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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VI — Les romans de Madame de Duras

Livre VI — Les romans de Madame de Duras

Livre VI — Les romans de Madame de Duras

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 22 min de lecture · p. 301–311 · chapitre 345 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'était une personne d'une raison froide, d'un esprit tranchant, positive jusqu'à la sècheresse; elle portait ce caractère dans l'amitié : les sacrifices ne lui coûtaient rien pour le bien et pour l'avantage de ses amis ; mais elle leur faisait payer cher ce grand attachement. Inquisitive et difficile, son exigence égalait son dévouement, et elle était la moins aimable des amies de Mme de B... Je la craignais, quoiqu'elle fût bonne pour moi ; mais elle l'était à sa manière : examiner et même assez sévèrement était pour elle un signe d'intérêt. Hélas ! j'étais si accoutumée à l'indulgence que la justice me semblait toujours redoutable.

C'était la marquise de X*** qui était revenue depuis peu d'Angleterre où elle avait passé plusieurs années... Depuis qu'elle était à Paris, je ne la voyais qu'avec un sentiment pénible :

« Je viens vous voir et causer avec vous, ma chère Ourika. Vous savez combien je vous aime depuis votre enfance, et je ne puis voir, sans une véritable peine, la mélancolie dans laquelle vous vous plongez. Est-il possible, avec l'esprit que vous avez, que vous ne sachiez pas tirer meilleur parti de votre situation ? -- L'esprit, Madame, lui répondis-je, ne sert guère qu'à augmenter les maux véritables ; il les fait voir sous tant de formes diverses !

Mais, reprit-elle, lorsque les maux sont sans remède, n'est-ce pas une folie de refuser de s'y soumettre et de lutter ainsi contre la nécessité, car enfin, nous ne sommes pas les plus forts? - Cela est vrai, dis-je ; mais il me semble que dans ce cas la nécessité est un mal de plus1 - Vous conviendrez pourtant, Ourika, que la raison conseille alors de se résigner et de se distraire. - Oui, Madame, mais pour se distraire, il faut entrevoir ailleurs l'espérance. - Vous pourriez du moins vous faire des goûts et des occupations pour remplir votre temps. - Ah ! Madame, les goûts qu'on se fait sont un effort et ne sont pas un plaisir. - Mais, dit-elle encore, vous êtes remplie de talents. - Pour que les talents soient une ressource, Madame, lui répondis-je, il faut se proposer un but : mes talents seraient comme la fleur du poète anglais, qui perdait son parfum dans le désert. - Vous oubliez vos amis qui en jouiraient. - Je n'ai point d'amis, Madame, j'ai des protecteurs, et cela est bien différent! - Ourika, dit-elle, vous vous rendez bien malheureuse, et bien inutilement ! - Tout est inutile dans ma vie, Madame, même ma douleur. - Comment pouvez-vous prononcer un mot si amer, vous, Ourika, qui vous êtes montrée si dévouée lorsque vous restiez seule à Mme de B... pendant la Terreur? - Hélas ! Madame, je suis comme ces génies malfaisants qui n'ont de pouvoir que dans les temps de calamités, et que le bonheur fait fuir. - Confiez-moi votre secret, ma chère Ourika, ouvrez-moi votre cœur. Personne ne prend à vous plus d'intérêt que moi, et peut-être que je vous ferai du bien. - Je n'ai point de secret, Madame, lui répondis-je... - Allons donc, reprit-elle, pouvez-vous nier que vous renfermez au fond de votre âme une grande peine? Il ne faut que vous voir un instant pour en être sûr. » Je persistai à lui dire ce que je lui avais déjà dit ; elle s'impatienta, éleva la voix. Je vis que l'orage allait éclater. « Est-ce là votre bonne foi, dit-elle, cette sincérité pour laquelle on vous vante ? Ourika, prenez-y garde. La réserve conduit quelquefois à la fausseté. Puisque vous me refusez votre confiance, et que vous assurez que vous n'avez point de secret, eh bien ! Ourika, je me chargerai de vous apprendre que vous en avez un. Oui, Ourika, tous vos regrets, toutes vos douleurs, ne viennent que d'une passion insensée, et si vous n'étiez pas folle d'amour pour Charles, vous prendriez fort bien votre parti... Adieu, Ourika, je m'en vais, et je vous le déclare, avec bien moins d'intérêt pour vous que je n'en avais apporté en venant ici. » Elle sortit en achevant ces paroles. Je demeurai anéantie... Mais qu'ai-je donc fait pour qu'on puisse me croire atteinte de cette passion sans espoir? Est-il donc impossible d'aimer plus que sa vie avec innocence ?

1. On peut voir ici une réponse à la lettre de 1817 où Chateaubriand lui parle de la « nécessité » à propos de l'éloignement de Félicie. ↩

Cette mère qui se jeta dans la gueule du lion pour sauver son fils, quel sentiment l'animait ? Ces frères, ces sœurs, qui moururent ensemble sur l'échafaud, et qui priaient Dieu avant d'y monter, était-ce donc un amour coupable qui les unissait ?...

Et cependant, je ne sais quelle voix crie au fond de moi-mème qu'on a raison... Grand Dieu ! il faut donc recevoir le remords dans mon cœur désolé! Il faut qu'Ourika connaisse tous les genres d'amertume, qu'elle épuise toutes les douleurs. Quoi ! mes larmes désormais seront coupables ! Il me sera défendu de penser à lui [à elle] ! Quoi ! je n'oserai plus souffrir!

Ces affreuses pensées me jetèrent dans un accablement qui ressemblait à la mort. La mème nuit, la fièvre me prit, et en moins de trois jours, on désespéra de ma vie. Le médecin déclara que. si l'on voulait me faire recevoir mes sacrements, il n'y avait pas un instant à perdre.

« Après quinze jours sans connaissance », le prêtre et le médecin, chacun à son heure et sa façon, sollicitèrent les confidences opportunes. Et, dès que les forces furent revenues, ils conseillèrent à la malade de secouer la torpeur où elle s'éteignait, de calmer son imagination « assombrie », de se distraire et de se détendre, par exemple en écrivant, puisque cela lui avait déjà réussi. Elle avait éprouvé, en effet, à la suite de ses premiers chagrins, l'efficacité d'une telle diversion. Elle avait commencé, en 1817, une occupation qui l'amusait, ce sont ses propres paroles. Elle traduisait Glenarvon, ajoutait ou retranchait sans cesse, et cela l'amusait tout à fait. « Ce n'était qu'un fil qu'elle tenait », disait-elle encore, « mais il la soutenait et elle cheminait. »

Écrire ! mais, à cette heure, elle était incapable de penser à autre chose qu'à ses chagrins.

Eh bien ! elle raconterait les souvenirs qui avaient marqué dans sa vie, puisque ses souvenirs n'étaient guère que des chagrins.

Soit ! mais raconter ses peines n'était pas dans ses habitudes. Par convenance et dignité, elle gardait le silence sur ses blessures de cœur ; elle cachait ses douloureux secrets : « Vous dirai-je toutes les faiblesses de mon cœur? Le chagrin le resserre ; j'ai besoin de conter mon bonheur; mais je renferme mes peines et ne sais plus rien épancher lorsque je souffre1. » Expansive dans la joie, elle se repliait dans la peine ; son cœur se refermait sur ses chagrins, qui la rongeaient au plus intime et lui tournaient tout en amertune.

1. Lettre à Rosalie de Constant. ↩

Le vrai pourquoi de son mutisme n'est pas révélé par ce trait de caractère. Elle l'a signalé dans ses lettres et dans ses romans avec une concordance qui prouve la valeur autobiographique de ces derniers.

« Ne me jugez pas », écrit-elle, après une confidence grave à son amie lointaine, Rosalie de Constant. Voilà le grand mot lâché : ne me jugez pas. Elle connaît le monde. Elle le sait médisant et mauvais, ce monde, où tout est rivalité plus ou moins déguisée, où la jalousie frappe dans l'ombre et se fait atroce. Elle redoute ses jugements ; et vraiment, elle n'avait pas tort d'en supposer, à son endroit, la sévérité outrée. Un passage de sa correspondance laisse entendre que tous, à un certain moment, même Chateaubriand, même le duc de Duras, prirent parti contre elle, - tous, Clara seule exceptée. « Seule contre tous, elle a été inébranlable, parce qu'elle est juste. » Et ailleurs : « Ne jugez pas ces peines ; il faut être mère pour les sentir. » Et dans une autre lettre, de date postérieure : « J'entrevois le côté où vous pencheriez sans votre amitié pour moi, et cela m'afflige. Croyez-moi, chère Rosalie, les physionomies ne sont pas toujours sincères. »

A la fierté, à la dignité, aux convenances, causes premières de son silence, il faut ajouter, comme motif principal, la défiance. « Je suis défiante », dit-elle. « Toutes mes défiances », écrit-elle encore : elle les devait à la triste expérience et au malheur. Voici le texte destiné au public. Plus étudié et plus développe, il n'est pas moins sincère ; et même, grâce à l'impersonnalité de la forme et du détour, il est plus intime ; l'analyse va plus loin ; l'âme s'y montre mieux, dans sa fierté blessée.

Dialogue d'Ourika et du médecin

Un jour, elle revint d'elle-même au sujet où je désirais la conduire.

«Les chagrins que j'ai éprouvés, dit-elle, doivent paraître si étranges que j'ai toujours senti une grande répugnance à les confier : il n'y a point de juges des peines des autres, et les confidents sont presque toujours des accusateurs. - Ne craignez point cela de moi, lui dis-je : je vois assez le ravage que le chagrin a fait en vous pour croire le vôtre sincère. - Vous le trouverez sincère, dit-elle, mais il vous paraîtra déraisonnable. - Et en admettant ce que vous dites, repris-je, cela exclut-il la sympathie?- Presque toujours, répondit-elle; cependant si, pour me guérir, vous avez besoin de connaître les pensées qui ont détruit ma santé, je vous les confierai quand nous nous connaîtrons un peu davantage »1.

1. Introduction d'Ourika. ↩

La correspondance prouverait que, même dans les quelques indications de temps et de durée qui y sont contenues, le roman est le véridique récit des épreuves de l'auteur.

Sous la pression de la douleur, quels furent les autres souvenirs qui passèrent au cours de ce premier récit? Et comment furent-ils adaptés aux fictions du roman, c'est-à-dire, tout à la fois transposés et respectés ?

Les confidences déjà surprises vont nous permettre d'en dégager d'autres, non moins personnelles. D'après le peu que nous connaissons de l'enfance « jusqu'à douze ans » de celle qui disait « qu'elle n'avait pas eu d'enfance, ayant été tout d'abord sérieuse et raisonnable », il est permis de reconnaître Claire de Kersaint aux premiers récits d'Ourika.

S'il n'est question ni du foyer domestique où elle vécut jusqu'à sa douzième année, ni de son père qu'elle adorait, ni de sa mère qu'elle accompagna en Amérique, ce n'est pas seulement parce qu'une mère, un père, un foyer étaient hors de propos dans l'histoire d'Ourika, petite esclave achetée au Sénégal et rapportés en France à l'age de deux ans ; c'est surtout parce que la paix ne régnait pas entre les deux époux : il y avait incompatibilité d'humeur; et il y eut séparation de fait, laquelle, après débats et délais, devint séparation de droit, à la suite d'un jugement prononcé le 31 mai 1792.

Vraisemblablement Claire, arrivée à l'âge de raison, ne connut pas l'effusion des tendresses maternelles. Sainte-Beuve a supposé, bien à tort, que « ses sentiments affectifs trouvèrent à s'employer sans contrainte dans le foyer domestique ». C'est une erreur assez grave dans le portrait de Mme de Duras.

Le foyer domestique n'a pas de sens ou du moins n'a pas son sens habituel dans l'histoire de Claire de Kersaint.

Au foyer, elle était comme seule, sans frère ni sœur, le père presque toujours absent, la mère malade et repliée sur soi. Elle fut comme orpheline « seule, toujours seule », « isolée » de cœur, à l'âge où le cœur commence à s'ouvrir et à s'épanouir avec les premières sensibilités conscientes. Elle parle peu de sa mere, dans sa correspondance, du vivant même de sa mère. Et voici comment elle s'exprime sur le compte de sa tante, Mme d'Ennery : « Je la chéris comme une mère; et, quoiqu'elle ait une fille (la duchesse de Lévis) elle m'a traitée toute ma vie comme si j'étais la sienne. » Et d'une autre tante, la princesse de Poix : « Nous finirons l'automne avec ma tante, et une jeune personne qu'on nomme Eugénie, qui a été élevée par elle, et avec moi. »

Après comme avant la séparation, après comme avant la mort de son père, aux îles avec sa mère, comme à Londres sans sa mère, enfant, jeune fille, elle savoura progressivement l'amertume de cette privation, de cette exception, de cette « solitude », de cet « isolement ».

A son enfance tout entière, et à la partie de sa jeunesse qui précède son mariage, doit nécessairement se rapporter la déclaration de 1812 : « J'ai passé bien des années de ma vie à pleurer. »

On possède ses lettres à M. de Duras de 1799 et de 1800. II y règne un air de confiance et de contentement, une chaleur d'affection qui ne trompe pas. Autant qu'on le peut dire d'une épouse séparée de celui qu'elle aime et adore, elle est heureuse, et d'ailleurs elle sait prochain le jour qui va les réunir sur le sol de la patrie. Contrairement à ce qui se lit dans les portraits, préfaces, notices et biographies, je répète que M. de Duras vint la rejoindre le plus tôt qu'il lui fut possible ; il rentra en France dès 1801. De cette année à 1812, nulle trace de chagrin domestique sous la plume de Me de Duras. Et, pas davantage, dans ses lettres à M. de Duras, en 1814 et 1815. Ce sont les seules connues jusqu'à ce jour. Or, la plume de Mme de Duras est franche et vraie comme son caractère.

« Les larmes versées pendant bien des années », le furent d'abord au foyer, même avant l'âge de penser, par l'enfant « pensive » qu'attristaient les propos amers et peut-être les scènes violentes entre les deux époux, prélude de la séparation. Les larmes versées le furent encore à la douzième année, quand on la mit au couvent, peut-être par décision judiciaire : les souvenirs qui lui en étaient restés, et qui ne se traduisaient pas sans critiques, diffèrent beaucoup de ceux que tant d'autres femmes distinguées de son temps avaient gardés de leur vie de pensionnaires. Larmes versées au départ de Paris, en hâte et en pleine fièvre révolutionnaire ; et versées à Bordeaux, en apprenant soudain l'exécution de son père « chéri » ; larmes pendant « les longs pèlerinages de sa jeunesse » à travers les océans et les Amériques en compagnie d'une mère malade ; larmes versées à Londres, où elle était comme orpheline, et quelque peu malmenée par les émigrés, à cause des opinions de son père. Epouse heureuse, et heureuse mère, elle cessa de pleurer pendant quelques années. Mais ses larmes recommencèrent à couler dès le mariage de Félicie. Isolement, solitude, larmes inconsolées : « On peut être isolé, quoique bien entouré. »

C'est le souvenir de ces isolements successifs et la crainte d'y retomber qui lui avaient suggéré l'idée fondamentale de ses romans. Ourika, une isolée. Edouard, un isolé. Olivier, «encore un isolé » écrit-elle à Rosalie. Ils forment une série qui pourrait avoir pour titre général : les Isolés, et, pour épigraphe, le vers de Byron qui se lit en tête de la première édition d'Ourika :

« C'est bien là être seul, c'est là, c'est là, que se trouve la solitude. » Et voilà ce qui lui faisait dire d'elle-même sous ce nom d'emprunt :

A chaque instant, je me répétais : « Seule ! pour toujours seule! » La veille encore, que m'importait d'être seule ? Je n'en savais rien, je ne le sentais pas ; j'avais besoin de ce que j'aimais, je ne songeais pas que ce que j'aimais n'avait pas besoin de moi. Mais à présent mes yeux étaient ouverts, et le malheur avait déjà fait entrer la défiance dans mon âme. - Des combinaisons infinies des mêmes pensées occupaient tout mon temps ; elles se reproduisaient sous mille formes différentes ; mon imagination leur prêtait les couleurs les plus sombres ; souvent mes nuits entières se passaient à pleurer. J'épuisais ma pitié sur moi-même.

Aussi Me Swetchine, sa confidente la plus intime, résumera-t-elle les plaintes et les chagrins de Mme de Duras dans ce mot d'une lettre datée de 1827 : « L'abandon dont elle se plaignait quelquefois. »

La pensée qui me poursuivait le plus, c'est que j'étais isolée sur la terre et que je pouvais mourir sans laisser de regrets dans le cœur de personne. J'étais injuste pour Mme de B... [Clara]; elle m'aimait ; elle me l'avait assez prouvé ; mais elle avait des intérêts qui passaient bien avant moi. Je n'enviais pas sa tendresse à ses petits-fils, mais j'aurais voulu pouvoir dire comme eux : Ma mère !

La plainte englobe aussi bien l'époque où Mme de Duras écrivait son roman (1820-1821), que les années de sa triste enfance, de son enfance « pensive ». C'est à Clara, duchesse de Rauzan, mère de « deux beaux enfants », et qui demeurait avec sa mère, que pensait l'auteur en nommant Mme de B***. Quelquefois c'est à Me d'Ennery, cette tante qui faisait les honneurs de sa maison à Londres pendant l'émigration : « Je la chéris comme une mère. »

C'est là, auprès de cette tante et de Mme de Blot, sœur de Mme d'Ennery1, qu'elle aura trouvé un peu de ce qui lui manquait au foyer, l'affection caressante, l'intimité familiale, la formation intellectuelle et morale, la vie croissante de l'esprit et du cœur.

1. Voir les Mémoires du baron de Bezenval. ↩

Mme de Duras groupe autour du nom de Mme de B*** ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, ses premières impressions de société : elle les mêle et les noue très délicatement. Entendons Ourika :

Je fus ingrate envers la Providence, en n'étant point heureuse. Et cependant le bonheur résulte-t-il toujours de ces dons de l'intelligence ? Je croirais plutôt le contraire : il faut payer le bienfait de savoir par le désir d'ignorer ; et la fable ne nous dit pas si Galatée trouva le bonheur après avoir reçu la vie?

Mes plus anciens souvenirs ne me retracent que le salon de Mme de B...; j'y passais ma vie, aimée d'elle, caressée, gâtée par tous ses amis, accablée de présents, vantée, exaltée comme l'enfant le plus spirituel et le plus aimable.

Vêtue à l'orientale, assise aux pieds de Mme de B..., j'écoutais sans la comprendre encore la conversation des hommes les plus distingués de ce temps-là. Je n'avais rien de la turbulence des enfants, j'étais pensive avant de penser; j'étais heureuse à côté de Me de B... Aimer, pour moi, c'était être là, c'était l'entendre, lui obéir, la regarder surtout : je ne désirais rien de plus. Je ne pouvais m'étonner de vivre au milieu du luxe, de n'être entourée que des personnes les plus spirituelles et les plus aimables : je ne connaissais pas autre chose; mais, sans le savoir, je prenais un grand dédain pour tout ce qui n'était pas le monde où je passais ma vie. Le bon goût est à l'esprit ce qu'une oreille juste est aux sons.

Encore tout enfant, le manque de goût me blessait ; je le sentais avant de pouvoir le définir, et l'habitude me l'avait rendu comme nécessaire. Cette disposition eût été dangereuse : j'arrivai jusqu'à l'âge de douze ans sans avoir eu l'idée qu'on pouvait être heureuse autrement que je ne l'étais:

l'apprenais, pour plaire à Mme de B..., tout ce qui devait former une éducation parfaite. Elle voulut que j'eusse tous les talents : j'avais de la voix, les maîtres les plus habiles l'exercèrent ; j'avais le goût de la peinture, et un peintre célèbre, ami de Mme de B..., se chargea de diriger mes efforts. J'appris l'anglais, l'italien, et Mme de B... elle-même s'occupait de mes lectures ; elle guidait mon esprit, formait mon jugement.

En causant avec elle, en découvrant tous les trésors de son âme, je sentais la mienne s'élever, et c'était l'admiration qui m'ouvrait les voies de l'intelligence. Hélas ! je ne prévoyais pas que ces douces études seraient suivies de jours si amers ! Je ne pensais qu'à plaire à Mme de B...; un sourire d'approbation sur ses lèvres était tout mon avenir.

Pas un de ces traits qui ne soit rigoureusement vrai de Claire de Kersaint. Le passage suivant, qui rappelle la Terreur, convient très bien à la maréchale de Duras. « Ce qui restait de l'ancienne société de Mme de B*** se disperse à cette époque : les uns fuyaient la persécution dans les pays étrangers; les autres se cachaient ou se retiraient en province ! Mme de B*** ne fit ni l'un ni l'autre : elle était fixée chez elle par l'occupation constante de son cœur : elle resta avec un souvenir et près d'un tombeau. » Avec le souvenir de son fils, émigré et mort à Londres. Près du tombeau de son mari, le maréchal, mort en 1789.

Comme il est dit de Mme de B*** dans le roman « qu'elle fut gardée, chez elle, sous prétexte de sa mauvaise santé... on respira; les gardes quittèrent la maison » ; ainsi, Mme de Duras, la maréchale, fut « gardée à vue par une douzaine d'espions qui ne la quittèrent qu'après le 9 thermidor, faute de payement »

Un intérêt particulier s'attache aux souvenirs de la Révolution sur les lèvres d'Ourika, - sous la plume de Mme de Duras - en raison de l'attitude que prit et garda jusqu'à l'échafaud le comte de Kersaint. Il se montra tout à la fois ardent promoteur des réformes politiques et sociales, et fougueux ennemi des Jacobins terroristes. Jamais, ni au milieu des émigrés en exil, ni à son hôtel de la rue de Varennes, ni dans son appartement des Tuileries, Me de Duras ne fut tentée de désavouer la conduite de son père. Bien au contraire. Elle était fière de lui. Ses romans, par la donnée principale de l'obstacle et de l'impossible où l'on se brise, ne sont-ils pas un hommage aux idées de l'amiral? N'est-ce pas la voix de ce mort qui parle quand Ourika - et quand Edouard - protestent contre les entraves et les restrictions qu'opposent à leur amour les classes et les ordres de l'ancien régime, les convenances dites sociales? Une noire ne peut épouser un blanc, eût-elle, par ailleurs, toutes les perfections. Un bourgeois, fût-il le plus noble des hommes par ses talents et ses vertus, ne peut épouser une femme qu'il aime et dont il est aimé, parce que cette femme est de noble origine. Un galant homme ne peut se battre avec un insulteur, si l'insulteur appartient à la haute noblesse, et lui, pas.

Dès le début de la Révolution, M. de Kersaint avait attaqué violemment les privilèges et le maintien des trois ordres dans un pamphlet intitulé Le Bon Sens. - Et plus tard, soit à la Législative, soit à la Convention, il avait hautement professé et vivement défendu les principes que résume la devise, devenue par essence mensonge et antiphrase : Liberté, Egalité, Fraternité. De cette formule magique, il fut mieux que le tenant. Répétons que, membre de la Convention, il témoigna son dégoût aux Conventionnels massacreurs et septembriseurs, aux Juges-Bourreaux de Louis XVI. Ce n'est pas en pensant à lui que Chateaubriand aurait eu l'inspiration d'écrire le mot fameux : « Bordeaux était à peine débarrassé de ses échafauds et de ses lâches Girondıns. »

Les plaintes et les révoltes d'Ourika, - comme celles d'Edouard - sembleraient n'être que plaintes et révoltes d'amoureux désespérés. En réalité, elles dépassent la sphère égoïste de l'amour et prennent une signification générale : elles ont la portée des principes émancipateurs qui furent ceux de Kersaint. La voix paternelle frémit dans la voix de Mme de Duras. Ce mort revit dans sa fille. Elle le continue, et je puis bien dire qu'elle ne le diminue pas.

Observer, comme l'a fait Sainte-Beuve, que l'auteur, en protestant contre l'obstacle, a élevé une plainte personnelle, c'est d'abord ne pas préciser; c'est, ensuite, ne pas assez dire. En faisant écho à une voix d'outre-tombe, elle a soutenu les idées nouvelles, les idées qui triompheraient au cours du xix° siècle ; elle a favorisé, pour sa part, au moyen de ses romans, le mouvement égalitaire qui devait, petit à petit, renverser les barrières. Que ses romans soient inspirés des idées de son père, rajeunies et dramatisées, cela devient évident dès qu'on rapproche, du pamphlet Contre les Privilèges et Ordres, intitulé Le Bon Sens, certains passages d'Ourika et, pour n'y pas revenir, d'Edouard : Ourika n'a pas rempli sa destinée : elle s'est placée dans la société sans sa permission : et la société se vengera..., etc. « Que j'aimais ce pays (l'Angleterre) où toutes les carrières étaient ouvertes au mérite, où l'impossible ne s'élevait jamais devant le talent, où l'on ne disait jamais : « Vous n'irez que jusque-là, etc. ! » - « Là, je pourrais conquérir Mme de Nevers, etc. »

Voici les impressions toutes personnelles de la jeune Claire à la veille de son départ pour l'Amérique :

Croiriez-vous que, jeune comme j'étais, nourrissant à part ma plaie secrète, la Révolution apporta un changement dans mes idées, fit naître dans mon cœur quelques espérances et suspendit un moment mes maux ? tant on cherche vite ce qui peut consoler ! etc... Je ne pus désirer longtemps beaucoup de mal pour un peu de bien ; d'un autre côté, j'aperçus les ridicules de ces personnages qui voulurent maîtriser les événements... Quelquefois, malgré ma tristesse, je m'amusais de toutes ces violentes opinions, qui n'étaient au fond presque jamais que des prétentions, des affectations et des peurs; mais la gaieté qui vient de l'observation des ridicules ne fait pas de bien : il y a trop de malignité dans cette gaieté pour qu'elle puisse réjouir le cœur qui ne se plaît que dans les joies innocentes. On peut avoir cette gaieté moqueuse sans cesser d'être malheureux; peut-être même le malheur rend-il plus susceptible de l'éprouver ; car l'amertume dont l'âme se nourrit fait l'aliment habituel de ce triste plaisir.

L'image de Chateaubriand ne se sera-t-elle pas glissée au milieu de ces portraits de famille? Si le profil du « cher frère » s'y rencontre, quelles précautions pour ne pas se trahir! L'ensemble du morceau suivant peint Félicie. C'est au milieu, et vers la fin de cet extrait que serait touché le souvenir de Chateaubriand, tel que l'admira Mme de Duras de 1808 à 1820 : ne pas oublier cette limite. Après 1820, et ce que lui révéla cette fin d'année, Me de Duras eût modifié cette esquisse.

Charles [Félicie] avait des rapports de caractère avec Mme de B...; et son esprit aussi ressemblait au sien, c'est-à-dire qu'il était ce que celui de Mme de B... avait dû être, juste, ferme, étendu, mais sans modifications ; la jeunesse ne les connaît pas. Pour elle, tout est bien ou tout est mal, tandis que l'écueil de la vieillesse est souvent de trouver que rien n'est tout à fait bien et rien tout à fait mal. Charles avait les deux belles passions : la justice et la vérité. J'ai dit qu'il haïssait jusqu'à l'ombre de l'affectation ; il avait le défaut d'en voir quelquefois où il n'y en avait pas. Habituellement contenu, sa confiance était flatteuse; on voyait qu'il la donnait, qu'elle était le fruit de l'estime et non le penchant de son caractère. Tout ce qu'il accordait avait du prix, car presque rien en lui n'était involontaire, et tout cependant était naturel. II comptait tellement sur moi qu'il n'avait pas une pensée qu'il ne me dît aussitôt. Le soir, assis autour d'une table, les conversations étaient infinies... C'est alors qu'il me parlait de tout ce qui l'occupait, de ses projets, de ses espérances, de ses idées surtout, sur les choses, sur les hommes et sur les événements; il ne me cachait rien, il ne se doutait pas qu'il me confiât quelque chose. Depuis si long-temps il comptait sur moi que mon amitié était pour lui comme sa vie ; il en jouissait sans la sentir; il ne me demandait ni intérêt, ni attention; il savait bien qu'en me parlant de lui, il me parlait de moi, et que j'étais plus lui que lui-même. Charme d'une telle confiance, vous pouvez tout remplacer, remplacer le bonheur même !

Je ne pensais jamais à parler à Charles de ce qui m'avait tant fait souffrir; je l'écoutais, et ces conversations avaient sur moi je ne sais quel effet magique qui amenait l'oubli de mes peines. S'il m'eût questionnée, il m'en eût fait souvenir. Alors je lui aurais tout dit; mais il n'imaginait pas que j'avais aussi un secret. On était accoutumé à me voir souffrante, et Mme de B... faisait tant pour mon bonheur qu'elle devait me croire heureuse. J'aurais dû l'être : je me le disais souvent; je m'accusais d'ingratitude ou de folie. Je ne sais si j'aurais osé avouer jusqu'à quel point ce mal sans remède de ma douleur me rendait malheureuse. Il y a quelque chose d'humiliant à ne pas savoir se soumettre à la nécessité; aussi ces douleurs, quand elles maîtrisent l'âme, ont tous les caractères du désespoir; ce qui m'intimidait aussi avec Charles, c'est cette tournure un peu sévère de ses idées.