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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras

Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras

Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 20 min de lecture · p. 386–397 · chapitre 354 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les réunions de société, interrompues par les désordres et les désastres de la Révolution, essayèrent de se reconstituer sous le régime protecteur du Consulat et de l'Empire. Mais bientôt il fallut se rendre à l'évidence : pour une critique un peu vive, pour un quolibet réussi à l'adresse du nouveau Pouvoir, pour un souvenir mêlé d'espérance accordé aux Bourbons, les membres qui formaient ces cercles plus ou moins frondeurs se voyaient chassés du territoire, ou relégués hors de Paris, à telle ou telle distance, dans l'isolement de la province. Là, du moins, pouvait-on se réunir en famille : dédommagement trop insuffi sant pour certaines natures qui ne se sentaient vivre qu'à Paris ; bonheur encore pour d'autres âmes qui savaient se contenter du « cercle » familial, et combien élargi ! dans les vieilles demeures seigneuriales. Mme de Duras comptait parmi ces dernières. Me de Chateaubriand aussi. Celle-ci disait dans ses souvenirs et notes, rédigés à l'intention des grands Mémoires de son mari :

« Cette vie de château était tort agréable et fort à la mode sous Bonaparte : une partie de la société, celle qui n'allait point à la nouvelle cour, passait neuf mois de l'année à la campagne.

« Sous l'Empire les réunions étaient possibles ; on pouvait être d'opinion contraire sans s'arracher les yeux, de sorte que nous nous sommes trouvés nombre de fois réunis, par exemple à Champlâtreux et au Marais, avec tout ce qu'il y avait de plus bonapartiste. Sous la Restauration, il n'en a pas été de même; chacun avait la prétention d'être royaliste, et surtout que son voisin ne le rut pas... »

Si l'on veut saisir au vit le chagrin des autres, même le désespoir de ne plus se réunir à Paris, api'ès en avoir quelque temps recouvré le bonheur, il faut relire ce passage d'une lettre de Mme de Duras :

Poitiers, 12 mai 1806.

J'ai commencé par visiter mes pauvres exilés ! J'ai trouvé un bon château, toute une famille rassemblée avec tous les conforts de la vie; mais qu'est-ce que cela dans un lieu si désolant, si tourmentant, et ne sentant rien que le prix de ce qui leur manque ? Une autre personne dans la même situation, que j'ai vue à Tours, est aussi peu résignée. On dirait que dix ans d'émigration ont dû être une leçon pour supporter le malheur ; mais c'est précisément tout le contraire ; on croit avoir payé sa dette ; et on jouissait si bien de toutes ces douceurs de société, d'aisance, de plaisirs de Paris, toutes choses sur lesquelles on n'avait pas eu le temps de se blaser, que la privation en paraît tout à fait insupportable.

A Paris, les anciens émigrés évitaient de se rencontre à jour et à heures fixes, par crainte d'une police toujours aux aguets, et d'ailleurs façonnée à tous les genres d'inquisition, même vis-à-vis de ses agents et de ses chefs. Sur la fin du régime impérial, des réunions plutôt littéraires se tinrent ou s'essayèrent chez Me de Duras, prélude de son cercle sous la Restauration.

Sismondi disait dans son journal qu'il avait rencontré chez Me de Duras, le 14 mars 1813, M. de Chateaubriand et qu'il l'avait entendu causer ; et, le 25 du même mois, « que M. de Chateaubriand avait encore parlé religion chez Me de Duras ».

Sous le régime libéral de la Restauration, et dès les premiers jours, les réunions mondaines reprirent de plus belle. Quelque chose se retrouva de cette douceur de vivre qu'avait connue le xvI° siècle, avant la fièvre révolutionnaire. Faire partie d'un ou de plusieurs salons, être libre d'y aller selon son attrait et d'y parler selon son opinion ou son caprice, ce fut comme une renaissance dans une plénitude de sécurité qui doublait le prix de la vie, - comme le réveil soudain de facultés comprimées ou refoulés, - comme un jaillissement de paroles et de pensées, - comme un épanouissement plein de promesses et de sourires, après les rigueurs d'un long hiver. On avait besoin de se voir, de se revoir, de se souvenir en commun, de causer comme autrefois, et plus que jadis, après un si long jeûne, après de si cruelles épreuves. Dans les milieux cultivés, il y eut une éclosion de cercles, favorables ou hostiles à la Royauté, et que la Royauté n'essaya pas de comprimer.

Parmi tant de salons inaugurés à la fois, quelques-uns furent les excitateurs et les consécrateurs, peut-être même, à quelque degré, les collaborateurs des talents politiques et littéraires, voire des génies qui devaient illustrer ces quinze ans, long espace d'un régime au xix° siècle.

Chaque classe et chaque parti, et dans un même parti, chaque nuance eut sa représentation, son symbole, son organe, son centre d'influence dans un salon.

Celui de Mme de Duras se trouva bien vite primer. Il fut le plus influent et le plus recherché. Reine de la société par un ensemble de dons et de circonstances, elle tint élégamment le sceptre de la conversation et de l'esprit. La couronne idéale allait bien à son beau front. Elle aimait le mouvement, les idées, les nouvelles, le talent, la vie sous toutes ses formes et manifestations. Elle aimait le monde, et ses goûts s'accordaient parfaitement en cela avec ceux de son mari : « M. de Duras aime le monde », déclare-t-elle dans sa correspondance.

A l'éclat du nom, un des plus anciens et des plus considérés de la vieille monarchie, s'unissait le prestige de la charge du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre. Lors des grandes réceptions à la Cour, j'ai lu, quelque part, que l'honneur de faire les honneurs du Palais était réservé à la duchesse de Duras. Il faut ajouter à ces prestiges la séduction d'un logement aux Tuileries. On imagine le plaisir qu'il y avait à dire : « Je passe la soirée aux Tuileries, chez la duchesse de Duras » et l'empressement à se rendre chez une dame de la Cour qui pouvait dire : « J'ai vu Villèle chez le Roi. » - Rien ne montre mieux l'influence de ce salon en un tel lieu que la plainte du duc de Richelieu, Président du conseil. Mécontent et inquiet de l'opposition que son ministère rencontre chez elle, - depuis le coup porté à Chateaubriand en 1816 - il la fait avertir par un ami commun, le marquis de Verac; puis, il lui soumet directement ses doléances : « Ce n'est point par vanité ministérielle que nous désirons votre indulgence et celle des salons des Thuileries (sic)1 pour ce que nous croirions devoir faire, mais parce que la tâche difficile que nous avons entreprise nous rend nécessaire l'appui général et qu'il est surtout indispensable que les personnes qui, par situation, semblent être sous l'influence directe du Roi, n'aient pas l'air de se séparer de nous. »

1. Chateaubriand écrivait aussi « Thuileries ». ↩

Soit aux Tuileries, soit à l'hôtel de la rue de Varennes, le salon de Me de Duras était le rendez-vous, non seulement de la noblesse, mais de tout ce que Paris comptait d'hommes illustres ou distingués dans les lettres, les sciences, les arts, la politique, la diplomatie : nulle « caste » n'en était exclue, nulle opinion, dans les limites constitutionnelles. Il fut le point de rencontre où la vieille et la nouvelle France fusionnèrent et apprirent à se connaître ; où l'esprit, le talent, les services équivalaient aux quartiers de noblesse. La noblesse s'y faisait plus ouverte, plus consciente des temps nouveaux, à l'exemple de la maîtresse de maison, fidèle aux traditions libérales que son père lui avait léguées, en même temps qu'au dogme de l'hérédité monarchique.

Les étrangers de marque qui affluaient à Paris de toutes les parties de l'Europe, princes et princesses, ambassadeurs, hommes politiques, savants, artistes, lettrés, grandes dames, étaient prévenus au loin et n'arrivaient pas sans lettres d'introduction auprès de la duchesse de Duras. Ils s'estimaient heureux d'être accueillis dans ce salon renommé, d'y prendre contact avec les célébrités de la France et de l'Europe, de s'y mettre à l'unisson de la Cour et de la société.

Un jour Chateaubriand s'excuse de n'avoir pu encore offrir les compliments de Mme de Duras au grand duc Nicolas, futur empereur de Russie.

Un autre jour, il est visiblement heureux d'écrire à la chère sœur : « Le grand due Nicolas, grand, beau, instruit, judicieux, mêlant à tout cela, le désir de plaire, m'a demandé de vos nouvelles. » De son côté elle lui écrit : « J'ai donné hier une soirée à la princesse de Danemark. » Princes et princesses allemands et russes, elle les connaissait, ainsi que les premiers de l'aristocratie anglaise pour les avoir fréquentés à Londres et reçus chez elle, en amis.

Parmi tant de noms illustres, il suffira d'en citer trois, Wellington, de Maistre et Mme Swetchine.

Le duc de Wellington témoigna le désir de renouer avec la duchesse de Duras les rapports aimables qu'ils avaient eus à Londres pendant les années de l'émigration. Si flattée qu'elle dût être de recevoir la visite du galant homme que la victoire venait de sacrer le plus illustre des généraux, après le génial vaincu de Waterloo, « Me de Duras, grande dame de Cour, mais Française comme une digne fille de Kersaint, répondit qu'elle n'ouvrait pas sa maison pendant l'occupation étrangère, et qu'elle ne voulait ni fermer sa porte à lord Wellington, ni le recevoir tant qu'il ne serait pas un simple voyageur. »

Si énergiquement notifiée que fût cette résolution, elle dut fléchir, mais uniquement sous l'influence de considérations non moins patriotiques.

Commandant général des armées alliées, le duc de Wellington fut rappelé souvent à Paris par ses fonctions, et on eut toujours à se louer des sentiments qu'il montra pour les intérêts de la France.

Les lettres de Me de Duras nous apprennent qu'elle attendait Wellington comme un ami dévoué à qui elle se propose de demander appui et protection en faveur de Chateaubriand disgracié : c'était en 1818. Eu égard aux services que Sa Grâce (c'est le titre qu'on lui donnait) avait rendus en prenant les intérêts de la France contre les cupidités de certaines puissances coalisées et pour l'évacuation plus prompte du territoire, elle s'était départie de sa noble intransigeance avant le terme assigne.

Mme Swetchine se présenta chez Mme de Duras à la fin de 1816. Dès la première entrevue, elle se sentit appréciée et aimée de la Présidente et d'ailleurs de tout le cercle. Humboldt parle au nom de tous dans ce billet à Mme de Duras :

« Je vis plus retiré que jamais. Je n'ai pas été au bal de l'ambassadeur d'Angleterre, ni à aucune autre fête. Je ne sors que pour obéir à vos ordres, et quand je puis espérer de vous trouver le soir en bien petit comité. Je me réjouis de retrouver ce soir l'aimable Mme Swetchin que nous aimons tant, sans savoir écrire son nom. Mille remerciements pour cet aimable souvenir. » M. de Chateaubriand aussi la vit dans le salon de la chère sœur, le soir, par une dérogation à ses habitudes, si du moins j'interprète fidèlement ce mot d'une lettre de la duchesse à Me Swetchine : « Je sens bien votre absence, lorsque je suis là avec quelqu'une de ces personnes qui composaient nos petites soirées. M. de Chateaubriand est revenu. M. de Humboldt part vendredi pour aller passer quinze jours avec son frère en Angleterre. » Après une longue absence, Mme Swetchine reparaît en amie de l'intimité dans le salon de Mme de Duras. Mme de Montcalm avait tourmenté celle-ci pour qu'elle lui prêtât le manuscrit d'Edouard ; et après avoir lu, elle l'avait renvoyé avec un petit billet ridicule : « Me trouvant seule avec Mme Swetchine, Humboldt et Mme de Sainte-Maure, raconte Mme de Duras, j'ai succombé et leur ai montré le petit papier..., que je trouvais bête, c'était une vengeance. C'était vilain, c'était auteur. J'en ai eu des remords toute la nuit. »

Mme Swetchine paya d'un plein retour la tendresse qui lui était témoignée. Les vives déclarations de Me de Duras, en août 1817, font écho et suite, très certainement, à beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins accentuées de part et d'autre :

Chère amie, me voici à Paris, et vous croiriez à ma tendre amitié si vous saviez ce que j'éprouve en ne vous y trouvant plus... Il semble que vous soyez là, sur le canapé vert, et que, m'ayant destiné toute votre soirée, nous puissions, sans compter, prendre et perdre nos heures en idle talk (vaine causerie).

L'amitié qui s'inaugurait ainsi est une des plus belles amitiés de femmes que l'on puisse citer. Elle passa de Mme de Duras à ses deux filles et aux enfants de la duchesse de Rauzan. Mme Swetchine les aimera comme elle avait aimé Mme de Duras, et elle en sera aimée avec un sentiment quasi filial1.

1. Voir l'Appendice, p. 529. ↩

Le nom de Mme Swetchine est inséparable du nom de Joseph de Maistre. Ne l'a-t-on pas appelée, les uns « sa fille spirituelle », « sa fille d'adoption », les autres « sa fille aînée » ?

Joseph de Maistre parut aussi à l'hôtel de Mme de Duras, mais en passant, simple visiteur qui vient demander un service.

Le souvenir qu'il emporta de ce brillant salon est assez original et assez contrastant pour valoir d'être rappelé et souligné. Il avait confié à Me de Duras un ouvrage manuscrit auquel il tenait extrêmement, le futur livre du Pape ; il désirait le soumettre au jugement de l'auteur du Génie du Christianisme. Impossible de choisir un intermédiaire plus autorisé que Mme de Duras, et d'ailleurs plus empressé habituellement à rendre service; on voit que J. de Maistre avait été renseigné et dirigé le mieux du monde, et il y a belle apparence qu'en cela, il avait suivi les conseils de Me Swetchine, « l'adorable comtesse », c'est le mot de Bonald.

Or, tel était le mouvement autour de Mme de Duras, et en elle-même, tel aussi l'entassement, voire le désordre des papiers sur son bureau, que manuscrit et visiteur furent oubliés pendant plusieurs mois. Ce fut miracle si les précieux cahiers, un beau jour, reparurent à ses yeux lui remettant en mémoire l'illustre solliciteur.

Mme de Duras s'accusa de son oubli à Chateaubriand, et celui-ci s'excusa très galamment dans une lettre dont L'original est sous mes yeux :

Chateaubriand au comte J. de Maistre.

Montgraham, par Nogent-le-Rotrou,

le 6 septembre 1817.

Monsieur le Comte, Après trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de Chateaubriand, je viens passer deux jours à Paris; je trouve avec grand plaisir, mais à mon grand étonnement, vos lettres et votre manuscrit restés chez Mme la duchesse de Duras. Vous avez dû, Monsieur le Comte, être bien étonné de mon silence, après la marque de confiance et d'estime que vous avez eu l'extrême bonté de me donner; je vois que je n'ai point encore épuisé ma mauvaise fortune.

Je vais, Monsieur le Comte, lire le manuscrit ; mais vous croyez bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y trouver rien à changer ; ce n'est point à l'écolier de toucher au tableau du maître. Je trouve seulement d'avance que vous êtes bien bon de vous donner la peine de combattre M. Ferrand.

Je serai à Paris vers la fin d'octobre pour l'ouverture de la session, et je traiterai de vos intérêts avec M. Le Normant, si, d'après votre réponse, vous êtes toujours dans l'intention de publier votre ouvrage.

La triste politique et les persécutions de tout genre que j éprouve occupent une grande partie de mon temps; mais il m'en restera toujours pour vous lire et pour vous admirer.

Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de ma reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère admiration, sans parler de la haute considération avec laquelle je suis, Monsieur le Comte, votre très humble et très dévoué serviteur.

Le Vicomte de CHATEAUBRIAND1.

1. En tête de cette lettre, ces mots, de la main de Joseph de Maistre : « reçue à Turin le 27i. ↩

Joseph de Maistre écrit à Mme Swetchine à propos du manuscrit confié à Mme de Duras : « Si je réussis, ce sera un beau tapage » - un beau tapage parce qu'il y battait en brèche à coups redoublés la doctrine alors régnante des soi-disant libertés de l'Eglise gallicane. Il ajoutait :

La duchesse de Duras avait tranquillement oublié l'œuvre sur son bureau, sans y penser une seule fois, non plus qu'à son auteur, lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part dernièrement avec toutes les excuses de la courtoisie. Je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier; moi-même je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point j'avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embarrassé, ridicule, ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne. C'est une des plus singulières expériences que j'aie faites dans ma vie. Il me semble que je vous l'a dit à Paris.

Si attentive et habile Présidente que fût Mme de Duras, nous la surprenons en défaut dans cette circonstance, mémorable vu les noms éclatants de J. de Maistre et de Chateaubriand, - vu le livre immortel oublié sur son bureau par Mme de Duras, - vu l'hommage confiant rendu par le grand de Maistre à Chateaubriand.

Une fois n'est pas coutume. Est-ce à M. de Talleyrand, ou à quelqu'un de cette nuance, que s'adressa l'illustre auteur du Pape et de l'Église Gallicane, au cours de sa visite? On devine le lointain fabuleux, ou si l'on préfère, l'abîme qui devait séparer de tels interlocuteurs et les empêcher de s'entendre. Avec Humboldt, Cuvier, Villemain, Rémusat, c'eût été à peu près la même chose. Avec Chateaubriand, la conversation eût été plus facile, on se serait compris, sinon entendu, car l'accord sur les idées qui tenaient tant au cœur de J. de Maistre n'aurait été parfait ni en politique, ni en religion.

C'est bien dans le salon de la duchesse de Duras que Joseph de Maistre rencontra Chateaubriand; car il y eut rencontre, mais si rapide que J. de Maistre eut le regret d'écrire à ce dernier : « Je dirai toujours de vous : Virgilium vidi tantum ! Moi qui avais tant envie de vous voir, je n'ai pu que vous entrevoir. » (octobre 1817) « Si donc la duchesse a pris la liberté d'oublier parfaitement et moi et mon manuscrit, je l'en absous de tout mon cœur. Je trouve très juste qu'elle mette mille et une pensées avant celle d'un Allobroge qui a passé devant elle comme une hirondelle, et qui n'a eu par conséquent ni le temps ni l'occasion de s'enfoncer un peu plus dans son souvenir. »

Chateaubriand ne venait que rarement aux grandes réunions du soir, assure Villemain ; et il en donne la raison :

On dit en histoire naturelle, que les aigles ont leur nid à grande distance l'un de l'autre, parce qu'il leur faut, à chacun, un vaste espace libre pour la chasse. M. de Chateaubriand était de cette humeur, planant de haut sur le monde, et, par les holocaustes nombreux qu'il fallait à son amour-propre, s'accommodant mieux de la solitude que du voisinage d'aucune célébrité et de la comparaison avec aucun mérite. Son heure n'était done pas l'heure de la foule. Son entretien ne se mêlait pas à l'entretien ordinaire, même des personnes d'élite. Seul, devant un très petit nombre d'adeptes, il se plaisait davantage ; et là surtout, son génie, un peu silencieux et chagrin dans le grand monde, retrouvait l'aisance de l'esprit, la grâce du langage et parfois même l'abandon et la gaieté. Mais le dieu, après s'être communiqué à ses prêtres, se retirait, avant que le temple fût ouvert, et le culte continuait en son absence.

Une autre explication moins savante, et peut-être plus vraie, c'est que Chateaubriand ne sortait jamais ou presque jamais le soir. Étant grand travailleur et grand dormeur, il se couchait tôt, de 9 heures à 10 heures. Au surplus, Me de Duras était ministérielle au temps du duc de Richelieu. Elle recevait beaucoup les membres du centre droit. Or, Chateaubriand abominait Richelieu, son système politique et ses partisans. Il disait à Mme de Duras avec humeur ou ironie : « Je vous verrai avant les ministériels » - « vos illustres amis, les ministériels ».

Mme de Duras le pressait de venir aux grandes réunions du soir, quand elle recevait des étrangers désireux de voir l'homme de génie et que lui-même avait intérêt à connaître. Le plus souvent il refusait. En quels termes soit les rares acceptations, soit les refus, il n'est pas sans intérêt de le constater ici ; d'autant que son caractère peu sociable s'y montre sans déguisement, avec quelques-unes de ses habitudes, avec aussi ses rudesses à l'adresse de la chère sœur, laquelle, - c'est une justice à rendre à l'un et à l'autre - ne se privait pas de lui répondre sur le même ton, oa « peu près.

Je me désole de ne pouvoir vous guérir de cette manie aussi ridicule qu'elle est absurde et dénuée de toute espèce de fondement. De grâce, croyez-moi donc une fois dans votre vie. Je sors pour aller chez Mathieu de Montmorency; je vais courir tout le Jour; je serai chez vous entre une heure et deux heures. Nous conviendrons de l'heure et du jour pour lord Bristol.

A vous et à demain.

Je suis désolé de vous avoir fait de la peine. Je vous ai trompée, pour vous empêcher de faire une espèce de scène, ce qui ne vaut jamais rien. Je vous verrai après la séance royale.

Dimanche soir.

Je ne puis me vaincre. Je vous avais promis, mais je ne puis faire plus que nature. Je n'ai pas voulu vous le dire avant dîner pour que vous ne vous retiriez pas. Pardonnez-moi : il y a comme cela des choses de caractère, contre lesquelles la raison ne peut rien.

Ne vous affligez pas, chère sœur, je suis aussi très malheureux ; il y a des choses en soi qu'on ne peut vaincre. J'irai, si vous le voulez absolument, chez vous, dimanche soir, mais qu'y gagnerez-vous ? J'ai de l'humeur, je ne parlerai pas : je m'en irai au bout d'un quart d'heure. Tout cela est mauvais, mais enfin, j'irai, si vous le voulez.

Lundi, 7 heures.

J'ai travaillé tout le jour et je suis à moitié mort. Il m'est tout à fait impossible d'avoir le courage de m'habiller. Me de Chateaubriand de son côté a son crachement de sang. Pardonnez donc à deux malades de se coucher à 9 heures. J'irai vous voir demain matin.

Oui, oui ; mais cela me coûte beaucoup.

Chateaubriand ne sortait le soir que par exception. « Le soir, disait-il, je ne suis plus de ce monde. » Il s'était réservé, auprès de la chère sœur, les heures reposées et solitaires de la « matinée » dix heures, onze heures, midi, et suivantes. Ni la foule ne lui agréait, ni les partages ne lui convenaient. Il voulait être seul avec son amie, et qu'elle fût toute à lui, se réservant à lui-même le droit d'être attentif ou distrait, de bonne ou de mauvaise humeur, de causer ou de se taire, ou de « dicter les grandes pages futures » le droit aussi de se promener de long en large en bâillant son ennui. Il recueille là, toutes fraîches, les impressions de la soirée qui prit fin quelques heures auparavant, « à minuit ». Ainsi est-il renseigné le mieux du monde. Il sait les nouvelles de la Cour, de la ville, du ministère, des partis, de l'étranger : avantage inappréciable à qui reconnaît la royauté de l'opinion et veut capter ses faveurs. Mme de Duras lui ménageait de son mieux ces faveurs; elle y mettait tout son cœur, et d'ailleurs tout son tact. « L'affluence choisie qu'attirait près d'elle son nom, la noblesse de son caractère, l'agrément et le sérieux de son esprit, donnaient grand pouvoir aux opinions qu'elle adoptait » - grand pouvoir à ses préférences hautement avouées, à son admiration motivée pour M. de Chateaubriand.

Comme il n'est presque jamais de son cercle le soir, elle peut saisir l'occasion de louer en lui le publiciste, de défendre ses idées, de lancer sa candidature, de le pousser aux grandes ambassades, aux Congrès, au ministère, progressivement et comme par étapes, d'une action continue et concertée. Sa parole, douée d'éloquence familière et vibrante de passion, en même temps que remarquable de sens politique, se répercute en mille échos, plus ou moins désintéressés, mais, à tout prendre, complaisants et complices ; car nul n'ignore que l'influence de Mme de Duras peut être utile par ricochet à d'autres qu'à René. L'efficacité de ce dévouement et de ce concours échappe à tout calcul comme à toute limite : mystérieuses affaires de cour, de cœur, d'influence, d'opinion. Une fois, elle eut à l'appeler d'urgence, lorsque la soirée aurait pris fin, à minuit. Il répondit : « A minuit, chère sœur! qu'est-ce donc ? Je vais courir chez vous. Mais dites-moi seulement à présent si c'est bon ou mauvais. »

Si régulière que fussent les visites « matinales » de Chateaubriand à Mme de Duras et si « sacrée » que fût « son heure », il lui arrivait de faire faux-bond; et alors il offrait des excuses et proposait une autre heure, ou bien il s'annonçait pour tel autre jour. La variabilité des heures choisies - dix heures, onze heures, entre onze heures et midi, midi, une heure, deux heures, trois heures, quatre heures, cinq heures, six heures, sept heures, huit heures, neuf heures, de neuf heures à dix heures - montre à quel point il se savait désiré, attendu, préféré à tout et a tous, maître du temps et des heures avec Mme de Duras.

Un billet de Chateaubriand à l'ami Fontanes nous avertit qu'on néglige trop de nommer celui-ci quand on énumère les principaux visiteurs ou habitués du salon de Mme de Duras.

Le nom du plus ancien ami et confident de l'auteur du Genre du Christianisme nous rappelle les tendances libérales du cercle et aussi les lectures qui s'y faisaient et qui eurent maintes fois un très grand retentissement.