souvenirs et ses projets ; les gazettes, les lectures fournissaient aussi à la conversation., etc. - Un soir, après souper, on se mit au jeu comme chaque soir.

A Ussé :

Dîner à 6 heures. Après dîner, on reste ensemble jusqu'au soir ; on lit, on se promène, on cause ; et, à 9 heures ou 10 heures, on joue tous ensemble pour finir la soirée, à moins qu'on ne préfère causer.!

Un détail de temps, celui de l'installation, et ce sera le dernier.

Mme de Duras:

21 avril. - Vos écrans sont partis pour Ussé, où je vais me rendre aussi très incessamment.

Elle s'y installa en effet aux premiers jours de mai.
Edouard :
J'arrivai à Faverange dans les premiers jours de mai.

Le château de Faverange, c'est bien le château d'Ussé. Clara, duchesse de Rauzan, nous apparaît sous les traits de la duchesse de Nevers, - Clara, « aimable autant que belle », Clara, « bonne enfant au dernier point », disait sa mère, « vrai modèle », selon Me Swetchine. Edouard aura beau épuiser les déclarations d'amour, multiplier les formules de l'adoration dans ses transports les plus exaltés, il ne dépassera pas la tendresse passionnée que Mme de Duras porte désormais à la fille qui lui reste, et qui lui rend, à pleine mesure, amour pour amour, à la fille qui lui ressemble par le caractère, l'imagination et l'esprit, par une sensibilité toute d'impulsion et prodigue de dévouement, par l'ardeur et l'enthousiasme, - hélas ! aussi, par les mêmes prédispositions maladives (évanouissement dans l'émotion et dans la fatigue, plus tard, demi-paralysie à peu près au même âge). Après la mort de sa mère, Clara se reprochera de ne lui avoir pas été assez dévouée. Elle posera des questions inquiètes à Mme de Constant, l'amie de Lausanne : « Dites-moi si jamais elle vous a parlé de moi ; savait-elle combien je l'adorais ? » Scrupules qui assaillent et tourmentent, dans le deuil, les plus belles âmes, et les plus dévouées.

Elle eût été remuée jusqu'au fond de son être, et d'ailleurs à jamais rassurée, « la fille modèle », si Rosalie avait fait passer sous ses yeux tant de lettres où il est question de Clara avec une « reconnaissance passionnée »; - si le secret d'Édouard lui avait été révélé, secret qui paraît lui avoir échappé comme à tout le monde; si la certitude lui était venue que l'amour de sa mère l'avait personnifiée dans cette ravissante duchesse de Nevers. Nous lisons dans la correspondance : « Je donnerais tout au monde pour que ma chère Clara fût heureuse. Lorsque je pense que j'ai été agitée pour autre chose, je me fais pitié. »

«Clara, par ses soins, sa tendresse et sa conduite parfaite, fait la gloire et la consolation de ma vie. › - « Ma chère, chère Clara me reste ; elle loge avec moi ; elle m'a soignée, consolée ; je dois la vie à sa tendresse ; et le ciel l'en a récompensée. Aimez-la donc : c'est un ange. »

Dans le roman, Edouard s'écrie en racontant l'impression qu'il ressentit à la première vue de Me de Nevers, et c'est un premier portrait de Clara par sa mère :

Ah ! mon ami ! comment vous la peindre ? Si elle n'était que belle, si elle n'était qu'aimable, je trouverais des expressions dignes de cette femme céleste ; mais comment décrire ce qui tout ensemble formait une séduction irrésistible? Je me sentis troublé en la voyant, j'entrevis mon sort ; mais je ne vous dirai pas que je doutai un instant si je l'aimerais : cet ange pénétra mon âme de toute part ! je ne m'étonnai point de ce qu'elle me faisait éprouver. Une émotion de bonheur inexprimable s'empara de moi ; je sentis s'évanouir l'ennui, le vide, l'inquiétude qui dévoraient mon cœur depuis si longtemps.

Je ne sais si d'autres femmes sont plus belles que Mme de Névers, mais je n'ai vu qu'à elle cette réunion complète de tout ce qui plaît : la finesse de l'esprit et la simplicité du cœur, la dignité du maintien et la bienveillance des manières. Partout la première, elle n'inspirait point l'envie ; elle avait cette supériorité que personne ne conteste, qui semble servir d'appui, et exclut la rivalité. Les fées semblaient l'avoir douée de tous les talents comme de tous les charmes. Sa voix venait jusqu'au fond de mon âme y porter je ne sais quelles délices qui m'étaient inconnues. Ah ! mon ami ! qu'importe la vie quand on a senti ce qu'elle m'a fait éprouver ? quelle longue carrière pourrait me rendre le bonheur d'un tel amour ?

Clara, garde-malade de sa mère.

Nous attendions Tronchin que Mme de Nevers avait envoyé chercher. Quelle bonté que la sienne! Elle avait l'air d'un ange descendu du ciel près de ce lit de douleur. Elle essayait de ranimer les mains glacées de mon père en les réchauffant dans les siennes. - Je voyais Mme de Nevers, j'entendais sa voix, je respirais le parfum de ses beaux cheveux.

Dans le passage suivant, les rôles sont intervertis. Edouard, c'est, par exception, Clara au chevet de sa mère ; et, tout de suite après, ce sera, comme d'habitude, Mme de Duras. Inversement, Me de Nevers rappelle parfois à de certains traits Mme de Duras.

Jamais je n'ai vu une physionomie exprimer si vivement des émotions si variées et si profondes : la douleur, l'inquiétude, la reconnaissance s'y peignaient avec tant de force et de fidélité qu'on aurait voulu qu'un peintre pût en conserver les traits. Lorsque le chirurgien prononça que mes blessures n'étaient pas mortelles, des larmes coulèrent des yeux d'Edouard. Il me pressa sur son cœur. « Je serais mort deux fois », me dit-il. De ce jour il ne me quitta plus : je languis longtemps, ses soins ne se démentirent jamais ; ils prévenaient tous mes désirs. Edouard... cherchait... à me distraire : son esprit piquant amenait et faisait naître la plaisanterie. Souvent il me faisait la lecture, il devinait ce qui pouvait soulager mes maux. Je ne sais quoi de paisible, de tendre, se mêlait à ses soins et leur donnait le charme délicat qu'on attribue à ceux des femmes : c'est qu'il possédait leur dévouement, cette vertu touchante qui transporte dans ce que nous aimons ce moi, source de toutes les misères de nos cœurs, quand nous ne le plaçons pas dans un autre.

Clara, en costume de bal.

Elle est signalée dans les papiers de ce temps et dans les Mémoires comme une des belles danseuses de la Cour.

Mme de Nevers parut dans le salon à 8 heures, en costume, et accompagnée de deux ou trois personnes qui allaient avec elle répéter encore une fois le quadrille (russe) chez la princesse avant le bal.

Jamais je [Mme de Duras] n'avais vu Mme de Nevers plus ravissante qu'elle ne l'était ce soir-là. Cette coiffure de velours noir, brodée de diamants, ne couvrait qu'à demi ses beaux cheveux blonds ; un grand voile brodé d'or et très léger surmontait cette coiffure, et tombait avec grâce sur son cou et sur ses épaules qui n'étaient cachées que par lui ; un corset de soie rouge boutonné et aussi orné de diamants dessinait sa jolie taille ; ses manches blanches étaient retenues par des bracelets de pierreries, et sa jupe courte laissait voir un pied charmant à peine pressé dans une petite chaussure en brodequin, de soie aussi et lacé d'or; enfin, rien ne peut rendre la grâce de Mme de Nevers dans cet habit étranger qui semblait fait exprès pour le caractère de sa figure et la proportion de sa taille.

Clara préside le cercle de la jeunesse dans le salon de sa mère.

Mme de Nevers faisait les honneurs de ce cercle avec sa grâce accoutumée, mais je ne sais quel nuage de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperçut, il se dissipa tout à fait. Magie de l'amour ! J'oubliai toutes mes peines : je me sentis fier de ses succès, de l'admiration qu'on montrait pour elle... En ce moment je jouissais de la voir au-dessus de tous..., et j'éprouvais pour elle un enivrement d'orgueil dont j'étais incapable pour moi-même. Si j'avais pu ainsi m'oublier toujours, j'aurais été moins malheureux ; mais cela était impossible.

Mme de Duras que la solitude effraye, seule à Saint-Cloud, pendant les courtes absences de Clara :

Lorsque Clara est à Paris, je suis toute la journée sans parler

Il me semblait que je n'arriverais jamais à la fin de ces jours où je ne devais pas la voir; chaque minute tombait comme un poids de plomb sur mon cœur ; il s'écoulait un temps énorme avant qu'une autre minute vînt remplacer celle-là. Lorsque je pensais qu'il faudrait supporter ainsi toutes les heures de ce jour éternel, je me sentais saisi par le désespoir, par le besoin de m'agiter du moins et de me rapprocher d'elle à tout prix. J'allais à Versailles, j'allais errer sur les collines qui entourent ce beau lieu. Je parcourais les bois de Satory ou la hauteur de Saint-Cyr. Les arbres, dépouillés par l'hiver, étaient tristes comme mon cœur. Du haut de ces collines, je contemplais ces magnifiques palais... Je n'avais rien à offrir à celle que j'aimais qu'un cœur déchiré par la passion et par la douleur ! Je restais longtemps abîmé dans ces pénibles réflexions, et, quand le jour commençait à tomber, je me rapprochais du château ; j'errais dans ces bosquets déserts qui semblent attendre encore la grande ombre de Louis XIV. Quelquefois, assis aux pieds d'une statue, je contemplais ces jardins enchantés, créés par l'amour ; ils ne déplaisaient pas à mon cœur: leur tristesse, leur solitude, étaient en harmonie avec les dispositions de mon âme... Je retournais à Paris Saint-Cloud] dans un état digne de pitié, et cependant je préférais ces agitations à la longue attente de l'absence, où je me sentais me consumer sans pourtant me sentir vivre.

Je tombai bientôt dans un état qui tenait le milieu entre le désespoir et la folie. En proie à une idée fixe, je voyais sans cesse Mme de Nevers ; elle me poursuivait pendant mon sommeil ; je m'élançais pour la saisir dans mes bras, mais un abîme se creusait tout à coup entre nous deux ; j'essayais de le franchir, et je me sentais retenu par une puissance invincible ; je luttais en vain ; je me consumais en efforts superflus ; je sortais épuisé, anéanti, de ce combat qui n'avait de réel que le mal qu'il me faisait et la passion qui en était la cause. Mystérieuse alliance de l'âme et du corps ! qu'est-ce que cette enveloppe fragile qui obéit ' une pensée, que le malheur détruit, et qu'une idée fait mourir? je sentais que je ne résisterais pas longtemps à ces cruelles souffrances. Mme de Nevers me montrait sans déguisement sa douleur et son inquiétude : elle cherchait à adoucir mes peines sans pouvoir y parvenir ; sa tendresse ingénieuse me prouvait sans cesse qu'elle me préférait à tout. Elle, si brillante, si entourée, elle dédaignait tous les hommages, elle trouvait moyen de me montrer à chaque instant qu'elle préférait mon amour aux adorations de l'univers. Une reconnaissance passionnée venait se joindre à tous les autres sentiments de mon cœur, qui se concentraient tous en elle seule. Si j'avais pu lui donner ma vie ! mourir pour elle, pour qu'elle fût heureuse ! Ajouter mes jours à ses jours, ma vie à sa vie ! Hélas ! je ne pouvais rien, et elle me donnait ce trésor inestimable de sa tendresse sans que je pusse lui rien donner en retour.

Chaque jour la contrainte où je vivais, la dissimulation à laquelle j'étais forcé me devenait plus insupportable [allusions à Félicie]. J'avais renoncé au bonheur et il me fallait sacrifier jusqu'au plaisir des malheureux, celui de s'abandonner sans réserve au sentiment de leurs maux ! Il me fallait composer mon visage et feindre quelquefois une gaieté trompeuse qui pût masquer les tourments de mon cœur et prévenir les soupçons qui atteindraient Me de Nevers ! La crainte de la compromettre pouvait seule me donner assez d'empire sur moi-même pour persévérer dans un rôle qui m'était si pénible

La figure toute gracieuse de Mme de Nevers ferait quelquefois penser à Félicie en quelques détails, comme ci-dessus : léger profil aussitôt évanoui ; rapide évocation de sa beauté de quinze ans, telle que ne pouvait s'empêcher de la revoir sous les ombrages d'Ussé, à travers la brume de ses larmes, la pauvre mère délaissée.

... Je vis de loin Mme de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie dont j'osai me croire l'objet. Elle avait ôté son chapeau; ses beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules ; son vêtement léger flottait autour d'elle ; son joli pied se posait sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas. Elle ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec délices.

Au terme de son dernier séjour à Ussé en compagnie de sa mère, Félicie avait quinze ans. Clara n'en avait que treize. Il est vrai, c'est de Clara que Mme de Duras disait alors : « Elle est très fraîche, et, avec la plus belle peau du monde, elle a des cheveux d'un noir d'ébène. i

Il est naturel de supposer qu'en écrivant certains mots rapides, Mme de Duras avait en vue Félicie. en dépit du nom attribué à Clara : « Elle déchire mon cœur et ne s'en aperçoit même pas. » - « L'adorer, c'est ma vie. Comment pourrais-je m'empêcher de vivre », et ainsi de beaucoup d'autres traits, qui n'ont leur plénitude de sens qu'appliqués à la fille aînée, « idole » de sa mère.

Après Me de Nevers, voici le maréchal d'Olonne. Celui-ci rappelle tantôt le vieux maréchal de Duras, pacificateur de la Bretagne...; tantôt, par un titre seulement, le duc de Durfort, son fils ; le plus souvent, le due de Duras, mari de Claire de Kersaint, et petit-fils du maréchal, lui-même maréchal de camp, par ordonnance de Louis XVIII.

L'hôtel d'Olonne, que distingue une simplicité de bon goût, c'est l'hôtel de la rue de Varennes, où Mme de Duras aimait tant à s'entourer d'une société choisie, surtout après le mariage de Clara, depuis qu'elle n'allait plus dans le monde. Elle nomme dans sa correspondance les habitués de ce salon - de ce « petit cercle » comme elle dit - auquel les historiens et les critiques accordent une mention fort élogieuse. « J'entendis nommer les personnes qui m'entouraient : c'étaient les hommes les plus distingués dans les sciences et dans les lettres, et un Anglais, membre fameux de l'opposition. »

Je vous raconterai ma première visite à l'hôtel d'Olonne, parce qu'elle me frappa singulièrement. J'étais accoutumé à la magnificence chez mon oncle d'Herbelot ; mais tout le luxe de la maison d'un fermier général fort riche ne ressemblait en rien à la noble simplicité de la maison de M. le maréchal d'Olonne. Le passé, dans cette maison, servait d'ornement au présent : des tableaux de famille, qui portaient des noms historiques et chers à la France, décoraient la plupart des pièces ; de vieux valets de chambre marchaient devant vous pour vous annoncer. Je ne sais quel sentiment de respect vous saisissait en parcourant cette vaste maison, où plusieurs générations s'étaient succédé faisant honneur à la fortune et à la puissance, plutôt qu'elles n'en étaient honorées.

Il n'est pas indifférent de voir à quels choix de souvenirs et d'expressions Mme de Duras osa bien faire appel pour en former le portrait de son mari dans un roman destiné à s'échapper de ses mains. Il y avait convenance à ce qu'on ne pût le reconnaître à coup sûr, et elle devait désirer qu'il fut très ressemblant : double difficulté pour l'auteur, et pour nous, double curiosité. Mais d'abord, une simple remarque en passant.

Edouard, ce n'est pas seulement Mm de Duras aimant sa fille Clara, c'est Claire de Kersaint, fiancée, et se souvenant de son amour pour M. de Duras. Il serait trop aventureux de noter tel ou tel passage en particulier comme évoquant ses premières « adorations ». Et toutefois, l'ensemble reproduit bien les sentiments de expo denteras re ave feu dans les premières lettres

mariage.

Voici donc le portrait du duc de Duras :

M. le maréchal d'Olonne, avec sa bonté accoutumée, s'occupait de me distraire. Il voulait que j'allasse au spectacle et que je visse tout ce qu'il croyait digne d'intérêt ou de curiosité ; il me questionnait sur ce que j'avais vu, causait avec moi comme l'aurait fait mon père, et, pour m'encourager à la confiance, il me disait que ces conversations l'amusaient et que mes impressions rajeunissaient les siennes. M. le maréchal d'Olonne, quoiqu'il ne fut point ministre, avait cependant beaucoup d'affaires. Ami intime du duc d'A..., il passait pour avoir plus de crédit qu'en réalité il ne s'était soucié d'en acquérir, mais les grandes places qu'il occupait lui donnaient le pouvoir de rendre d'importants services. Toute la Guyenne, dont il était gouverneur, affluait chez lui. Pendant la plus grande partie de la matinée, il recevait beaucoup de monde. Quatre fois par semaine, il s'occupait de sa correspondance, qui était fort étendue. Il avait deux secrétaires qui travaillaient dans un de ses cabinets, mais il me demandait souvent de rester dans celui où il écrivait lui-même ; il me parlait des affaires qui l'occupaient avec une entière confiance ; il me faisait quelquefois écrire un mémoire sur une chose secrète, ou des notes relatives aux affaires qu'il m'avait confiées, et dont il ne voulait pas que personne eût connaissance. J'aurais été bien ingrat, si je n'eusse été touché et flatté d'une telle préférence...