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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre III — Chateaubriand ambassadeur et plénipotentiaire (suite)

Livre III — Chateaubriand ambassadeur et plénipotentiaire

Livre III — Chateaubriand ambassadeur et plénipotentiaire (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 10 min de lecture · p. 212–217 · chapitre 229 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Déjà en janvier, il avait dû publier un autre article auquel il est fait allusion dans l'Ami de la religion et du roi1 : « Un article remarquable a paru dans le Journal des Débats de vendredi dernier (18 janvier). Ce journal ne s'était pas encore prononcé en faveur du ministère. L'article montre la nécessité de s'attacher à des hommes éprouvés, et qui offrent aux amis de la monarchie des garanties aussi consolantes. On attribue cet article à un homme aussi distingué par ses talents que par ses titres. »

1. Mercredi, 23 janvier 1822. ↩

Londres ! Reparaître, magnifique ambassadeur dans cette ville où, pendant l'émigration, il avait été si misérable, mourant de faim et de froid. Beau rêve ! et qui allait se réaliser. Quels contrastes au grand profit des « Mémoires de sa vie » !

Chateaubriand eut une audience du Roi le jeudi, 21 mars, et prit congé de Sa Majesté pour se rendre à son poste.

C'est à Londres, en 1822, qu'il écrivit de suite la plus grande partie de ses Mémoires, renfermant son voyage en Amérique, son retour en France, son mariage, son passage à Paris, son émigration en Allemagne avec son frère, sa résidence et ses malheurs en Angleterre, depuis 1793 jusqu'en 1800. Parmi les Françaises qui habitaient alors le quartier de la riche émigration à Londres, il distingue M'es de Caumont, de Gontaud, du Cluzel et Mme de Boigne, « aimable, spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie, et la plus jeune de toutes. Elle a, depuis, représenté avec son père, le marquis d'Osmond, la Cour de France en Angleterre, bien mieux que ma sauvagerie ne l'a fait. Elle écrit maintenant, et ses talents reproduiront à merveille ce qu'elle a vu. » - Oui, « à merveille », dans le genre « commérages » qu'elle déclare être le sien.

Il ajoute : « Bien certainement, à cette époque, Mme de Duras était à Londres : je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les eaux d'une terre aimée du ciel, qu'il n'a manquée que d'un horizon et d'un jour de voile. J'écris ceci au bord de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste, à VIme de Duras, au bord de la Seine, que j'ai rencontré son premier souvenir, »

La lettre ainsi commémorée disait qu'il avait entendu la messe dans l'écurie, transformée en chapelle, où avait été célébré le mariage de Claire de Kersaint avec le duc de Duras, et où lui-même avait assisté au service funèbre pour le repos de l'âme de l'infortunée Marie-Antoinette. Un poids de tristesse pesait sur lui ; il était comme au fond d'un désert ; il lui semblait qu'il ne devait plus revoir ses amis.

A ces souvenirs, poétiquement associés par l'amitié, allaient succéder, édités au bord de la Tamise, mais ayant leur point d'origine au bord de la Seine, quelques-unes de ces paroles que la haine inspire et qui peuvent tuer.

Une feuille qui s'imprimait à Londres, La correspondance privée, publia un factum où les rapports de Mme de Duras et de Chateaubriand étaient présentés sous un jour odieux. Jadis elle avait essuyé, sans s'émouvoir, les avertissements de Mme de la Tour du Pin, aussi bien que les critiques de Me de Bérenger et des autres amies, à propos de son enthousiaste amitié pour l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs. Mais alors les critiques et les gronderies - témoignages de sincère affection - ne dépassaient pas le cercle de l'intimité, et l'on vivait dans une sorte de retraite imposée, aux anciennes familles non ralliées, par la tyrannie soupçonneuse de l'Empire : retraite enchantée pour Mme de Duras. Très en vue à la Cour maintenant, et jouissant d'une grande influence, elle était devenue, pour plusieurs, un objet d'envie et de jalousie, d'autant que ses opinions libérales excitaient ou redoublaient l'animosité des ultras. Certaines pièces satiriques le prouvent.

Dans ce milieu d'intrigues et de rivalités, quel éclat allaient faire de telles calomnies, semées un peu partout ! Quelles blessures profondes cette publicité de scandale ne laisserait-elle pas aux cœurs de ceux qu'elle aimait : le due de Duras, le comte et la comtesse de La Rochejaquelin, le duc et la duchesse de Rauzan, Chateaubriand. Que penserait celui-ci de cette attaque honteuse? A quels excès de plume, ou autres, ne se porterait pas le peu endurant ambassadeur, soit pour la défendre, soit pour se venger ?

Elle écrit à Chateaubriand comme si de rien n'était ; et telle est sa force d'âme, telle la maîtrise qu'elle exerce sur soi, que sa lettre, comme souriante, est pleine de nouvelles : intrigues de Cour, visite à l'atelier de Gérard, tableaux remarquables, «'Talleyrand est fini ». Tout à coup, la force l'abandonne et la plume lui tombe des mains : « Je suis attristée et malheureuse », gémit-elle, « je ne puis écrire davantage. » Son état habituel de souffrances la rend plus sensible aux morsures de la calomnie ; son imagination, surexcitée, grossit démesurément les suites que l'incident pourrait entraîner. Chrétienne, épouse, mère, amie, elle souffre dans toutes ses manières d'être, dans toutes ses puissances de sentir, de penser et d'aimer.

Si Chateaubriand n'avait pas été retenu par les convenances de sa haute position, peut-être aussi par les supplications de son amie, quelle vengeance il eût tirée de ces haines masquées qui l'avaient déjà attaqué, et auxquelles il avait infligé des flétrissures qui ne s'effacent pas : « Calomniateurs anonymes, payants ou pavés, la presse est libre en France aujourd'hui. Que n'imprimez-vous dans les journaux de Paris ce que vous publiez dans les gazettes de l'Allemagne et de l'Angleterre: Montrez-vous du moins Français en quelque chose : renfermez vos mensonges dans votre patrie. Ayez le courage de dire qui vous êtes. Un peu de honte est bientôt passé. Ajoutez votre nom à vos articles, ce ne sera qu'un mot méprisable de plus. »

Chateaubriand connaît assez Mme de Duras pour comprendre l'atrocité du « tourment » qu'elle endure. Il se hâte de lui répondre; et sa lettre est une des plus émues qu'il ait écrites.

Il admire sa bonté d'avoir eu le courage de lui parler de nouvelles après avoir lu le recueil de ces calomnies. Il termine ainsi : « Je sens que je donnerais un million de fois ma vie pour vous et que vous serez, tant que mon cœur battra, le premier charme et le grand attachement de ma vie. Je volerais au bout de la terre pour vous épargner un chagrin. Je me sens capable de tout pour vous. Je vais être bien malheureux pendant tout le temps que vous allez souffrir. » Et il donne l'ordre à son ami Bertin d'acheter et d'anéantir le plus grand nombre possible de ces papiers infâmes.

Relevée soudain, et consolée, elle lui répond qu'avec des lettres comme la dernière elle se sent de force à braver toute la Correspondance privée.

Au cours de son ambassade, il fut question d'un Congrès qui se tiendrait à Vienne ou à Vérone; et cette nouvelle, qui avait déjà couru avant son départ de Paris, prenant plus de consistance, alluma dans son cœur une envie folle d'être choisi par son gouvernement pour représenter la France à « l'assemblée des Rois ».

Il raconte dans ses Mémoires qu'il écrivit à M. de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, mais qu'il ne trouva, de de ce côté, aucune faveur. Il passe sous silence qu'il avait chargé de sa cause, auprès du ministre, Me Récamier, et qu'il lui avait adressé maintes lettres, - où les propos d'amour s'entrelaçaient aux arguments spéciaux, comme pour ajouter à la force de ceux-ci la séduction de ceux-là.

Il mit dès lors son espoir en Villèle et il « le fit presser », disent les Mémoires d'outre-tombe « par Mme de Duras ». Combien de lettres à la chère sœur, pour stimuler un zèle qui n'avait pas besoin d'excitant ! Le mot, très significatif, que je viens de citer, « presser Villèle », l'insinuerait, et c'est déjà un témoignage de reconnaissance ; mais il ne rappelle les fréquentes instances que d'une manière par trop elliptique. De sa première lettre de Londres, à la dernière, la recommandation « pensez au Congrès » revient sous mille formes, - sauf une fois, où il n'en fut pas question du tout. Et comme Mme de Duras s'en étonnait à bon droit, il lui répondit ce mot qui est à retenir comme un trait de caractère : « Je ne sais comment vous ne vous étiez pas aperçue que je suis très superstitieux en politique. Je ne vous avais pas parlé du Congrès parce que j'avais mis dans ma tête que, si j'en parlais, l'affaire manquerait. » Notée au superlatif par Chateaubriand lui-même, cette superstition dénonce le haut degré de fiévreuse passion où s'emportaient ses désirs en politique - et en d'autres sujets. Au degré immédiatement supérieur, il semble que ce serait la folie. Et déjà, dans la frénésie de telles impulsions, n'y aurait-il pas un grain de folie ?

Une fois n'est pas coutume : la crainte de voir manquer l'affaire se manifestait, nous l'avons vu, autrement que par le silence. Et non seulement il ne pouvait se retenir d'en parler toujours, mais il fallait que Mme de Duras lui en parlât toujours. Et si la chère sœur, qui n'est occupée que de lui, oublie une fois, à son tour, de lui en parler, une seule fois, si elle s'oublie à parler d'elle-même, de son gendre, de ses romans - oh !... sans appuyer, en glissant, et bien vite - il se fâche, et s'indigne, et lui décoche des traits cruels et injurieux, tels que celui-ci : « Rassurez-vous. Je ne vous parlerai plus de politique ; je ne vous parlerai que de vous et de votre roman. » Or, ses lettres, à lui, n'étaient pleines que de lui. « Le Congrès ! » « Le Congrès ! »

« Dites à Villèle que je ne suis en ce moment d'aucune utilité ici, et que je serais capital au Congrès. Il n'y a que moi en France qui connaisse la politique anglaise et ses rapports avec l'Autriche... Le Roi de Prusse m'envoie une boîte, avec son portrait enrichi de diamants. » - « Je désirais aller au Congrès parce que j'avais la conviction d'être utile aux royalistes. Je vois trop comment on les avait calomniés et perdus. »

Tout ce qui pouvait contribuer à le faire nommer, visites à Villèle, raisonnements politiques, prévisions ministérielles, comparaison des divers prétendants, supériorité de Chateaubriand sur eux tous, intérêt personnel du Président à choisir l'ambassadeur de Londres, Mme de Duras le faisait ou le disait avec une présence d'esprit et une finesse dignes aussi bien de Villèle que de Chateaubriand, égales à la chaleur de son amitié. Gagner Villèle ne suffisait pas. Il fallait aussi se concilier le vrai Maître. Elle en avertit l'ambassadeur en ces termes : « Vous reviendrez d'Angleterre sans avoir vu Hartwel. Cela est pitoyable. Ce n'est pas le moyen de gagner le Roi. Vous n'imagineriez pas combien il est sensible à ces choses-là. » - « Allez donc vous promener à Hartwel. Écrivez au Roi, et citez un peu de latin. Envoyez-moi votre lettre. M. de Duras la remettra, et vous aurez une réponse. » Le conseil, plusieurs fois donné, n'avait pas été suivi. D'où l'impatience qui se marque dans ce mot de rappel : « Allez donc à Hartwel. » Chateaubriand, peu enclin aux pratiques courtisanesques, n'écrivit à Louis XVIII qu'après avoir reçu la nouvelle de sa nomination1. Il annonce enfin à son amie qu'il a visité Hartwel, qu'il vient d'écrire au Roi, qu'il a cité un vers d'Horace - le poète favori de Louis XVIII, - qu'il désire que M. de Duras remette sa lettre à S. M. avant son arrivée.

1. « J'allai voir Hartwell en mémoire de l'exil de Louis XVIII : je remplissais un devoir plutôt que je ne jouissais d'un plaisir. Les infortunes royales sont maintenant si communes qu'on ne s'intéresse guère aux lieux que n'ont point habités le génie ou la vertu. Je ne vis dans le triste parc d'Hartwell que la fille de Louis XVI. ↩

C'est à Villèle, et donc à Me de Duras, et point du tout à Montmorency, ni par conséquent à Mme Récamier, qu'il dut la réalisation de son rêve.

« Victoire ! Victoire ! lui écrit la chère sœur; vous venez d'être nommé par le Conseil. Villèle est adorable. »

Etrange mobilité de cette puissante et inquiète nature. A peine sait-il qu'il est nommé, le voilà dans une agitation douloureuse ; il se repent d'avoir désiré, d'avoir demandé, d'avoir fait demander, d'avoir tant insisté, d'avoir réussi ; et, pour un peu, il refuserait de quitter Londres. M. de Marcellus a raconté que le 29 août de retour à Londres, il réveilla dans la nuit M. de Chateaubriand, qui ne dormait guère. - « Eh bien ! » me dit-il, « ils s'obstinent à me refuser ? » - Préparez-vous à partir sous huit jours, repris-je, vous êtes nommé plénipotentiaire à Vérone. » Dans sa joie M. de Chateaubriand m'embrassa, mais le lendemain, il entra brusquement dans ma chambre, tout agité, furieux presque, pour m' « expliquer qu'il ne voulait plus partir ».

Chateaubriand s'embarqua à Douvres le 8 septembre 1822. Ses lettres à Mme de Duras vont ajouter un intérêt d'intimité et de psychologie aux grands et admirables récits du Congrès de Vérone. Le moi, plus simple et plus vrai, du correspondant et de l'ami « corrigera le nous un peu janséniste et royal » du diplomate et de l'historien.