Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie · Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 6 février [1824]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Paris 6 février [1824].
Chère Rosalie, je ne puis vous dire le bien que m'a fait votre dernière lettre et la peine et le remords que je sens de m'être privée de ce bien pendant si longtemps. Il y a dans votre âme quelque chose qui tranquillise la mienne. Vous êtes arrivée où j'arriverai peut-être, si Dieu m'en fait la grâce ; mais du moins je marcherai par le même chemin que vous et la souffrance m'enseignera les mêmes leçons. Il faut pour cela que les cœurs se ressemblent ; c'est comme ces plantes de la même nature et qui reçoivent la même influence du même climat. Cependant mon caractère a quelque chose de raide et de violent qu'heureusement pour vous vous n'avez pas. Tout est plus passionné en moi ; je ne puis me résoudre à reconnaître l'impossible. C'est ce qui m'a tant fait de mal. J'ai été irritée, aigrie, blessée, mais j'ai toujours lutté, et le découragement pour moi n'a été que du désespoir.
Mais je veux vous parler d'autre chose. Ce sera pourtant encore de moi. Vous jugez Ourika avec votre cœur et après de longues années d'expérience de souffrir; mais lorsque ce besoin des affections naturelles devient aussi impérieux qu'il était dans Ourika, il n'y a que Dieu qui en puisse tenir lieu. Mme de Beauvau était tout pour elle, mais elle n'était pas tout pour Me de Beauvau. Et l'amour ? Et l'amour devenu coupable ? Il me semble qu'il n'y avait qu'un cloître pour la tirer de là, et en réfléchissant à combien de douleurs cet entier dévouement de soi à Dieu est le remède, je ne conçois pas que la vie de la plupart des hommes ne finisse pas là. C'est le port dans la tempête. Cette petite Zoé est toujours avec Mme de Laval; elle fut ramenée avec Ourika. C'est à elle que j'ai pensé en disant : « pour la rendre heureuse, il « eût fallu en faire une personne commune,... etc. ».
Du reste on est commun quand on est heureux. Non, sans doute, on a raison, mille fois raison d'être comme il faut être pour ne point souffrir, et c'est une maladie de notre nature de nous croire distingués parce que nous sommes malheureux.
J'ai vu M. Henri d'Arlens ; il est à merveille ; j'espère qu'il reviendra, je l'y ai engagé. J'aime ceux qui me parlent de vous. Je vais répondre à Me d'Arlens, et mettrai ma lettre dans celle-ci. Elle est trop bonne de se souvenir encore de moi. Je n'ai point vu Vaucluse ; je passai tout auprès, mais M. de Duras ne voulut pas s'arrêter ; et je ne suis nullement curieuse. Je craignais que ce petit dessin ne fût mal ; on m'avait promis des merveilles.
Clara va très bien et sa fille aussi. Elle descendra dimanche. Je travaille à lui donner une petite fête. Il y aura un proverbe d'un M. Le Clerc (le Savetier et le Financier) et j'ai essayé de faire des couplets, mais ils sont si bêtes que je n'ose les dire. Il m'est
La pauvre Mme de Noailles est morte. Quelle perte pour le duc de Noailles1! De si longs soins, une si longue affection, ces deux vies si liées l'une à l'autre... Je dirais qu'il en mourrait si je ne
1. Jean-Louis-Paul, duc de Noailles, 26 octobre 1739-26 octobre 1824, veuf le 22 juillet 1794 d'Henriette-Anne-Louise D'aguesseau, et, en janvier 1824, de Wilhelmine-Justine de Mosheim, veuve d'Alexandre, comte Golookin. ↩
savais comment se consolent les vieillards. Alexis et M. de Montagu sont partis cette nuit pour l'aller chercher. On dit qu'il n'aimait plus sa maison de Rolle. C'est très heureux, elle lui serait un désert.
Je suis bien aise de vous savoir à Lausanne avec vos amis, avec ces cœurs congenial au vôtre. J'aime cette expression. - M. d'Arlens me parle de cette belle vue qui m'est si présente que je la dessinerais, ou plutôt je la peindrais, car la couleur est une grande partie de sa beauté : ces charmantes nuances du côté de Vevey, ces vapeurs bleuâtres, que cela doit être beau à présent, par ces jours de brillant soleil, à 4 heures du soir ! Les souvenirs sont un bien inépuisable ; on n'a pas besoin de voyage pour que les impressions soient nouvelles, il suffit de vivre. Adieu, chère Rosalie. Ecrivez-moi, et pensez que vos lettres m'apportent souvent ici ce qui me manque et ce que je cherche sans le trouver. Je ne sais pour quoi j'étais née, mais ce n'est pas pour la vie que je mène. Je ne prends du monde que ce qui n'est pas lui, et, quand je reviens sur moi-même, je ne conçois pas ce que je fais là, tant je m'y sens étrangère.
Adieu, je vous embrasse.