Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 25 janvier [1812], Ussé
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Ussé, 25 janvier [1812].
Chère Rosalie, vous savez l'histoire de l'enfant prodigue, il resta bien des années hors de la maison, mais il revint, et le père de famille tua le veau gras et se réjouit. - Me voici. Me pardonnez-vous ? Je vous aime toujours, je ne vous ai point oubliée. J'ai pensé à vous. Vos petits dessins sont là autour de moi, à côté de tous les souvenirs de ce que j'aime. Pardonnez-moi, - et écrivez-moi. Mais vous, ne m'avez-vous point oubliée ? Tant d'années déjà se sont écoulées depuis que nous ne nous sommes vues, chère Rosalie. - Vous aimiez une Madame de Duras que votre imagination a créée; si vous me voyiez, peut-être que vous ne m'aimeriez pas du tout. Mais je vous fâche quand j'ai ces mauvaises pensées ; n'en parlons donc plus. Je voudrais avoir de vos nouvelles, les miennes ne valent rien. Je suis triste et contrariée de ne point aller à Paris, nos affaires nous y obligent, et ce que je sais le moins, c'est de me soumettre à la nécessité. Je suis donc là, rongeant mon frein, ennuyée, contrariée, de mauvaise humeur, dégoûtée de la campagne, et toute prête à prendre Ussé en aversion. Et voilà l'état où je suis en vous écrivant. Convenez, chère Rosalie, que ce n'était pas la peine de rompre ce long silence. - J'ai eu du monde tout l'été, - Adrien, sa femme, tous ses enfants1. Nous avons parlé souvent, lui et moi, de Lausanne. Vous savez l'exil du pauvre Mathieu ?
1. Enfants de Adrien de Montmorency, duc de Laval : 1° Guy-Anne-Marie-Louis-Henri-Adalric, 13 janvier 1796 - 7 août 1819 : 2° Charlotte-Adélaïde, morte 13 juin 1872; mariée 6 mai 1817 à Athanase-Gustave-Charles-Marie, marquis de Lévis-Mirepoix. 3° Marguerite-Pauline-Emmanuelle, mariée 21 avril 1828 à Aimé-Charles-Raoul, marquis de Couronnel, morte 17 décembre 1861. ↩
Je plains votre voisine, et jamais je n'ai eu tant d'envie de faire connaissance avec elle. Mais, - ma chère Rosalie, jamais, jamais je ne retournerai dans votre Suisse; je suis liée, garrottée de cent mille liens, et, si vous ne venez pas me voir, nous ne nous retrouverons que dans l'autre monde.
J'ai un voisin qui est un peu fou et qui fait des systèmes. Il en a un qui me plaît. Il prétend que toutes les âmes de la même trempe se réuniront après la mort et habiteront la même planète. Ces êtres donc qui s'attirent ici-bas, qui se plaisent, qui s'entendent, qui sont, comme on dit en anglais, congenial, se trouvent unis intimement ; et on sera tout à coup débarrassé de tous ces esprits de travers et de ces gens qui, bien que les plus honnêtes gens du monde, n'ont pas le plus léger rapport avec vous. Cet arrangement ne vous convient-il pas ? C'était pour vous dire, ma chère Rosalie, que nous nous rencontrerons un jour dans le même lieu et que je trouve cette espérance fort douce. Ma lettre serait trop longue si je vous contais toutes les belles preuves métaphysiques de mon voisin, mais on n'en a pas besoin pour admettre ce joli système.
Que faites-vous? A quoi vous occupez-vous? Où en est votre bel herbier ? Etes-vous toujours près de Monsieur votre frère ? La douce chose que de se retrouver après une longue absence! Jouirons-nous jamais de ce bonheur? Parlez-moi aussi de votre santé. La mienne est bonne ; - je suis devenue grasse, ma chère Rosalie, vous ne me reconnaîtriez seulement pas ! Mais écrivez-moi, écrivez-moi. Il y a quelque chose de nous qui se connaît, je crois que c'est le cœur.
Mes filles sont grandes et belles. La seconde, Clara est grande comme moi, - et l'aînée a la physionomie d'un ange.
Quand on est à deux cents lieues, comme nous, il faut bien dire ce qu'on pense. Les longues retraites à la campagne sont plus favorables à l'instruction qu'aux talents. Félicie cependant est en bon chemin pour la musique et le dessin ; nous faisons d'immenses lectures en français et en anglais. Je leur montre l'italien depuis trois mois. - Ma chère, vous ai-je dit que j'apprenais le latin ? Cela m'amuse beaucoup. Il y a deux ans que j'ai commencé, et j'entends assez couramment pour être frappée des beautés. Je lis Horace en ce moment, et je retrouve là tout ce que j'ai admiré en vers et en prose. Nous ne faisons que piller ces pauvres anciens : ils ont pensé pour nous qui ne pensons plus. Quand on aime la lecture, on a bientôt épuisé ce qui est beau. Mon cher latin me prépare une foule de plaisirs nouveaux, celui qu'on ne connaît guère, de lire un chef-d'œuvre pour la première fois, avec son jugement bien formé. On nous jette, dans l'enfance, tout ce qu'il y a de beau dans notre langue. Nous sommes blasés, sans avoir joui. Parlez-moi de vos lectures, de toutes vos occupations.
Savez-vous que M. de Chateaubriand fait une tragédie ? Le sujet en est tiré de la Bible.
On vient de faire d'indignes critiques de l'Itinéraire1. Heureusement qu'elles sont si ennuyeuses que personne n a pu aller jusqu'au bout.
1. Chateauterne (M. de), i. e. René Perin. Itinéraire de Pantin au mont Calvaire en passant par la rue Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, etc., ou lettres inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant, et traduit pour la première fois du bas-breton sur la neuvième édition, par M. de Chateauterne. Paris, 1811, 8°, ↩
Chère Rosalie, adieu. Répondez-moi ici. Je ne crois pas quitter Ussé avant le mois d'août. A Ussé, par Azay-le-Rideau, Indre-et-Loire. Voyez comme je suis humble. Je crains que vous n'ayez oublié mon adresse... mais non ! vous n'êtes point fâchée; vous me pardonnerez et vous m'aimerez encore.