Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)
Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 12 mars [1812], Ussé
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Ussé, 12 mars [1812].
Ma chère Rosalie, je n abuserai plus d'un généreux pardon, et puisque vous aimez mes tristes lettres, je les rendrai plus fréquentes. J'aime les vôtres, j'aime votre esprit et surtout votre cœur, et quand vous me parlez d'amitié, je ne puis m'empêcher d'y croire ; mais un tel sentiment ressemble si peu à ce qu'on voit dans le monde qu'il faut le juger, l'apprécier avec des règles particulières. L'habitude du monde décourage de ces liens qui sortent de la ligne commune ; on a été si souvent trompé, si l'on n'a été le trompeur ; on a tant donné sans recevoir, qu'à la fin, lorsque la jeunesse est finie, on se promet de conserver ce que l'on a et de renoncer à la chimère de trouver un cœur qui réponde au vôtre. Si quelque chose paraît ensuite réaliser ce rêve, on a presque peur de se livrer à la séduction et de se préparer à souffrir, car peut-on aimer sans souffrir, et a-t-on jamais été longtemps content de ce que l'on aime ? l'ai passé bien des années de ma vie à pleurer, et cela m'a fait tant de mal d'aimer qu'il faut me pardonner de craindre de mettre encore mon bonheur à la discrétion d'un autre. Cependant je suis heureuse, j'ai bien des amis, - de la façon dont le monde l'entend ; - j'en ai d'intimes, sur lesquels je compte comme sur moi-même ; mais ces amitiés sont éprouvées par beaucoup d'années et par une longue habitude. On me connaît, on sait mes défauts, on m'en gronde, et vous, ma chère Rosalie, vous voulez toujours que je sois parfaite. Quelle sorte de lien pouvons-nous donc établir entre nous ? Je n'en sais rien Je suis bien aise que vous m'aimiez, que vous vous souveniez encore de moi, mais je m'en étonne. Savez-vous pourquoi ? C'est qu'il me semble que moi seule au monde étais capable d'une pareille folie. Laissons tout cela. Nous nous retrouverons peut-être quelque jour; peut-être perdrai-je, peut-être gagnerai-je à cette réunion... écrivons-nous en attendant. On se connaît peut-être par lettres. Mes amis disent que mon âme est à jour, vous l'avez peut-être vue ainsi, et c'est pourquoi vous voulez m'aimer. Il faut vous laisser faire, chère Rosalie, mais ne disons pas notre secret, car on se moquerait de nous.
Je serai charmée de rendre service à ce jeune homme qui aime tant M. de Chateaubriand et auquel vous vous intéressez. J'ai l'espérance de pouvoir le placer; mais, avant tout, il faut savoir s'il est catholique et pieux, et s'il aurait la recommandation du curé de Genève que nous considérons beaucoup. Répondez-moi là-dessus en détail; je voudrais aussi savoir son âge et, à peu près, son caractère, pour pouvoir répondre si l'on me questionne. Vous savez que, quand il est question de confier ses enfants, on ne se contente pas d'un examen superficiel.
Nous apprenons donc l'astronomie. C'est une étude charmante. Voilà où je comprends l'enthousiasme et la rêverie : ces mondes inconnus, ces univers sans bornes comme nos pensées, dans quels vastes champs de réflexions cette vue ne nous jette-t-elle pas ? Mais avez-vous éprouvé ce même genre de sensations sur vos belles montagnes ? Pour moi, j'ai lu souvent dans les voyageurs le récit des émotions qu'ils éprouvaient à l'aspect des belles scènes de la nature, — la mienne n'a jamais été que d'une sorte : celle qu'on ressent en admirant un beau tableau de Salvator ou du Poussin ; mais cette rêverie, ce sentiment profond de l'existence d'un Dieu et de son rapport avec notre âme, je ne l'ai jamais senti qu'en regardant le ciel semé d'étoiles - ou, quelquefois, dans mes longs pèlerinages, lorsque la mer ballottait notre vaisseau.
Cet été aussi, un homme qui était ici, m'expliquait quelques-unes des constellations. Nous avions la même occupation, chère Rosalie. Sans nous le dire, nous nous occupions des mèmes objets.
Que lisez-vous de nouveau ? Je vous recommande les lettres de Mme du Deffand ; indépendamment de l'intérêt qu'on peut prendre au temps ou aux personnes qu'elle peint, le caractère de cette femme est, par lui-même, d'un grand intérêt. C'est une énigme pour bien des gens qui ne comprennent pas qu'on dise de soi-même plus de mal qu'il n'y en a à dire, qu'on se plaigne sans cesse de ne pouvoir rien aimer à quelqu'un qu'on aime de la plus parfaite amitié qu'il y ait au monde ; on est déchaîné contre elle; on répète qu'elle est sèche, égoïste, méchante. Elle n'est, suivant moi, que malheureuse. Son extrême pénétration la fait lire jusqu'au fond des cœurs. Quelle illusion peut-il rester quand on possède ce triste don? Mais ce qui fait qu'on déteste cette pauvre du Deffand, c'est qu'elle parle de ce qu'elle voit et qu'elle révèle ces secrets que les hommes sont convenus entre eux de garder comme des secrets de famille.
Je suis curieuse de savoir ce que vous penserez de ce livre. Au reste, l'étrange corruption qui attaquait tout, dans ce temps-là, ne s'y trouve que trop sentie. Rien de noble, rien d'élevé ne satisfait l'âme de Mme du Deffand; si au-dessus de son siècle par l'esprit et par le goût, elle est assez à son niveau par le cœur. Cependant elle aime ; et je crois qu'elle ne peut être approuvée et jugée que par des êtres sensibles. N'est-ce pas un mérite ?
Parlez-moi donc de votre pauvre voisine [Mme de Staël]. Je m'y intéresse. J'espère que vous n'êtes pas brouillée avec elle. C'est une personne dont je suis tentée d'excuser les erreurs et que, plus que jamais, je voudrais connaître.
Quelle dispersion de ses amis ! Adrien m'a écrit, aujourd'hui. Sa vie devient sérieuse. Math ieu est parti, ou va partir, pour Toulouse.
On est bien triste de la guerre. M. de Chateaubriand] est à sa petite vallée avec sa femme. Quoiqu'il veuille me flatter d'un voyage à Ussé, je n'espère pas le voir avant le mois d'août.
Adrien viendra ici ce printemps.
Et votre cousin ? Et son roman ? Qu'en faites-vous ? J'ai toujours la même envie de le voir. Ne l'imprimera-t-il jamais ? Il me semble que c'est ma seule ressource.
J'ai relu votre jolie comédie. Avez-vous écrit autre chose? Dites-le-moi. Je voudrais lire un roman de vous. Je n'en lis plus de personne. Horace me dit sans cesse : il faut mourir, mais je n'apprends point cette leçon.
Adieu, ma chère Rosalie, distribuez mes compliments autour de vous. C'est vous qui êtes cause qu'on pense encore à moi à Lausanne. La bonne baronne d'Holka vit-elle encore ?