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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre IV — Chateaubriand ministre des affaires étrangères (suite)

Livre IV — Chateaubriand ministre des affaires étrangères

Livre IV — Chateaubriand ministre des affaires étrangères (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 5 min de lecture · p. 232–234 · chapitre 248 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'émotion de l'orateur ne parut pas feinte. Elle se communiqua au brillant auditoire qui salua ces paroles de ses applaudissements, comme d'ailleurs tout le discours.

Montmorency remercia Chateaubriand le 27 février en quelques paroles cordiales, et dont le destinataire sentit tout le prix : car on les trouve consignées en bonne place dans le Congrès de Vérone : « Je ne veux pas attendre, noble vicomte, le premier jour où je serai sûr de vous trouver pour vous remercier de la manière trop flatteuse dont vous avez parlé de moi dans votre grand discours. Je suis malheureusement arrivé trop tard pour l'entendre. Je viens de le lire avec un extrême intérêt. Vous avez été spécialement heureux, surtout en ce qui regarde l'Angleterre, et c'est un point essentiel. Au reste, pour ménager les intérêts de ce côté, comme de tous les autres, permettez-moi de vous dire ce que j'espère être aussi dans votre pensée : « Hâtons-nous d'agir vis-à-vis de l'Espagne. »

Après l'heureuse conclusion de la guerre d'Espagne, l'auteur du Congrès de Vérone déclare qu'il eut d'abord l'idée de remettre au Roi le portefeuille des Affaires étrangères et de supplier Sa Majesté de le rendre au duc de Montmorency : « Que de soucis nous nous serions épargnés, que de divisions nous aurions épargnées à l'opinion ! L'amitié et le pouvoir n'auraient pas donné un triste exemple et la légitimité serait peut-être encore là... L'intérêt des colonies espagnoles, en nous arrêtant, a produit l'avant-dernier bond de notre quinteuse fortune. »

Nobles rivaux ! On eut la satisfaction de les voir épuiser les bons procédés, l'un vis-à-vis de l'autre. Mme de Duras avait été bien inspirée en écrivant à Mathieu de Montmorency, et aussi sans doute en mettant la réponse de celui-ci sous les yeux de Chateaubriand.

Les billets de Chateaubriand à Mme de Duras pendant les quinze mois de son actif et glorieux ministère sont très nombreux et, plus que jamais, chargés de sens : ce sont des paroles de feu. Il en est un qu'il est utile de mettre en lumière parce qu'il dévoile un coin reculé de cette âme peu portée à se montrer sous cet aspect, et parce qu'il dénonce la sincérité de l'amitié dans l'intimité de telles confidences.

A la veille de prononcer son premier discours à la Chambre des députés et de déclarer, lui, ministre des Affaires étrangères, que la guerre est juste et nécessaire, à l'encontre de nombreux et ardents contradicteurs, il écrit à Mme de Duras : « Je travaille pour la grande bataille, demain, à la Chambre des députés. J'ai bien peur. » Cette peur, à la veille de la bataille, celui qui l'avoue avec cette franchise, c'est le fier et orgueilleux Malouin qui se vante, à bon droit, de n'avoir jamais tremblé devant personne, et non pas même devant Napoléon. Avec la chère sœur, il rejette le masque et se montre tel qu'il est, ayant peur et grand'peur, soit de la tribune, soit des responsabilités. C'est lui encore, lui, René, qui dans son effroi ajoute ce mot révélateur d'une âme croyante, lui qui appelle au secours la prière d'une âme meilleure et pieuse : « Priez Dieu pour moi. » A quelle autre de ses amies a-t-il fait pareil aveu, demandé pareille assistance, écrit de ce style où l'âme se montre?

Mme Récamier disait de lui : « Il croit croire. » Mme de Duras pouvait dire : « Il croit à la prière, il croit. » A ces deux traits, il faut ajouter celui-ci : pendant qu'il préparait un autre discours d'extrême importance, et que tous, amis et ennemis, attendaient avec une impatience surexcitée - réponse aux grossièretés proférées contre lui au Parlement anglais, il écrivait à Mme de Duras : « Je suivrai vos conseils. » Lesquels? Conseils de femme, mais combien heureux ! Le conseil de s'inspirer aussi du sentiment, dans ce débat solennel, et de traduire ses bons souvenirs d'ambassadeur; le conseil de répondre par des éloges, d'ailleurs mérités et sincères, aux insultes, également méritées par lui, mais dans un sens infiniment honorable. C'est ce qu'il fit en ces termes : « Un a prodigué à la France des outrages qui ont retenti dans tous les cœurs français... C'est à nous à donner l'exemple de la modération parlementaire... On a fait des vœux contre nous : souhaitons la prospérité à toute puissance avec laquelle nous conservons des relations amicales. Un a osé élever la voix contre le plus sage des Rois et contre son auguste famille. Qu'avons-nous à dire du roi d'Angleterre, sinon qu'il n'y a point de prince dont la politique soit plus droite et le caractère plus généreux; point de prince qui, par ses sentiments, ses manières et son langage, donne une plus juste idée du monarque et du gentilhomme. On a traité avec rigueur le ministre français. Je connais les ministres qui gouvernent aujourd'hui l'Angleterre, et ces personnages éminents sont dignes de l'estime et de la considération dont ils jouissent. J'ai été l'objet particulier des insultes : qu'importe, si vous trouvez, Messieurs, que je ne les ai méritées que pour avoir bien servi mon pays? Ne craignez pas que ma vanité blessée puisse me faire oublier ce que je dois à ma patrie ; et quand il s'agira de maintenir la bonne harmonie entre deux nations puissantes, je ne me souviendrai jamais d'avoir été offensé. »

Il eut un succès immense, et ses adversaires mêmes ne purent lui refuser leur admiration. Le roi d'Angleterre et lord Wellington donnèrent, à toute l'Europe, l'exemple et le signal des applaudissements.

« Sa renommée était alors à son apogée, et son éloquence souple et variée, qui s'élevait d'une simplicité familière jusqu'aux plus grands effets oratoires, donnait à ses victoires une solennité que celles de Villèle n'avaient pas1. » Inde iræ !

1. Histoire de la Restauration, par Dareste, d'ailleurs très hostile à Chateaubriand. ↩

Autre remarque. Les billets suivants font allusion à des lettres et notes diplomatiques que vainement on chercherait dans le Congrès de Vérone. Un sait que, supple par La Ferronnays et Marcellus de retrancher de son ouvrage maintes et maintes pièces d'un intérêt encore trop actuel (1836), il en fit le sacrifice avec une générosité d'autant plus méritoire que ce fut sans croire à la nécessité de pareille suppression : sur quatre volumes, il en sacrifia deux ; et chaque volume lui était payé vingt mille francs ; or, à cette époque, il tirait le diable par la queue.

Quand on pense que cette énorme et - admirable - correspondance diplomatique est tout entière de sa main, on comprend qu'avec les séances des Conseils et des Chambres, avec les fêtes qu'entraînait le ministère des Affaires étrangères, et il les faisait magnifiques, avec tant de visites à recevoir, surtout pendant une guerre « d'où dépendait le sort de la monarchie », Chateaubriand n'ait pu adresser que des billets à Me de Duras : « Nous n'avions point d'audiences à heure fixe : entrait qui voulait : la porte était toujours ouverte. » D'ailleurs, il continuait à la visiter, soit à la rue de Varennes, soit à sa maison des champs.