Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme de Duras → Mme Swetchine, 20 septembre 1817

Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand · Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)

Mme de Duras → Mme Swetchine, 20 septembre 1817

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 3 min de lecture · p. 148 · chapitre 85 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce 20 septembre 1817.

Je vous ai montré, chère amie, des lettres de ma pauvre amie [Nathalie, duchesse de Mouchy] ; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l'élévation de ses sentiments et cette délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle selon moi que de valoir mieux que sa conduite : on se juge avec tant de sévérité, et pourtant l'abaissement est si pénible ! Et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration, qu'on a joui de cette admiration, et qu'on sent qu'on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire? Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blesses ou point compris : enfin ce malaise d'un cœur mal avec lui-même, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée, et elle a perdu la raison. Je ne peux vous dire ce que cela m'a fait. Cette pauvre amie est bien aise de me voir et sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit ; elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr, tôt ou tard, par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des demi-soldes1 déguisés ; enfin, mille folies. Elle s'est confessée ; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre ; mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après samort, de dire qu'elle ne méritait pas l'abandon où on l'avait laissée, enfin des choses où l'on retrouverait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant; on voit, dans cetétat où l'on ne déguise rien, combien son âme était douce et combien elle a dû souffrir. Pardon, vous ne l'avez jamais vue, mais vous la connaissez, et je suis si occupée de cette pauvre amie qu'il fallait que je vous dise d'abord tout cela. Je ne puis croire que cet état si récent ne puisse se guérir. Quelle horreur ! Hélas ! Qu'a-t-elle fait, comme elle le disait hier dans sa folie, pour être traitée ainsi? Elle était libre de faire tout ce qu'elle voulait, etc. Vous entendez cela d'où vous êtes; mais les injustices que le cœur ressent le plus vivement sont impalpables et invisibles, ce sont les épines du cactus qui font de si horribles blessures, quoiqu'on ne puisse pas les voir. Serait-il possible qu'il n'y ait pas de tribunal devant lequel ces délits impunis ou récompensés sur cette terre seront jugés ? Vous sentirez tout cela.

1. Officiers récemment congédiés par une mesure qui avait fait beaucoup de mécontents. ↩

Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé; je ne lui ai écrit qu'il y a trois jours ; j'espérais que ce terrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer. Je ne peux penser qu'à cela.

Depuis que M. Molé est dans le ministère, on se donne un air de craindre les Jacobins. Les deux côtés semblent faire des avances aux royalistes, mais je ne crois pas que cela mène à rien; trop d'obstacles existent, et trop de défiance surtout.