Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras
Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras (suite)
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Le ton de cette société était l'enjouement, mais un enjouement dont le bon goût savait exclure tout ce qui ressemblait à l'exagération.' On louait tout ce qui prêtait à la louange; on excusait tout ce qui prêtait au blâme; et souvent, par une adresse encore plus aimable, on transformait en qualités les défauts mêmes.
Le succès donne du courage: on valait près de Mme de B..., tout ce qu'on pouvait valoir, et peut-être un peu plus ; car elle prêtait quelque chose d'elle à ses amis sans s'en douter elle-même: en la voyant, en l'écoutant, on croyait lui ressembler.
Impossible d'analyser plus à fond, et de mieux dire.
Si j'ai connu quelques instants doux dans ma vie, depuis la perte des illusions de mon enfance, c'est l'époque qui suivit ces temps désastreux. Me de B... possédait au suprême degré ce qui fait le charme de la vie intérieure. Indulgente et facile, on pouvait tout dire devant elle ; elle savait deviner ce que voulait dire ce qu'on avait dit. Jamais une interprétation sévère ou infidèle ne venait glacerla confiance ; les pensées passaient pour ce qu'elles valaient, on n'était responsable de rien; cette qualité eût fait le bonheur des amis de Mme de B..., quand bien même elle n'eût possédé que celle-là, mais combien d'autres grâces n'avait-elle pas encore! Jamais on ne sentait de vide ni d'ennui dans sa conversation ; tout lui servait d'aliment ; l'intérêt qu'on prend aux petites choses, qui est de la futilité dans les personnes communes, est la source de mille plaisirs avec une personne distinguée. Car c'est le propre des esprits supérieurs de faire quelque chose de rien. L'idée la plus ordinaire devenait féconde si elle passait par la bouche de Mme de B..., son esprit et sa raison savaient la revêtir de mille nouvelles couleurs.
Il n'y avait que cinq ou six personnes dans le salon lorsque nous arrivâmes... J'entendis nommer les personnes qui m'entouraient: c'étaient les hommes les plus distingués dans les sciences et dans les lettres, et un Anglais, membre fameux de l'opposition1...
1. « Sir Charles Stuart tient plus ou moins à l'opposition en Angleterre et se jette encore ouvertement dans une opposition qui menace le gouvernement auprès duquel il est accrédité ». Les Débuts de la seconde Restauration, etc., par Ernest Daudei. Correspondant, 25 septembre 1909. ↩
Les hommes distingués par l'esprit et par le talent étaient tous accueillis chez M. le maréchal d'Olonne, et ils y valaient tout ce qu'ils pouvaient valoir : car le bon goût qui régnait dans cette maison gagnait même ceux à qui il n'aurait pas été naturel ; mais il faut pour cela que le maître en soit le modèle, et c'est ce qu'était le maréchal d'Olonne.
Je ne crois pas que le bon goût soit une chose si superficielle qu'on le pense en général. Tant de choses concourent à le former! La délicatesse de l'esprit, celle des sentiments, l'habitude des convenances, un certain tact qui donne la mesure de tout sans avoir besoin d'y penser. Et il y a aussi des choses de position dans le goût et le ton qui exercent un tel empire ! Il faut une grande naissance, une grande fortune, de l'élégance, de la magnificence dans les habitudes de la vie ; il faut entin être supérieur a sa situation par son âme et ses sentiments, car on n'est à son aise dans les prospérités de la vie que quand on s'est placé plus haut qu'elles. M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers pouvaient être atteints par le malheur sans être abaissés par lui, car l'âme du moins ne déchoit point et son rang est invariable.
L'infériorité de ma position m'était bien moins sensible dans l'intérieur de la maison de M. le maréchal d'Olonne, ou même au milieu de sa société intime, quoiqu'elle fût composée de grands seigneurs ou d'hommes célèbres par leur esprit. Mais là du moins on pouvait valoir quelque chose par soi-même, tandis que, dans la foule, on n'est distingué que par le nom ou l'habit qu'on porte.
Inspiré qu'il était par ses souvenirs d'ancien régime et par la pratique constante de la politesse la plus raffinée, le prince de Talleyrand, juge hors de pair en fait de société, écrivit à Mme de Duras après lecture d'Edouard, une lettre que nous lirons avec un plaisir très particulier, car elle est la plus curieuse du monde, soit par le style qui n'est ni simple ni transparent, et qui, par là, ressemble au personnage, soit par les pensées qui sont fines et chargées de souvenirs, ce qui complète la ressemblance. Or, dans cette lettre, il y a deux lignes qu'il est à propos de placer ici : « Les couleurs d'un tableau qui n'a ‹ plus de peintres, et dont les peintres, s'il y en avait, n'auraient plus de modèles, sont d'un prix infini pour moi. » L'éloge est charmant, tout à fait digne de l'ami. Mais le mot est-il bien juste? Et le présent sera-t-il donc éternellement sacrifié au passé, même par le plus sceptique des hommes, parce qu'on est soi-même le passé - laudator temporis acti? Et la société de Mme de Duras, avec le prince pour centre et pivot, n'offrait-elle pas un modèle toujours présent et facile à consulter? Et lui-même, dans ce salon de Mme de Duras, « ne retrouvait-il pas, avec plus de jeunesse, une image des cercles de la maréchale de Luxembourg et de la maréchale de Beauvau? » - Ne se plaignait-il pas galamment du trop de jeunesse et qu'il lui fallût « attendre quinze ans au moins encore, disait-il, pour que cela ressemblât tout à fait : »
C'est que Mme de Duras avait au suprême degré le don et l'art si français de la conversation. Un premier charme, et non le moindre, lui venait de l'attention charmée qu'elle-même accordait aux propos de ses hôtes. « Elle avait l'esprit et le cœur hospitaliers » ; elle avait donc « cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées des autres »1. Non « cette attention importune qu'on a au moindre mot qui échappe pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la subtilité pour avoir occasion d'y placer la sienne »2. Mais « l'attention de celui qui écoute », « attention qui sert d'accompagnement dans la musique du discours »
2. La Bruyère. ↩
Aimer et admirer, c'était tout un pour Mme de Duras. Le bonheur d'entendre ses amis et de les trouver spirituels, éloquents, « supérieurs », - c'est un de ses mots, - était si évident, si manifestement sincère, qu'il réagissait sur eux et il leur semblait qu'ils n'avaient jamais plus d'esprit, qu'ils n'étaient jamais mieux inspirés, et d'ailleurs mieux écoutés et compris que dans ce salon. Et c'est ainsi que se peut appliquer à Mme de Duras, ce mot charmant, ce mot vécu d'un de ses romans : « ils valaient auprès d'elle tout ce qu'ils pouvaient valoir » ; et cet autre : « on est heureux du talent, des nobles actions, de la gloire et du succès d'un ami comme d'une propriété personnelle, et l'on jouit d'avoir si bien choisi. »
L'attrait principal tenait à l'élévation de ses sentiments, à la délicatesse de ses pensées, à l'élégante simplicité de sa parole et de ses manières, au dévouement passionné qui la caractérisait, à la vive intelligence qui rayonnait dans sa physionomie, à la bonté vigilante et féconde en ressources qui ménageait à chacun, avec la grâce de Tà-propos, l'occasion d'un heureux souvenir, d'une anecdote piquante, d'un trait, d'une spécialité,
d'une lecture - d'une rencontre utile ou désirée, bret, un avantage, un succès, une joie, une espérance ; au tact infaillible qui lui faisait deviner et prévenir ce qui fût devenu, pour un de ses hôtes, au cours capricieux de la conversation, un embarras, une peine, une blessure. Car, à tous ses dons, s'ajoutait le discernement comme intuitif des esprits et des caractères, la connaissance parfaite des situations, l'entente et le ménagement soit des affinités, soit des oppositions respectives, l'appréciation exacte des valeurs individuelles. Elle eût pu dire, aux familiers de son cercle, ce qu'elle avait écrit à Chateaubriand : « Tout vous est possible, hors de me tromper : je vous connais comme moi. » - « Rien ne m'étonnerait tant que de voir que Villèle ne fût pas le maître. Ce serait la première fois que je me serais trompée sur un homme. Cela n'est pas modeste ; mais cela est vrai. » Avantage des âmes qui savent écouter, et qui font du cœur humain leur étude la plus suivie.
Grâce à cet ensemble rare, elle sut développer et maintenir sans effort, comme en se jouant, l'ascendant qu'elle avait acquis, dès la première Restauration, sur la meilleure société, en l'attirant chez elle et en la charmant. Et quelle société ?
Sainte-Beuve, renseigné par Mme de Rauzan dont il fut le visiteur assidu pendant plus d'un an, ajoute aux noms déjà cités, Molé, Mathieu et Adrien de Montmorency, Villèle, de Barante ; d'après la correspondance, on peut citer encore MM. de Noailles, de Vérac, d'Harcourt, de Garaman, de Forbin, de Maillé, de Doudeauville, de Lévis. Et combien d'autres a grands seigneurs s s'étaient fait un délassement, un plaisir, un besoin, peut-être une espérance, un moyen autant qu'un but, de cette société et de ces conversations! « Il serait trop long, déclarait Me de Duras, de vous nommer tous ceux que je vois. »
L'habitude de venir dans ce salon s'établissait et s'enracinait en des souvenirs où se mêlaient douceur, gratitude, curiosité, confiance, amour-propre satisfait. « Société sûre et tranquille », c'est elle-même qui le disait dans une de ses lettres à Rosalie.
A propos du tact infaillible qui assurait la sécurité des invités, je veux citer le récit qu'elle fit à Chateaubriand d'une aventure très désagréable survenue à Villemain dans un salon rival :
C'était à la soirée de jeudi chez Mme de Montcalm. M. Villemain s'y trouvait. La conversation se mit sur les gens de lettres. On affirmait qu'avant la Révolution, ils étaient reçus dans la meilleure compagnie.
Non, non, dit l'abbé de Montesquiou, rien n'est plus faux, on les voyait un peu, on les faisait venir à la campagne ; c'était par tolérance qu'ils dînaient à table ; mais ils n'étaient dans l'intimité de personne.
Les exemples ne manquaient pas pour lui prouver le contraire : l'abbé s'obstine, ne fait aucune attention aux mines de Mme de Montcalm et continue à dire tout ce qu'on peut imaginer de plus blessant pour M. Villemain. Enfin Charles de Damas ne trouve pas qu'il y en ait encore assez. Il veut en finir d'un coup de massue. - Oui, dit-il, les gens de lettres étaient la crasse de la société.
A cette jolie épithète, Villemain se lève et s'en va. Il a dit à quelqu'un, qu'en sortant du salon, il avait compris la Révolution française.
Ce n'est pas chez Mme de Duras que pareille avanie eût été infligée au célèbre critique. Elle n'avait pas à intervenir ou à réprimer. Présidente modèle, elle savait surveiller et diriger la conversation, sans la réglementer, ni l'asservir ; elle en suivait le cours et les méandres avec une attention souple, légère et amusée ; elle en était l'impulsion, le rythme et l'harmonie ; elle avait l'art discret de l'amorcer, ou de la contenir, ou de la détourner, ou de la relancer dans les passes de langueur, et de la vivifier, de la passionner même, de la réjouir.
Diriger la conversation, parfois la conduire à un but mystérieux et précis, s'en faire au besoin un moyen d'action et d'influence, tout en lui laissant la plus large et la plus évidente liberté : art difficile et complexe, et qui cesse d'être, s'il se trahit dans ses procédés. L'avoir exercé, cet art essentiellement original et personnel, a suffi pour illustrer à jamais quelques noms de femmes françaises.
Nous avons vu que Mme de Duras était très large et très tolérante en fait de goûts et d'opinions. Ses préférences la portaient aux sujets politiques et littéraires : mais tout propos avait le droit de se produire et le don de l'intéresser, qu'il fût politique ou mondain, scientifique ou littéraire, critique, moqueur, sentimental, mélancolique; ou, pour mieux dire, ce genre de propos mêlés et familiers faisait d'ordinaire le fond de la conversation, qui n'était que délassement, fantaisies, nouvelles, broderies. Elle l'a remarqué à propos du salon de Me de B... dans Ourika : « L'intérêt qu'on prend aux petites choses, qui est de la futilité dans les personnes communes, est la source de mille plaisirs avec une personne distinguée ; car c'est le propre de ces esprits supérieurs de faire quelque chose de rien. »
Les mille « riens » de la conversation la plus indépendante, elle les provoquait chez les autres, en les produisant elle-même avec cette « gaieté de l'esprit » que les chagrins et la maladie ne devaient lui enlever que bien après 1819. Ces riens étaient de ceux qui deviennent une récréation et une diversion, grâce à la soudaineté, à l'opportunité, grâce aussi au tour, à l'accueil, à l'échange : « Les plus petites choses, dit La Bruyère, ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière. » Encore fallait-il être au courant pour saisir ces caprices de mots ou d'idées, ces « petites choses », ces « riens ». Ils avaient déconcerté le grand esprit sérieux et dogmatique de J. de Maistre, qui, trop récemment débarqué de Saint-Pétersbourg, n'avait pas eu le temps de se mettre au ton et au goût de cette société : quelque initiation eût été nécessaire pour « comprendre ».
Heureuse donc de toute « supériorité » - fût-elle supériorité de femme, témoin Me de Staël - Mme de Duras l'était au superlatif quand les savants prenaient la parole. Dans le jeu infiniment varié des libres propos, ils étaient les plus brillants partenaires, même quand ils parlaient science ; car ils en parlaient sans pédantisme et sans lourdeur, en hommes du monde. Mme de Duras était captivée et ravie à un degré qu'on ne soupçonnerait pas. « Il y a dans ces hommes supérieurs; surtout dans les savants, une simplicité dont je ne me lasse point... Je les vois sans cesse. » Elle était fière d'apprendre sous de tels maîtres, empressée à cueillir, dans sa fleur de nouveauté, telle ou telle de leurs découvertes, et à l'offrir au cercle comme une primeur savoureuse, - à leur renvoyer dans ses remarques et réflexions, comme une image souriante et un reflet de leurs pensées. Elle profitait très gracieusement de toute occasion pour faire appel tantôt à leurs connaissances, tantôt à leurs souvenirs : « J'ai parlé à M. de Humboldt de tous les pays que vous [Mme Swetchine] avez parcourus. J'aimerais à m'y transporter et à y être avec vous. »
Si l'on veut aller au fond de l'éloge qu'elle faisait de ses savants amis : « ces hommes célèbres dans toute l'Europe, - Humboldt, Cuvier, Rémusat - ont la simplicité et l'indulgence la plus aimable » aller au fond des sentiments qu'ils lui inspiraient, il faut se donner le plaisir de lire celle des Réflexions et Prières que j'ai réservée et qui est intitulée La Science. La place de cette page est ici, ce me semble, et je m'en expliquerai en quelques lignes de commentaire.
Toute science vient de Dieu
On blâme la Science, et quelques personnes la croient incompatible avec la piété. Elles se trompent. Mais Dieu doit être le fondement de la science, et c'est de lui qu'elle tiendra son utilité et sa profondeur.
L'histoire renferme les leçons terribles de la Providence : - la morale, les misères éternelles du cœur humain ; - la physique, la chimie apprennent à remonter à cette cause mystérieuse et impénétrable qui n'est autre que Dieu même, et dont les plus grands empires ont été forcés de confesser l'existence. Les mathématiques calculent tout, mais s'arrêtent devant l'infini. L'anatomie enseigne l'organisation physique de l'homme, mais tous les efforts de la physiologie n'ont pu réussir à surprendre le secret de la vie, connu de Dieu seul. L'astronomie, dans l'immensité de ses merveilles, confond l'imagination, et l'homme est forcé de reconnaître Dieu dans tous ses ouvrages.
Quelle différence entre le savant altier et le savant pieux ! Il ne faudrait que les nommer pour montrer que Dieu est le flambeau de la Science, comme de tout le reste ; il inspire l'éloquence, enflamme le génie, tandis que l'impiété l'étouffe et l'éteint. La foi produit Bossuet, Pascal et Newton. Quels noms l'irréligion peut-elle opposer à ceux-là? C'est donc à tort qu'on croit la religion ennemie de la science. La simplicité de cœur, qui plaît à Dieu, est le partage le plus ordinaire du savant chrétien. Rien ne mène plus sûrement à l'humilité que la véritable science. Les sciences se perdent dans l'infini parce que leur terme est Dieu. Plus on marche dans la voie droite des sciences, plus on s'aperçoit que ce qu'on sait n'est rien en proportion de ce qu'on ignore; le champ s'agrandit à mesure qu'on 's'avance; on est forcé de reconnaître son néant devant la grandeur des ouvrages de Dieu et les merveilles de la création, dont « homme est la plus belle et la plus inexplicable.
Je ne sais rien, ô mon Dieu, sinon que vous m'avez créée et que ma pensée s'élève jusqu'à vous ; c'est assez pour croire que mon âme est immortelle. Sauvez-la par les mérites de Jésus-Christ ; que son sacrifice expie mes fautes, et que, dépouillée un jour de mon corps, je me réunisse à vous dans le ciel.
Nous avons là comme un résumé des réflexions échangées devant elle, ou avec elle, dans son salon, par les plus hauts représentants de la science au premier tiers du xix° siècle; et certes, mieux qu'un résumé : je veux dire un hommage réfléchi à la « simplicité », à la droiture, à la sincérité, à l' « indulgence », à « la modestie » de ces hommes en qui fut acclamé le don supérieur du génie. Devant l'admiration toute vibrante que leur témoignait la grande dame de cour, « extraordinairement instruite », qui les mettait en humeur de causer et de s'épancher, ils avaient confessé que « ce qu'ils savaient n'était rien en comparaison de ce qu'ils ignoraient » : et cela aussi l'enthousiasmait comme une supériorité de caractère et d'âme, comme une vérité trop méconnue par la foule des demi-savants, et d'ailleurs, comme un charme incomparable de société, et même, comme une vertu chrétienne, « l'humilité », qui est un appel à la grâce - humilibus dat gratiam. Sur ce terrain réservé de la grande science qui découvre et inaugure, elle retrouvait une nouvelle et plus séduisante « fleur de je ne sais quoi » dont elle a si bien parlé, et qu'elle cultiva de mille manières, dans sa conversation, dans sa tenue, dans son train de maison, dans sa correspondance, dans ses œuvres, dans ses amitiés : la simplicité et le goût. Non pas une simplicité étudiée, acquise, faite d'efforts et de calculs, et par suite. inégale et intermittente ; mais une simplicité qui vient du fond et qui, étant naturelle, ne subit jamais d'éclipse. Non pas un certain goût, étroit, étriqué, formaliste, prisonnier des conventions ou de la mode, mais un goût libre et largement ouvert, le « grand goût », sympathique aux singularités de personnes, de paroles et d'idées. Elle écrivait, à propos de la princesse de Liéven, et ce mot livre bien sa manière, à elle, qui était largeur liberté, spontanéité, facilité, naturel, oubli des vétilles, pour soi comme pour les autres : « On dit aussi que la princesse de Liéven est à Londres ce qu'on appelle être leader of fashione ; c'est encore ce que je ne puis souffrir, car, pour tenir cette place, il faut un travail et une occupation des petites choses que je crois incompatible avec ce qui est simple et élevé. »
Elle disait encore, et cette fois à propos du désir de se pousser et de paraître : « Ma chère enfant, prends la ferme résolution, quelle que soit ta position dans la vie, de rester toujours à ta place, ni au-dessus, ni au-dessous, et de conserver une dignité sans affectation qui inspire le respect et non la crainte. Le liant du caractère est aussi précieux que la souplesse est mauvaise ; elle annonce toujours de la bassesse dans l'âme, et elle n'existe pas sans hypocrisie, le plus affreux de tous les vices. »
Au précepte, elle ajoutait l'exemple. Humboldt lui écrivait : « Je déteste, m'avez-vous dit, les tromperies, et je respecte cet amour du vrai, seule source de tout ce qui est beau et élevé. » Elle disait : « Le sincère, simple et solide attachement de mon cœur. » Son grand secret, il faut le répéter, c'était d'admirer et d'aimer. L'admiration chez elle n'était pas l'adulation dans le tête à tête, en vue de flatteuses réciprocités ; elle n'était pas non plus le compliment redoublé entre les portes, comme Sainte-Beuve prétend que le faisait cette reine de beauté, d'amabilité et de grâce, Mme Récamier. Ce genre n'était le sien ni vis-à-vis du pouvoir, ni vis-à-vis du génie ou du talent. Elle admirait avec indépendance d'esprit et fierté de caractère. Sa correspondance avec Chateaubriand en est la preuve. La flamme de son beau regard, la vive et spirituelle expression de sa physionomie, l'intérêt gracieux qu'elle prenait à tout ce qui se disait, les questions suggestives qu'elle posait à propos, les objections ou contradictions qu'elle se permettait et qui prouvaient aux Humboldt, aux Cuvier, aux Villemain qu'ils étaient suivis, compris et goûtés, quelques mots d'éloge bien sentis et articulés devant tous, voilà de quelle manière discrète et flatteuse se témoignait son admiration. Parfois aussi la contradiction portait sur le fond des choses, et, l'accord étant impossible, l'amitié restait hors de cause et hors d'atteinte. Mme de Duras écrit à Chateaubriand qu'à sa dernière soirée (juin 1822), Chaptal, le baron Gérard et Cuvier lui ont dit sur Napoléon mille anecdotes curieuses, lui ont cité des mots et des actions dignes de Néron. En écoutant ces détails, elle était honteuse de sa vieille admiration pour l'Empereur. « Mais ce que j'admire, dit-elle, c'est que ces mêmes hommes qui possèdent à présent la liberté et des princes qui sont les meilleures gens du monde, n'aspirent qu'à tout changer. Je l'ai fait observer à Chaptal; il ne m'a donné que de mauvaises raisons. »
La princesse de Liéven affectait en société un ennui que Chateaubriand lui contestait le droit de ressentir et de montrer, - droit qu'il s'octroyait royalement à lui-même. Me de Duras ne s'ennuyait jamais en société ; elle prenait et donnait de l'intérêt à tout, ce qui faisait que personne non plus ne s'ennuyait au cours de ses soirées.
On a vanté le « charme magique de sa parole ». Elle était bien trop spontanée et trop sincère pour éteindre le rayonnement de son propre esprit, pour se condamner au rôle passif d'écho ou de reflet. Elle parlait très volontiers quand l'occasion s'en présentait ; que si l'occasion avait été négligée, de-ci, de-là on la relançait, et elle se laissait engager ou rengager le plus simplement du monde.
Chacun ayant ou devant avoir son tour de parole et d'attention, sa part active et opportune dans l'échange familier, tous lui rendaient, en provocations aimables et au besoin en contradictions stimulantes, le plaisir qui leur était venu par elle, le sourire dont elle avait salué leurs succès, le joyeux éclair que leur éloquence ou leur esprit avait allumé dans la profondeur de « ses beaux yeux. » Lorsqu'elle était ainsi mise en demeure de dire sa pensée, on admirait, sur tous sujets, la force et la clarté de son esprit, la gaieté et la sensibilité de son humeur, la justesse et l'élévation de ses vues, son art supérieur de raconter, l'imprévu et le charme piquant de ses traits.
Le peu qui a été publié de sa correspondance nous offre une image de sa causerie, mais combien resserrée et diminuée ! Car nous n'avons, dans ses lettres, que les variations d'une voix abandonnée à elle-même. Il y faudrait ajouter les inspirations soudaines et diverses qui naissent de l'entourage, les excitations que provoque l'infinie variété du concert. Et quels excitateurs que les Cuvier, les Humboldt, les Villemain, pour ne citer que ces trois maîtres! Et de même dans ses romans : il y a d'admirables pensées qu'elle avait dû produire sous les formes variées de la conversation avant de les enchâsser dans « ses écrits... que surpassait bien son éloquence du moment », c'est la réflexion de Villemain.
Un écrivain de grand talent, l'Américain George Ticknor, pendant les années 1817 et 1818 qu'il passa à Paris, fut admis comme tant d'autres étrangers distingués chez Me de Duras, et devint un des habitués du « petit cercle ». Il s'est plu à noter quelques souvenirs des soirées auxquelles il avait assisté et qui lui avaient été fort agréables. « Ardente, enthousiaste, extraordinairement instruite, bien que toujours simple et sans prétention, elle ne pouvait parler sans captiver tous ses auditeurs, même les plus célèbres... C'était surtout dans les petites réunions intimes qu'on pouvait juger du charme magique de sa parole. Un soir qu'elle n'avait à sa table que sa plus jeune fille, M. de Humboldt et moi, je fus littéralement soulevé en l'écoutant. Une autre fois, j'assistais chez elle à une ravissante réunion en l'honneur de la duchesse de Devonshire. Chateaubriand y lut sa Nouvelle sur les Abencérages, pleine de descriptions brillantes et poétiques qui rappellent celles des environs de Naples dans les Martyrs1. Outre ces réunions du soir, Mme de Duras recevait dans l'après-midi, de quatre heures à six heures, mais seulement des intimes ou des personnages de marque. Ticknor raconte qu'il se rendait souvent aux « petites cinq heures », comme les appelait Mme de Duras.
1. Voir L'Année 1817, par Edmond Biré, p. 245 (H. Champion, Paris), livre d'une érudition très piquante et merveilleuse d'à-propos. Ticknor ajoute que, parmi les habitués des « petites cinq heures », le plus assidu comme le plus illustre était Chateaubriand. L'assiduité de Chateaubriand à cette heure me laisse un peu sceptique. Je doute aussi que le ton et l'accent prêtés au grand écrivain dans l'anecdote qui suit, fussent le ton et l'accent de Chateaubriand. ↩
Il n'y avait pas seulement chez elle des réunions de cercle au sens strict de ce dernier mot. Elle s'entendait admirablement
à organiser dans son hôtel des dîners, des soirées, des fêtes, des représentations avec le concours des artistes les plus en vogue. Il en est question dans sa correspondance. Pour ces réceptions élargies, on sait que M. de Humboldt aidait la duchesse à écrire ses invitations.
De telles amitiés et de tels jugements disent aussi bien la sûreté et le charme de son commerce que la supériorité de son intelligence, et la mettent au premier rang des présidentes. Elle n'en tirait pas vanité. Rien de plus sincere que la modestie avec laquelle on la surprend à parler de ses amis et de l'indulgence qu'ils veulent bien lui témoigner. « M. de Humboldt est un de ces hommes que je vois le plus souvent. Et si ce n'était pas trop me vanter, je dirais qu'il a de l'amitié pour moi. » Non certes, ce n'était pas se vanter. Humboldt avait pour elle une amitié profonde et enthousiaste. Nous en verrons de nombreux et charmants témoignages. Elle recevait et présidait pour le plaisir de ses amis autant que pour son propre plaisir ; ou plutôt, c'est surtout au plaisir des autres qu'elle mettait le sien. Villemain a fait la remarque qu'elle était sans « amour-propre pour elle-même ».
L'enveloppante et pénétrante caresse d'une voix harmonieuse et bien timbrée, sonore et douce, faisait valoir les avantages d'un esprit supérieur, délicat autant que fort, plein de spontanéité, de gaieté et de mouvement.
Les hommes éminents qui furent ses auditeurs célébraient, en des lettres qui sont sous mes yeux, celui-ci, « une voix dont l'accent donne du charme aux moindres choses », celui-là, « ses lectures entraînantes » qui furent de vraies fêtes de société et un vrai triomphe pour l'auteur, par opposition aux lectures traînantes et assommantes, qu'un admirateur, homme d'esprit, avait faites de ces mêmes romans. Une amie, dont la signature « Mina » ne m'a pas livré son secret, s'exprime ainsi : « Il me semble encore vous entendre... Il en est de vos paroles comme de certaines musiques qui restent toujours dans l'oreille... »
M. de Talleyrand fait allusion à la voix musicale de Mme de Duras en même temps qu'aux fameuses lectures : « J'avais mis dans ma tête de ne vous lire que quand il me serait donné de nouveau de vous entendre... »