Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion
Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 19 février [1808], Paris
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Paris, 19 février [1808].
On vous retrouve tout entière dans cet aimable envoi que j'ai reçu hier, chère Rosalie; c'est vous, toute bonne, tout aimable, toute sensible, pensant encore à cette amie si paresseuse, mais dont vous connaissez bien le cœur, parce que le vôtre l'a deviné et que peut-être il était digne d'être pénétré par vous. Oui, il est toujours à vous, il ne cessera jamais de vous aimer, de vous apprécier et de regretter le temps où je vous ai connue et où votre douce
amitié rendait ma vie si heureuse. Que je voudrais revenir aux bords du Léman, retrouver et vous et ma charmante solitude ! Mais la Providence en a ordonné autrement, - nous sommes fixés en Touraine ; nous y avons acheté cette terre dont M. de Fleury vous a parlé. C'est une charmante habitation ; elle est peut-être trop belle pour me plaire tout à fait, mais c'est un mouvement bizarre dont je ne devrais pas convenir, je dois en être contente, je le suis, mais ma chère Suisse est au fond de mon cœur avec vous qui êtes mêlée à ce souvenir et qui faites que rien ne pourra l'effacer.
Quelle aimable idée que celle de ces deux petits tableaux ! Vous pensez bien que je u'en ferai pas des écrans : ils seront encadrés : je croirai être à ma fenêtre au lever de l'aurore, respirer le parfum de ces belles fleurs, de ce charmant petit daphné Cneorum (?) que j'ai retrouvé sur les hautes Pyrénées et que je revois avec tant de plaisir dans mon petit tableau. Que de jours vous avez employés pour moi dans cette aimable occupation ! Que vous êtes bonne, chère Rosalie! Je ne puis trop le répéter. Donnez-moi donc à présent de vos nouvelles, car voilà ce qui me manque. Comment s'est passé votre hiver ? Le nôtre s'écoule dans une dissipation continuelle. Tous les jours, des têtes, des bals, de grands soupers. Il y a quinze jours que je ne me suis couchée avant trois heures du matin. Je me porte mieux. Je suis entraînée par M. de Duras, qui aime le monde, et mes amis. Nous avons toute l'Allemagne ici. Ce sont de sottes gens que tous ces bons princes ; il n'y en a qu'un seul aimable. C'est le prince de Mecklembourg-Strélitz!, le frère de la reine de Prusse. Il a de l'esprit, de l'instruction et beaucoup de tristesse. Je lui en sais gré. Le connaissez-vous ? Il a été en Suisse et en Italie.
Je quitterai Paris tout de suite après Pâques1; j'irai retrouver mes bois et ma jolie rivière d'Indre. Il ne manque à la vue d'Ussé qu'un horizon de Suisse pour terminer le tableau. Rien n'est si beau que le parc et l'antique futaie qui couronne le château. La gaîté de l'aspect est aussi remarquable. C'est un mouvement continuel. C'est l'ancienne France. Si on pouvait y oublier le passé et s'étourdir sur l'avenir, tout serait bien, mais le nuage est si épais, si orageux devant nous, qu'on chemine avec terreur. On croit qu'on va entrer dans l'orage et que ce soleil qui nous luit est le dernier. On parle beaucoup du départ de l'Empereur : il y a un grand mystère dans sa marche. Cette grande imagination qui ne connaît point de bornes me fait toujours peur. Avec lui, ou en même temps que lui, partiront plusieurs de mes amis. Aussi je redoute ce départ et suis tout étonnée d'y prendre autant d'intérêt.
1. La reine de Prusse (Mecklenbourg) avait deux frères : Georges-Frédéric Charles-Joseph, 12 août 1779 - 6 septembre 1860 ; - et Charles-Frédéric-Auguste. 30 novembre 1785 - 21 septembre 1837. ↩
Savez-vous que, jeudi, je fais peindre ma vieille figure ? Et savez-vous pour qui ? Réellement, jusqu'ici je n'osais vous l'envoyer. Je me disais qu'il y aurait de la fatuité à vous prendre ainsi au mot. Vous connaissez mes défiances, mais après cette aimable marque de souvenir et d'amitié, je ne doute plus de rien.
Mes petites filles vont à merveille; elles sont grandies, et l'aînée est une bonne et belle petite personne. Je m'en occupe beaucoup, et je trouve là une manière charmante d'occuper mon temps. Je ne conçois pas celles qui disent qu'elles en ont trop, le mien est si employé qu'on me rendrait service en y ajoutant trois ou quatre heures chaque jour. Elles avancent pour la musique et le dessin. Nous avons le projet d'aller dans trois ans en Italie et d'y passer dix-huit mois pour perfectionner ces deux talents. Faut-il remettre si loin l'espérance de vous voir, chère Rosalie? Ne viendrez-vous donc jamais en France ? Pourquoi ne pas venir passer trois ou quatre mois d'été à Ussé? Je ne vous offrirai que des plaisirs bien simples et une tendre amitié. Mais je sais que cela serait assez pour vous. Dites-moi s'il y a l'ombre d'une probabilité dans ce bon plan. Combien je le voudrais ! J'ai demandé à celui qui m'a apporté mes jolis écrans des nouvelles de Mmes de Charrière et de Montolieu. Je sais qu'elles sont bien. Veuillez leur parler de moi quelquefois ; je n'oublierai point leur obligeance et leur amabilité.
Avez-vous lu le roman de Mme de Flahaut, ou Souza1 plutôt ? Nous l'aimons : il est écrit si purement, tout y est de si bon goût! Ce sera un monument où l'on retrouvera ce ton exquis et cette politesse charmante qui disparaissent chaque jour. Quel esprit fin que celui qui a su choisir des nuances si délicates ! Dites-moi ce que vous pensez de cet Eugène qui nous a fait tant de plaisir.
1. Adélaïde-Emilia Filleul, 14 mai 1761 - 19 avril 1836 ; - mariée le 30 novembre 1779 à Alexandre-Sébastien, comte de Flahaut ; - remariée le 15 octobre 1802 à José-Maria de Souza. ↩
Adieu, très chère. Herivez-moi, je vous en prie, et croyez que mon tendre attachement ne cessera jamais.