Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand · Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)
[le prince Auguste de Prusse → Mme Récamier], 7 novembre 1825
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J'ose instamment vous prier, chère Juliette, de ne pas vous occuper à faire des conversions. Je crains que les personnes dont vous voulez sauver les âmes ne tâchent d'obtenir par vous un bonheur céleste. - Vous m'assurez que vous voyez tous les jours M. de Chateaubriand, que vous jouissez vivement de la supériorité de son esprit et de la grâce de sa conversation, et que vous voudriez le ramener à des principes plus sévères. J'aime trop la franchise pour la blâmer, même lorsqu'elle me blesse. Après que vous aurez achevé la conversion de M. de Chateaubriand, vous obtiendrez une place très distinguée parmi les missionnaires. Il parait que vous aimez les dangers, puisque, malgré mes instantes prières, vous voulez absolument vous exposer à ceux que vous pourriez facilement éviter. La manière que vous employez pour faire des conversions est, sans doute, nouvelle... Je vous avoue que, malgré que je ne sois qu'un malheureux hérétique, ce mélange d'idées religieuses et de sentiments mondains ne peut se justifier.
Le Prince était encore amoureux de Juliette, et jaloux de Chateaubriand. Juliette était encore amoureuse de Chateaubriand, qu'elle eût voulu convertir, c'est-à-dire garder pour soi, et qui lui échappait sans cesse. De qui avait-elle lieu d'être jalouse en 1825? Et Chateaubriand aurait été jaloux, assure-t-on. De qui jaloux? « Chateaubriand ne pardonnait pas à Mathieu de Montmorency d'être amoureux de Mme Récamier, quelque respectueuse et éthérée que fût l'adoration. » Donc, jaloux de Montmorency? Est-ce qu'il aurait chargé Juliette de plaider sa cause auprès de Mathieu, ministre des Affaires étrangères, s'il avait éprouvé, à l'égard de celui-ci, le moindre sentiment de jalousie? Il avait besoin de cette adoration de Mathieu pour arriver à ses fins, et, loin de la combattre, il l'aurait plutôt favorisée et avivée: elle le servait.
Mme Récamier ne sera la grande confidente, la grande amie, qu'après la mort de Mme de Duras. C'est en 1828, au départ de Chateaubriand pour l'ambassade de Rome, que se renoue leur correspondance; de ce jour, elle sera sans interruption, et, du côté de Chateaubriand, très belle, très touchante jusqu'au terme.
Ce coup d'œil en avant était nécessaire pour bien établir les diverses situations.