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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 12 mai [1806], Poitiers

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion

Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 12 mai [1806], Poitiers

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 49–51 · chapitre 15 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Poitiers, lundi, 12 mai [1806].

Vous ne vous doutez pas, chère Rosalie, que, depuis votre dernière lettre, je vous ai déjà écrit deux fois ? Je vous ai recommandé un homme de ma connaissance que la Révolution a fait peintre et qui va dans vos environs chercher de beaux tableaux. C'est, à ce qu'il m'a paru, un homme de bonne compagnie ; je le connais par Mme de Livron dont vous m'avez entendu parler, je crois. Il désirait vivement une lettre pour vous, et, connaissant votre bonté, je n'ai pas eu le courage de refuser. D'ailleurs, il ne vous sera point importun et ne doit rester qu'un instant à Lausanne, et c'est surtout pour des renseignements que je vous l'ai adressé. Par la même voiture que lui est partie enfin cette fameuse caisse. Je n'ai rien à ajouter aux petites instructions sur ce qu'elle renferme. Si seulement vous avez encore quelques batzs à moi, ils serviront à payer le port, je vous devrai le surplus. J'espère toujours visiter Lausanne l'année prochaine. C'est un doux projet que j'aime à entretenir et que je crois fondé. Il est possible que je passe l'hiver dans nos pays méridionaux. Ma santé rendrait ce parti raisonnable; depuis quelques mois je souffre de la poitrine, et cette maladie devient si commune et si meurtrière que le mot seul en effraye ; chère Rosalie, je ne suis plus ni si prête ni si résignée que vous, - je veux vivre, et lorsque je regarde mes chères filles, lorsque je pense à mes amis, je le veux bien davantage. Ce serait un charmant voyage que de gagner Lyon par les Cévennes ou l'Auvergne ; et peut-être dans ce temps-ci de l'année prochaine, je serai sur cette route pour vous aller joindre. Combien je serais heureuse de cette réunion ! J'ai besoin d'y penser pour ne pas me désoler tout à fait que ma petite maison soit habitée par un autre et pour penser que je la lui prête seulement... Mais tous ces songes ne me rapprochent pas de vous! Je voudrais bien trouver de vos nouvelles au Bouil. Je l'espère, parce que vous êtes la bonté même.

Notre voyage a été des plus heureux; les enfants, les chevaux, la calèche, - tout s'est bien porté. J'ai commencé par visiter mes pauvres exilés. J'ai trouvé un bon château, toute une famille rassemblée avec tous les conforts de la vie; mais qu'est-ce que cela dans un lieu si désolant, si tourmentant, et ne sentant rien que le prix de ce qui leur manque ? Une autre personne dans la même situation, que j'ai vue à Tours, est aussi peu résignée. On dirait que dix ans d'émigration ont dû être une leçon pour supporter le malheur, mais c'est précisément tout le contraire. On croit avoir payé sa dette, et on jouissait si bien de toutes ces douceurs de société, d'aisance, des plaisirs de Paris, toutes choses sur lesquelles on n'avait pas eu encore le temps de se blaser, que la privation en paraît tout à fait insupportable.

Il est possible aussi que vous voyiez Mme de Livron à Lausanne. C'est une personne d'esprit et de mérite, et remplie de bonté. Elle vous remettra un mot de moi, mais son voyage est incertain et je n y crois pas.

Je serai à Pau, je crois, vers le 3 ou le 4 de juin ; j'irai presque aussitôt à Saint-Sauveur, un petit village au fond des montagnes, où il y a des eaux bonnes pour la poitrine et les nerfs, et où, à cette époque, il n'y aura encore personne. J'y passerai trois semaines. M. de Duras viendra me joindre à Pau, à ce que j'espère. Il est toujours à Toulouse. Nous nous établirons ensuite à Bagnères où beaucoup de personnes de mes amis doivent venir. Nous y resterons jusqu'au mois d'octobre. M. de Duras retournera probablement alors à Paris à cette époque, et, si je suis souffrante, au lieu de le suivre, je resterai soit à Pau, soit dans quelque ville du Languedoc jusqu'au printemps suivant.

Vous êtes la seule personne à laquelle j'aie encore parlé de ces arrangements. Vous voyez comme j'obéis à l'ordre de vous parler de ce qui m'intéresse. Faites donc de même si vous voulez m'encourager. Adressez vos lettres à Tarbes, Hautes-Pyrénées ; - ne devant passer qu'un instant à Pau, celles que vous y adresseriez seraient retardées. - Je voudrais bien que la premiere contînt une Jolie petite fleur de la saison; je voudrais aussi votre talent pour peindre à la place des Alpes celle des Pyrénées. J'ai vu l'autre jour dans un herbier une espèce de verbascée [?] des Pyrénées dont les feuilles sont revêtues d'un duvet rouge qui ferait un bel effet en peinture. Il m'a fait penser à vous, et, comme on m'en a donné un échantillon, j'en joins ici une feuille. Dites-moi si vous le connaissez.

Adieu, chère et aimable Rosalie, ne m'appelez donc plus Madame, ou je vous appelle aussi Mademoiselle, et c'est un mot si long et si formal qu'il me semble impossible de ne pas ajouter quand on s'en sert : j'ai l'honneur d'être votre très humble, etc. Oublions ces ridicules formules. Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je le crois. Cette assurance me rend heureuse; et, si vous ne croyez pas que mon cœur vous paie sa dette avec usure, vous êtes une très ingrate personne. Adieu. Mille compliments et choses aimables à Madame votre tante et à Mme d'Arlens, ne m'oubliez pas auprès du bon docteur Schoell et de Mme de Montolieu. Adrien1

1. De Laval-Montmorency. ↩

était avec moi chez les pauvres exilés. Nous avons parlé d'elle ensemble.